Vous n'avez pas pu louper cette vidéo sur YouTube, où une petite fille de 2 ans utilise avec une facilité déconcertante une tablette. Il y a aussi toutes ces anecdotes, rapportées par des parents ou des instituteurs, avec ces petits qui font glisser leur doigt de droite à gauche sur une feuille de papier (comme sur une tablette...), celle-ci qui se met en colère lorsque sa mère veut lui retirer "son" iPad des mains (c'est du vécu)...

Doudous numériques

Les usages numériques en train d'émerger chez les enfants, et surtout les tout-petits, soulèvent de nouvelles questions, de manière vertigineuse. Alors que, après les applis et jeux éducatifs pour enfants sur les Appstores, se multiplient maintenant les tablettes pour enfants, voire pour les moins de trois ans. J'y ai consacré récemment cette enquête pour Stratégies (encore en accès abonnés, sorry...), les constructeurs de produits IT, constructeurs de jouets ou de jeux éducatifs sont en train de s'engouffrer dans cette brèche, en sortant tour à tour leurs tablettes tactiles pour enfants, et même par tranches d'âges. Cela a été un des cadeaux de Noël les plus remarqués. Alors que plus de 3,5 millions de tablettes (iPad, Galaxy de Samsung notamment) ont été vendues l'an dernier, jusque 500 000 tablettes pour enfants auraient été vendues. On a même vu, y compris au CES de Las Vegas début janvier, des accessoires pour ces tablettes spéciales kids: cadre protecteur en fausse fourrure, jouets à y accrocher... Ou comment faire de ces tablettes de véritables doudous numériques.

Ce qui pose de nouvelles questions d'ordre sociétal, éducatif, , scientifiques, etc. Et n'a pas tardé à ressusciter des débats (et angoisses) similaires à celles de la télé pour tous-petits. Justement, fin janvier, l'Académie des Sciences rendait public son rapport (publié le 22 janvier, ed. du Pommier) sur l'exposition des enfants aux écrans. Avec un avis, contre toute attente, très nuancé: non, les outils numériques ne sont pas forcément nocifs, ils peuvent même devenir un nouvel outil d'apprentissage. Une position contrastée (par peur d'apparaître comme d'un autre âge?), à mille lieues des propos plutôt sceptiques que tenait Serge Tisseron auprès de M le Mag en décembre dernier.

En particulier pour les moins de 3 ans - la tranche d'âge pour laquelle l'utilisation des tablettes est à priori la plus discutable. "A cet âge, l'enfant doit mettre en place ses repères spatiaux et temporels. "Les tablettes, c'est un éternel présent. Alors que lorsque les enfants utilisent des petits livres cartonnés, ils peuvent voir l'avant – les pages déjà vues –, le pendant – la page devant eux – et l'après – les pages restantes", déclarait-il alors.

Or dans l'étude, les chercheurs montrent bien peu de distance par rapport à la tablette, citée à 42 reprises (pratiquement autant que le bon vieil ordinateur qui apparaît 60 fois), parée de presque toutes les vertus, étant même le seul écran à être conseillé avant l’âge de 2 ans, pour "éveiller leur intelligence sensori-moteur et leurs premières capacités cognitives, qui apparaissent bien avant le langage" (sic) - à condition que leur usage soit "accompagné, sous forme ludique, par les parents". Bref, pour les chercheurs les tablettes participent à l'éveil cognitif des tous-petits... à condition que les parents soient à côté lorsqu'ils les utilisent. On imagine le soulagement des constructeurs, qui y voient un business très prometteur - et l'ouverture d'une brèche, côté éditeurs, pour la création de jeux ludo-éducatifs.

Pourtant, si la tablette est un nouvel écran séduisant, c’est avant tout un outil de consommation, idéal pour lire une vidéo, consulter l’actualité, ou parcourir les réseaux sociaux. Créer, apprendre via des jeux ludo-éducatifs très élaborés, conçus par des spécialistes de la petite enfance? Cela reste à prouver.

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En revanche, sur l'exposition des enfants à la télé, l'Académie des Science est plus tranchée. Et pointe les effets néfastes d'une exposition prolongée aux programmes de télé par les enfants de moins de deux ans (retard de langage, difficultés de concentration ou d'attention...), ainsi que chez les enfants de 2 à 6 ans (tyrannie sur les parents, repères brouillés à cause de la publicité...). Au passage, elle égratigne les DVD d'éveil et chaînes pour tout-petits, censés jouer les baby-sitters en les éduquant...

Pas vraiment surprenant. Il y avait eu cette étude réalisée par un pédiatre allemand qui avait fait grand bruit: 1 900 enfants de 5 à 6 ans s'étaient vus demander de dessiner un personnage - le résultats en créativité, netteté... étaient d'une différence flagrante, selon s'ils regardaient la télévision moins d'une heure par jour ou plus de trois heures par jour.

