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mardi 9 février 2016

Trepalium, apartheid ultralibéral (et orwellien)

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"Il faut sans cesse se jeter du haut d'une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute". (Ray Bradbury)

"On te demandera de faire le mal où que tu ailles. C'est le fondement de la vie: avoir à violer sa propre identité". (Philip K. Dick)

"La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l'impuissance de tout obtenir". (Machiavel)....

Chacun des épisodes s'ouvre avec une de ces maximes de philosophes ou demi-dieux de la science-fiction, empreintes de cynisme désabusé. Et annoncent la couleur. Trepalium est une mini-série d'anticipation, une des premières productions propres d'Arte dans ce domaine. Une petite bombe, un trésor de dystrophie, écrite par Antarès Bassis et Sophie Hiet, qui tient en 6 épisodes de 52 minutes, ultra-condensés. Une petite bombe dans l'univers de la sci-fi. Et la meilleure série que j'aie vue depuis Real Humans, petite perle suédoise déjà découverte par Arte, dont je parlais notamment ici et . J'ai eu la chance de la voir en avant-première, à quelques jours de sa diffusion sur Arte, le jeudi 11 février.

Il était une fois un monde futur, à une date méconnue (mais pas si éloignée que cela), quelque part en Europe. Une dystopie (donc une vision, une distorsion horrifique de la réalité actuelle). De 15% de chômage aujourd'hui, nous sommes passés à 80% (!) de chômeurs. Dans un monde futur ravagé par la crise, les gens ayant un emploi vivent séparés de ceux qui n'en ont pas, dans un apartheid ultralibéral. Une séparation matérialisée par un mur, un mur d’enceinte imprenable. D’un côté la Zone, de l’autre la Ville. une "Zone" miteuse et anarchique où la population est privée de tout, et surtout d'eau potable. Chacun rêve de gagner à La tombola, où chaque année, le gagnant accéder au statut privilégié de "dynactif". De l'autre, la Ville, monde d'abondance glacé où chaque salarié est pressurisé à l'extrême, devant tout faire (il est lui aussi en mode survie) pour garder son travail. Son destin est régi par Aquaville, la firme qui emploie tous ces urbains, et qui détient le monopole de l'eau potable.

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Lors des premières images (tournées par la télévision d'Etat, monde orwellien oblige); la Première ministre (incroyable Ronit Elkabetz, qui laisse entr'aperçevoir un soupçon d'humanité, derrière une voix rauque à souhait) franchit le Mur ("événement historique", proclame la télé officielle), pour libérer le ministre du Travail (son mari), détenu par des activistes depuis 15 mois. Face aux risques de révolte, elle instaure dans l'urgence un plan inédit de rapprochement entre ses populations: chaque salarié devra embaucher un "emploi solidaire" (superbe novlangue - ça vous rappelle quelque chose ?) sélectionné dans la zone. La famille de Ruben Garcia, un ingénieur en pleine ascension, est contrainte d’embaucher la zonarde Izia, qui rêve d’offrir un nouveau destin à son jeune fils Noah…(No spoils pour la suite ;) Voilà pour le pitch.

La série prend scène, par petites touches, dans un monde futur: les téléphones portables tiennent dans la paume de la main. Plus de téléviseurs, mais des écrans ou des murs interactifs un peu partout. Les voitures ont un design 70s et sont électriques, silencieuses et totalement autonomes.

Trepalium : instruments de torture à trois pieux dont se servaient les Romains pour châtier les esclaves rebelles

De travail, il en est beaucoup question dans cette mini-série très contemporaine. Il est même central. Il est dans le nom même de la série. Et pose des questions très contemporaines (je vais essayer de vous épargner les lapalissades...). Le travail peut-il être source de plénitude ou de souffrance? Peut-on se réaliser dans son travail? Le travail identifie-t-il un individu, le rend-il digne de considération? Le travail rend-il libre? Est-on sans valeur parce que sans emploi?... "La question est de savoir s'il est obligatoire de travailler pour avoir le droit d'être quelqu'un", interroge un instituteur improvisé aux enfants d'"inactifs".

