diable

Lady Gaga qui se présente aux MTV Video Music Awards vêtue d'une robe de viande saignante, le succès auprès des ados de Twilight et des romans de vampires, les 33 mineurs qui "auraient songé au cannibalisme", sans compter de récents "faits divers" , telle la pulsion cannibale de Nicolas Cocaign, sur laquelle @AbstraitConcret est revenu récemment dans ce passionnant billet... Pas de doute, cannibalisme (qui "se pratique en groupe avec un rituel ou comporte tout du moins un tenant culturel", rappelle @AbstraitConcret) et anthropophagie (acte d’un individu isolé, dépourvu de cérémonie) sont plus que jamais omniprésents, aussi bien dans la création artistique pointue que l'entertainment.

Inhumanité et nihilisme

J'en suis ressortie hier midi secouée. La Maison rouge (la bien-nommée...) propose "Tous cannibales", une étonnante exposition sur la chair et le cannibalisme dans l'art. Des classiques comme Cranach aux artistes contemporains, 47 artistes sont mis en avant dans cette expo sauvage et violente, qui vous prend aux tripes - c'est parfaitement le but recherché. Qui montre que le cannibalisme peut être trash, provocateur, mais aussi profondément nihiliste. Car ce phénomène, particulièrement tabou en Occident, en dit long sur la nature humaine - et fascine, étant une forme de crime ultime à la lisière de l'inhumanité, de l'animalité.

Surtout, de tous temps, la représentation de la dévoration a permis aux artistes de dénoncer la violence de la société. Le sujet est d'autant plus omniprésent que l'"on vit dans une époque aseptisée, où l'on procède à la chirurgie esthétique, au clonage, on assiste au retour de l'anorexie ; on quitte son cors pour un autre. Et, dans le même temps, l'homme contamine son espace vital et ce dont il se nourrit (vache folle, biosphère..)", expliquait très justement Jeanette Zwingenberger, commissaire de l'exposition, dans une interview à Télérama cette semaine. Bref, à ses yeux, la femme bionique accro à la chirurgie esthétique, la fascination pour les tatouages, piercings et autres formes de scarification, voire le transhumanisme relèvent du même phénomène.

Ingestion, injection, greffe, transplantation

Y a-t-il une différence réelle entre ingérer le corps de l'autre et en introduire volontairement des parties ou des substances dans son propre corps, par injection, greffe ou transplantation ? Il existe peut-être d'autres formes de cannibalisme, sous d'autres formes, parmi nous, voilà ce que veut nous démontrer cette expo très provoc'. Et nous pousser dans nos retranchements.

"Nous sommes tous des cannibales. Après tout, le moyen le plus simple d'identifier autrui à soi-même, c'est encore de le manger". Voilà ce qu'écrivait Claude Levi-Strauss dans La Repubblica en 1993, pour qui l’anthropophagie des peuples indigènes d’Océanie ou d’Afrique était un équivalent à l’eucharistie ou aux transferts d’organes pratiqués en Occident.

Il y a d'abord, bien sûr, les mythologies les plus anciennes de la dévoration: depuis la déesse Kali,Tantale et Polyphème qui font acte d'anthropophagie, ou Saturne (Chronos dans la mythologie romaine) qui dévore ses enfants à leur naissance, pour éviter que ne s'accomplisse la prédilection selon laquelle il serait détrôné par l'un d'eux...

De ce masque rouge de Giovanni Battista Podesta, une représentation du diable peu éloignée de celles du Moyen-Age, en passant par une gravure de Lucas Cranach L'Ancien du loup-garou, où l'homme dévore ses semblables,en passant par celle du sabbat des sorcières, où celles-ci se livrent à des rites et des orgies et s'abreuvent de sang (Goya s'en inspirera) - jusqu'au XVème siècle, l'anthropophagie est représentée comme une pulsion aux origines maléfiques, qui menacent la société et l'Eglise.

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Même dans des gravures d'époque, le Gargantua de Rabelais est représenté s'empiffrant joyeusement de bonshommes...

Sans compter le (faussement) univers des contes pour enfants, d'Hansel et Gretel et l'ogre dévorant ses enfants, au Petit Chaperon Rouge...

Une autre vision du cannibalisme succède au XVème siècle, lors des grandes explorations: des Antilles à l'Amérique, puis sur les premières photos du XXème siècle: des photos de "sauvages" primitifs, où le cannibalisme est assimilé à un instinct primitif, proche de l'état animal: une vision colonialiste que véhiculent alors les photos "ethnographiques", dont celles prises par les frères Dufty sur les îles Fidji.

Au XVIIIème siècle, la cannibale prend aussi la figure du buveur de sang: vampire popularisé par les contes et légendes populaires, depuis les contes pour enfants pour Grimm, et par Bram Stoker - repris à l'infini au cinéma, depuis le puissant muet Le Vampire de Murnau au gothique Dracula de Francis Ford Coppola.

Société de consommation

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Mais l'expo va bien plus loin qu'un passage en revue de l'art classique. Elle montre l'omniprésence du cannibalisme dans l'art contemporain - les artistes en font un relais destroy de messages non moins percutants. En 1987, Jana Sperbak revêt cette robe de chair (concept récemment repompé par Lady Gaga, comme je le disais plus haut), parure comestible et périssable, à notre image.

Avec le moulage d'un corps obèse qui se vide sur le sol, "Fatman", John Isaacs représente toute la cruauté de la société de consommation.

A coup sûr, le cannibalisme permet de remettre en cause des piliers sociaux - dont l'Église, bien sûr. La commissaire de l'expo a ainsi choisi d'inclure la tétée: le petit dévorant sa mère. Une manière de voir les choses... Côté classique est ainsi exposée une Vierge à l'Enfant d'un atelier de l'Europe du Nord du XVème siècle, qui nourrit l'enfant Jésus.

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Œuvre côtoyée par des cousines plus trash: une photo de Cindy Sherman représente une madone sans enfant qui tend un sein, étrange prothèse à l'artificialité évidente. Quelques mètres plus loin, une photo ("Lait miraculeux") de Bettina Rheims de sa série «Chambre close» de 1992, où l'on voit une jeune femme coiffée d'un voile noir et habillée d'un soutien-gorge d'allaitement, offrant au regard un sein volumineux dont coulent quelques gouttes de sang...