Pas surprenant. En 2007, Serge Tisseron avait pris la tête d'une fronde contre l'arrivée en France de chaînes de télé spécialement conçues pour les tous-petits de moins de 3 ans, Baby TV et Baby First.

Zapping numérique et évolutions neuronales

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Et pourtant... L'avis de l'Académie fait presque figure d'exception, alors que l'influence du Net, des écrans, sur notre mode de lecture et notre capacité de concentration fait débat. Voire, nos cerveaux sont-ils en train de muter, de s'adapter face à ces nouvelles formes de lecture, de concentration, de réflexes qu'induisent notre vie numérique? Une question soulevée par Nicholas Carr avec sa bombe, Internet rend-il bête? (ed. Robert Laffont, 2011), comme l'évoque cette enquête publiée par Télérama.

"Ces dernières années, j'ai eu la désagréable impression que quelqu'un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Je ne pense plus de la même façon qu'avant. C'est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. ... Désormais, ma concentration commence à s'effilocher au bout de deux ou trois pages. ... Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s'écoulant rapidement". Décrivant sa "mutation numérique" dans The Atlantic en juin 2008, Nicholas Carr a ouvert le débat: notre cerveau serait en train de subir les mêmes effets que nos corps déformés par la surconsommation et la malbouffe ?

Voire. Comme la lecture numérique est différente de la lecture papier, est-ce que ce que nous savons de notre cerveau lecteur éclaire ce que nous ne savons pas de la lecture à l’heure de la culture numérique ? Quelles sont les implications profondes sur la plasticité de nos circuits de lecture à mesure que nous utilisons des médias dominés par le numérique ? Internet Actu abordait le sujet en début d'année, suite à une intervention de Maryanne Wolf, directrice du Centre de recherche sur la lecture et le langage de l’université Tufts, et auteure de Proust et le Calmar.

Les caractéristiques cognitives de la lecture en ligne ne sont pas les mêmes que celle de la lecture profonde, estime Maryanne Wolf. Avec le numérique, notre attention et notre concentration sont partielles, moins soutenues. Notre capacité de lecture se fixe sur l’immédiateté et la vitesse de traitement. Nous privilégions une forme de lecture qui nous permet de faire plusieurs tâches en même temps dans des larges ensembles d’information. Les supports numériques ont tendance à rendre notre lecture physique (tactile, interactions sensorielles…) tandis que le lire nous plonge plutôt dans un processus cognitif profond. Pour la spécialiste, il semble impossible de s’immerger dans l’hypertexte. Reprenant les propos de Carr, “l’écrémage est la nouvelle normalité”, assène-t-elle. “Avec le numérique, on scanne, on navigue, on rebondit, on repère. Nous avons tendance à bouger, à cliquer et cela réduit notre attention profonde, notre capacité à avoir une lecture concentrée. Nous avons tendance à porter plus d’attention à l’image. Nous avons tendance à moins internaliser la connaissance et à plus dépendre de sources extérieures.” Glaçant...

Polémique autour de l'avis de l'Académie

Psychologies Magazine titrait carrément, dans son numéro de février, sur "Des écrans à risques", sondage à l'appui et appel "à la vigilance" signé par 50 experts, qui pointait l'"emprise préoccupante sur nos vies" induite par les technologies, "les pratiques pathologiques et compulsives, notamment chez les jeunes et personnes fragiles", et réclamant un "code de bonne conduite de la vie numérique". Rien que cela. Dans son dossier au ton volontiers alarmiste, il pointait l'"inquiétude générale" induite par son sondage,69% des sondés étant préoccupés par la place prise par les écrans dans la vie de leurs enfants, et 59% se sentant dépendants de leurs outils numériques (la fameuse nonophobie). Référence à l'hyperdépendance d'une partie de la population surconnectée, certains - qui peuvent se le permettre - devenant parfois déconnectés volontaires...

Encore il y a quelques jours, dans Le Monde, plusieurs scientifiques s'inquiétaient, dans une tribune publiée le 8 février, d'une exposition des enfants aux tablettes et autres écrans, critiquant clairement l'avis de l'Académie.

"Une grande partie des affirmations avancées dans ce rapport sont dénuées de tout fondement scientifique et ne reflètent que les préjugés ou opinions des auteurs. Par exemple, nos académiciens expliquent que "les tablettes visuelles et tactiles suscitent au mieux (avec l'aide des proches) l'éveil précoce des bébés (0-2 ans) au monde des écrans, car c'est le format le plus proche de leur intelligence". Aucune donnée n'est présentée pour étayer ces assertions ou simplement montrer que cette exposition précoce est souhaitable. C'est malheureux, parce que, même si les tablettes sont trop récentes pour que des études fiables existent quant à leurs influences, il apparaît au vu de la littérature scientifique disponible qu'un petit enfant aura toutes les chances de grandir infiniment mieux sans tablette. En effet, certains déficits établis, liés à l'usage de la télévision ou des jeux vidéo, concernent aussi les tablettes". affirment-ils carrément.