Monde blanc laiteux et glacé vs monde aux couleurs sépia

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Le moindre détail est travaillé dans cette série très dense. Casting hallucinant, entre Ronit Elkabetz, Charles Berling (en cadre salace et mégalo) et Léonie Simaga (actrice sociétaire de la Comédie française, qui incarne Thaïs Garcia et Izia, deux personnages-miroirs). Même la photo reflète la dualité: entre le monde froid de la Ville, où les couleurs sont proches du blanc laiteux. Les personnages sont glacés, d'une froideur robotique (cheque reflète très bien le maquillage, et les coupes de cheveux, trop lisses) et portent des sortes d'étranges uniformes dans un style rétro-futuriste (robes-chasubles, chemises blanches, jupes-crayons 60s). Chaque jour, les individus doivent rendre leurs vêtements (et jouets pour les enfants) - pour éviter tout sentiment de possession, d'attachement ? Dans ce monde-là, on ne s'étreint pas, on se dit peu de choses, on ne dit surtout pas ses sentiments. Point savoureux, plusieurs scènes de ce monde ont été tournées au siège historique du Parti Communiste français (on voit bien la mise en parallèle). On y voit des couloirs, des rues grises, des escalators immenses, des visages sans expressions. On pense à Bienvenue à Gattaca ou Soleil vert. Dans ce monde, Ruben Garcia, dès qu'il découvre son chef de service mort, appelle son père et lui indique illico: "mon directeur de service est mort, je veux postuler". Les moments les plus horrifiques sont accompagnés d'une musique classique magnifique.

De l'autre côté, le monde de la Zone: là, le chef opérateur a opté pour une photo aux couleurs un peu passées, presque sépia. Les "inactifs" sans habillés de manière contemporaine, mais avec des vieux vêtements, et vivent dans des taudis, sans eau courant ni électricité. Ici, c'est la débrouille pour survivre. Mais on se parle, fort, dans une langue familière, on se soutient. Les personnages sont sensuels. Ici, les plans irréguliers tournés caméra à l'épaule suggèrent une vie bouillonnante.

La série est très contemporaine dans la vision (forcément tordue, paranoïaque) du monde du travail qu'elle donne. (Certes, cela devient vite un brûlot antilibéral gonflé, provocateur). A un moment donné, Ruben Garcia lâche à Thaïs, tombant le masque: "Vous n'imaginez pas tout ce qu'il faut faire ici pour ne pas perdre son emploi, et ne pas passer de l'autre côté" - la Zone, bien sûr. On découvrira peu à peu ses failles, susceptibles de le faire tomber, comme cette petite fille qu'il touche à peine, enfant "mutique" (oui, c'est un syndrôme, dans ce monde). Mutique, potentiellement "inutile", voire "inactive"... Or ici, "l'homme inutile est vite dangereux", lâche à un moment donné le père de Ruben. La fin en forme de twist, mi-happy mi-glaçante, vous laissera songeurs...

mardi 4 juin 2013

"Futur par Starck" : cours d'anticipation sur deux écrans

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Philippe Starck, nous le connaissons tous. "Créateur visionnaire", "Pape du design", megastar qui a popularisé cette discipline... Il est lui-même devenu une marque, qui a "signé" la brosse à dents Fluocaril, le vélo urbain Peugeot, la dernière Freebox, une bûche de Noël Lenôtre... Mardi 4 juin en début de soirée, Arte diffusait un ambitieux documentaire, Le Futur par Starck, réalisé par Gaël Leiblang, qui nous emmenait, s'improvisant interviewer très béotien, à la rencontre de visionnaires, souvent méconnus du grand public, qui pensent et inventent le monde de demain. Arte creuse ainsi le sillon de programmes dédiées à l'innovation et l'anticipation, déjà entamé avec la diffusion de la série suédoise Real Humans, dont je parlais ici.

