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Photo Jonathan Torgovnik / Wired

Ils sont actuellement 400 millions, les plus pauvres du pays, ils n'ont pas d'identité civile - donc pas de compte en banque, de crédit, d'assurance, d'aides publiques. Un projet national ambitionne de les intégrer au système. En les dotant d'une identité - biométrique.

Un projet aussi pharaonique que paradoxal. Imaginez ! L'un des pays les plus grands du monde, et les plus peuplés, s'est attelé à doter tous ses habitants d'une identité civile, mais avec un système biométrique, à partir de relevés de leurs empreintes de doigts et un scan de leur iris, mais sans carte d'identité. Des villageois de l'Himalaya aux citadins de Bangalore, 1,2 milliard d'Indiens seront dans le système, cette étrange matrice - la plus grande base de données biométrique qui existe sur terre. Nom de code du projet: Unique Identification Project (Hindi: भारतीय विशिष्ट पहचान प्राधिकरण), aussi appelé Aadhaar ("la fondation", en plusieurs langues indiennes). Avec une remarquable enquête, Wired US raconte cette histoire dans son dernier numéro.

Identification dématérialisée

Le sujet m'a semblé passionnant, car des projets recourant à ces technologies d'identification, basées sur des données dématérialisées - mais concentrées sur des cartes d’identité, à la différence du projet indien - concernent désormais bon nombre de pays sur la planète. En France, le projet de carte d'identité biométrique (ex-Ines) est devenu un serpent de mer: le premier projet, dont je parlais dans ''Les Echos'' en 2005, décrié, fut retiré précipitamment. Avant de refaire surface au début de cet été 2011. Sans compter le projet belge (dès 2001), et une multitude de projets biométriques: au Canada, au Royaume-Uni, en Afrique noire (au grand bonheur de certaines boîtes françaises, telles Thales et Safran), en Asie...

Le "Bill Gates de Bangalore" à l'oeuvre

En Inde, le gouvernement espère ainsi remédier à un problème jusque là insoluble pour lui: comment implémenter des systèmes d'identification nationaux, dans un pays immense divisé en régions quasi-autonomes, encore déchiré par un système de castes officieux mais bien existant, et où plus de 300 langues et dialectes sont pratiqués ?

En 2009, le gouvernement Indien s'est plié à recourir à un système d'identification biométrique national, raconte Wired. Et même en allant jusqu'à recourir aux services d'un mécène, en la personne de Nandan Nilekani, surnommé le "Bill Gates de Bangalore", milliardaire devenu héros national depuis la création de la SSII Infosys en 1981. Et désormais à la tête de l'entité ad hoc de ce projet, implantée à Delhi, et qui s'est entouré de stars des start-ups, dont le co-fondateur de Snapfish, et des pointures de Google et Intel. Le projet Aadhaar était lancé en septembre 2010. Plus de 16 millions d'Indiens ont été embauchés, pour scanner et relever des empreintes d'Indiens à tour de bras - 600 millions de personnes devraient figurer sur la base de données en 2014. s'y ajouteront celles de 1 million de personnes de plus par jour (!).

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Les chiffres ont quelque chose de vertigineux: "la base de données comptera environ 2° perabytes de données, soit 2 X 10/16 bytes. Ce qui représentera 128 fois la taille de la plus grosse base de données biométrique au monde, celle du Service de la sécurité intérieure, avec les photos et empreintes de 126 millions de personnes", d'après Wired.

Alors ce projet futuriste, qui n'est pas sans rappeler certains films de science-fiction, soulève nombre de questions techniques et éthiques, pas moins vertigineuses. Quid en cas de duplication de ces bases de données humaines ? Surtout, le recours à ces technologies - à peu près - imparables pour intégrer socialement l'ensemble des Indiens à de quoi faire froid dans le dos. L'objectif est louable. On imagine en quoi cela pourra changer la vie des Indiens les plus pauvres: même s'ils n'ouvrent pas de compte bancaire classique, grâce à ce moyen d'identification, ils pourront déposer de l'argent auprès d'épiciers locaux, qui auront le droit de faire office de banques locales. C'est là l'enjeu social: la mise en place d’un programme de transfert conditionnel d’argent (conditional cash transfers, CCT) - déjà existant au Brésil, au Mexique ou aux Philippines. Un tel programme permettrait de transférer aux familles pauvres une petite allocation mensuelle sur un compte en banque. A terme, il pourrait remplacer l’actuel système public de distribution (mécanisme permettant aux ménages d’avoir accès à des denrées de base à des prix subventionnés).

Privacy

Mais le recours à la biométrie a agité les défenseurs de la vie privée. Parce que Aadhaar reste un projet de business. Son système à l'architecture ouverte autorisera l'implémentation d'applications par des entreprises privées, comme un smartphone. Le numéro d'identifiant pourra permettre d'obtenir un téléphone - voire utilisé pour identifier des passagers d'une compagnie aérienne, des étudiants... La brèche est ouverte. Car sans Aadhaar - dont la possession ne sera pas obligatoire - pas d'accès à ces services...

Sur la question de la privacy, une petite Google search révèle une kyrielle de sites anti-Aadhaar (comme ici), qui ont violemment dénoncé le discours de Nilekani en janvier dernier devant le National institue of advanced studies. Les projets occidentaux "s'inscrivent dans des perspectives de sécurité et de protection", a rétorqué Nilekani - sous-entendu, pas nous... Certes, en Inde, pas de projet de collecter des éléments sur l'ethnie ou la race des Indiens. Mais ces données digitales seront entre les mains du gouvernement.