Aux quatre coins du monde, Philippe Starck, part donc à la rencontre d'experts visionnaires qui analysent les mutations de l’homme et, plus généralement, les avancées scientifiques. Un voyage dans le futur, où il se pose cette question aussi existentielle qu'universelle : quel sera notre monde de demain ? Il s'improvise donc reporter et interviewer, auprès de médecins, chercheurs et philosophes visionnaires, méconnus du grand public, au fil des labos de recherches et universités qu'il parcourt. où vivrons-nous? Que mangerons-nous? Comment sera le corps de l'homme?... En moins de deux heures, le docu se livre à une forme de prospective tous azimuts.

On y découvre ainsi le travail de Kevin Warwick, professeur de cybernétique, George Church, pionnier de la biologie synthétique, de Kevin Warwick, professeur de cybernétique anglais et un des premiers humains-humains militants cyborgs, me précise cette notule sur le site web dédié à l'émission, conçu par Upian, que je consulte sur ma tablette.

Car Arte a eu la bonne idée d'arrimer à ce docu un site web dédié, où défilent automatiquement des infos complémentaires au docu, de manière synchronisée. Avec même des citations-clés et un petit bouton Twitter - du prêt-à-tweeter en somme (j'ai testé)... Au fil du docu, un chiffre affiché en bas de l'écran de mon téléviseur (le nombre de secondes écoulées depuis le début), me permet de synchroniser le contenu de la page web avec le déroulé de l'émission.

Pour K. Warwick, c'est sûr, le post-humain sera "augmenté" grâce aux technologies. Pour lui, en tant que scientifique, les être humains "pourraient être encore mieux" - comprenez une fois "augmentés". George Church, pionnier de la biologie synthétique, chercheur à Harvard, planche sur le séquençage de l'ADN. Le site web m'enjoint à "praticiper au Personal Genome Project " qu'il a initié. Et lance un mini-spndage pour/contre les thérapies géniques. Un extrait de Jurassic Park nous rappelle ce vieux rêve qui devient réalité: recréer des espèces animales à partir d'une simple goutte de sang prélevée sur un moustique fossilisé... Faux ? "L'écosystème n'a pas forcément besoin qu'on recrée l'espèce originelle: on pourrait recréer un hybride", commente le chercheur.

Quid du cyborg vs post-huamin et homme augmenté ? "Un des grands éléments éthiques de toutes ces transformations: leur possible réversibilité, pouvoir revenir en arrière", rappelle Jean-Claude Ameisen, professeur d'immunologie à l' université Paris Diderot. Qui évoque les risques d'instrumentalisation où la médecine s'aventure "non pour soulager la souffrance, mais par convenances personnelles" - cf la chirurgie esthétique... Et "la tentation du formatage", esquissée dans Bienvenue à Gattacca.

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Les "nénuphars géants" de Vincent Caillebau

Autre préoccupation future, l'évolution de notre planète, avec la montée des eaux, et des questtons géopolitiques inédites qui se poseront; Les réfugiés climatiques, alors que selon le Giec, le niveau des océans devrait monter de 40 cm à 1m d'ici 2100 : 6% des Pays-Bas: 80% de plusieurs atolls en Océanie sont menacés de disparition. L'enjeu: pour le chercheur François Gemenne: "encadrer les flux migratoires", alors que d'ici 2060, "500 millions de personnes seront exposées à un risque constant d'inondation". Autre question presque métaphysique: que deviendraient des pays qui disparaîtraient physiquement ? La question se pose, alors que plusieurs îles sont déjà menacées de disparition. Les gouvernements d'Etats voisins de pays disparus physiquement seraient-ils prêts à abriter leurs voisins ? Quelle solution technologique inventer pour protéger des zones à risque ? Avec par exemple ces projets d'îles flottantes, imaginés par l'architecte Vincent Callebaut, sortes de nénuphars géants qui pourraient accueillir jusque 50 000 habitants.

Autre question littéralement vitale : que mangerons-nous ? Ce n'est déjà plus de la science-fiction, les insectes à croquer pourraient devenir un mets à déguster dans le futur: Alexis Chambon en cuisine déjà. Riches en vitamines et protéine,s peu coûteux, disponibles en abondance, ils pourraient être une alternative à la viande.

Et l'agriculture, passera-t-elle par la photosynthèse, le bio, les OGM ? "Les défenseurs des OGM ne veulent qu'une chose : breveter les semences pour faire des bénéfices", estime Orvandana Shiva, militant pro-bio. A contrario, l'agriculture bio ne suffira pas pour nourrir le monde, nuance un chercheur pro-OGM.

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La crise économique ? Pour Jérémy Rifkin, on traverse "une crise économique mondiale de grande ampleur, pas une crise de 3 mois", qui a engendré elle-même une crise environnementale - tune dépendance excessive aux sources pétrochimiques. Pour lui, il faut "sortir de l'économie du carbone". Il croit d'ailleurs en les énergies renouvelables pour subvenir aux besoins de la planète. Il rappelle quels sont à son sens les 5 piliers de la 3ème révolution industrielle, que je retrouve sur ma tablette: énergies renouvelables, bâtiments devenant des mini-centres de production d'énergie, stockage d'énergie, en particulier sous forme d'hydrogène, partage de la production d'énergie via un réseau intelligent, et passage aux transports automobiles électriques ou à l'hydrogène.

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Autre enjeu, le voyage dans l'espace... 200 000 euros pour être en apesanteur quelques minutes au-dessus de la Terre. un business du futur: Richard Bronson, Jean-François Clervay et une agence de voyage agréée proposent déjà des vols suborbitaux.

Bilan ? Le docu est foisonnant, pose beaucoup de questions... Sans toujours y répondre sur le fond, ni prendre position ou de la distance. Au fur et à mesure que l'on apprivoise ce fonctionnement "bi-médiaé", avec cette télé "augmentée" par des compléments depuis notre tablette, on a l'impression, dans un premier temps, d'être noyé sous l'afflux d'infos. Mais c'est un nouveau type d'exercice télévisuel, où on peut consulter, en simultané ou plus tard, des interviews, des portraits, des vidéos complémentaires. En tous cas, le dispositif web a compté 30 000 visites, 1 million de pages vues, et l'émission une audience de 2,3% d'audience, avec 600 000 visiteurs.

dimanche 2 juin 2013

Une (contre-)histoire de l'Internet - et de ses défricheurs

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Ça commence par un torrent d'extraits de vidéos, de lolcats, de l'armée nord-coréenne, de Barak Obama sur scène, un énième détournement vidéo de "La chute" avec Hitler... Un concentré de la culture lol en quelques secondes. "That's Lol folks". En 1h30, dans Une contre-histoire des Internets, Jean-Marc Manach et Julien Goez, tous deux auparavant journalistes à feu Owni, reviennent sur la dense et jeune histoire du Réseau Internet, et ses relations complexes avec les pouvoirs publics, entre jurisprudences, lois floues, jusqu'aux déclarations (cultes?) de Nicolas Sarkozy appelant à "civiliser" (sic) Internet. Un docu (que j'ai donc enfin visionné, avec un certain retard par rapport à sa diffusion initiale sur Arte, il y a une quinzaine de jours) dense, avec au bas mot une quinzaine d'interviews, et des compléments Web bien pensés, dont un webdocumentaire complémentaire, où l'on trouve les autres des 50 interviews réalisées par les deux journalistes. Les internautes peuvent aussi y poster leurs propres souvenirs d'Internet. Car dans cette "contre-histoire", loin des créateurs de start-ups médiatisées, sont mis en avant militants et chercheurs qui y ont contribué, des "défricheurs du Net" parfois malgré eux, que l'on recroise avec plaisir, de Valentin Lacambre à Marie-François Marais.

Dès les premières minutes, on entre dans le vif du sujet : Nicolas Sarkozy soulevant, lors d'un très politique eG8 organisé (en grande pompe) avec l'agence Publicis en mai 2011, "une question centrale, celle de l'Internet civilisé - je ne dis même pas de l'Internet régulé"... vs les "internautes - barbares". "4 ans plus tôt, c'est la République de Chine, un des 10 pays ennemis de l'Internet, qui voulait l'Internet civilisé. Bel héritage.", souligne le journaliste Julien Goez en voix off. Cela donne le ton...

Petit retour sur l'eG8 donc, alors organisé dans le jardin des Tuileries, où Nicolas Sarkozy assurait son intention d'organiser, la veille du G8, "avec l'accord du président Obama, une grande réunion avec les grands intervenants de la société virtuelle de chacun des pays du G8 ".. Et "un barbare", perdu au milieu des dirigeants de Facebook et Google, John Perry Barlow, co-fondateur de l'Electronic Frontier Foundation (EFF, mythique ONG qui défend la liberté d'expression sur Internet) . "je crois que nous ne vivons pas sur la même planète", lâche-t-il, aux côtés de Bruno Patino, impassible. Et de raconter, après-coup, aux deux journalistes comment les Etats veulent récupérer le pouvoir sur l'Internet, "devenu trop important"...

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Le documentaire revient sur ce paradoxe inhérent à internet : espace de liberté d'expression et de libre-circulation de l'information, porteur à ses débuts d'idéaux tels que le bien commun, mais aussi le piratage, comme j'en ai parlé ici, il fut "créé par des hippies sous LSD, même s'ils travaillaient pour la Darpa (Agence pour les projets de recherche avancée de défense pour l'Armée des Etats-Unis)", rappelle John Berry Barlow. Des hippies qui avaient déjà leur "vraie" communauté en 1967 à San Francisco, et quelques années après, vont s'approprier l'informatique, ce "territoire virtuel" qui "augmente l'esprit, où on peut agir sur le code soi-même, et on élargit son rapport au monde depuis les individus, qui vont se connecter un par un", souligne le sociologue Dominique Cardon.

Le docu revient aussi sur les premiers pans historiques de cet Internet libertaire, plus ou moins connus : comment le MIT embauche des "system hackers" comme Richard Stallman, futur inventeur du logiciel libre, les premiers hackers bidouilleurs des réseaux, auxquels les services secrets s'intéressent de près. ... jusqu'à ce qu'un certain Jean-Bernard Condat (redécouvert quelques années après par Les Echos), co-fondateur du Chaos Computer Club de France - il s'avèrera être à l'origine d'un faux groupe de hackers créé en 1989 à Lyon à la demande de la DST. Avec, à l'origine, le premier CCC créé dix ans avant en Allemagne, avec parmi ses fondamentaux une éthique des hackers, soit garantir l'accès à l'information pour tous, et moins de concentration du pouvoir, ce que permet Internet, avec la libre-circulation de l'information...

Naîtra alors en France une ambiguïté à propos des hackers : "les médias ont en tête (à propos du hacker) le cliché du pirate, et non du maker qui va fabriquer, détourner les objets" (Olivier Laurelli, directeur Associé de Toonux, une société de services en logiciels, et connaisseur historique des logiciels libre). Des contre-offensives apparaissent, comme le logiciel PGP (logiciel public de chiffrement des données), au code-source en accès libre et gratuit, au nom de la culture du partage inhérente au Net.

Internet, liberté et pressions pour le contrôler

Mais qui contrôle cet Internet ? On garde en mémoire les déclarations Lolesques de Frédéric Lefebvre, éphémère porte-parole de l'UMP sur les "faux médicaments, adolescents manipulés, bombes artisanales, créateurs ruinés par le pillage de leurs oeuvres..." la faute à l'Internet bien sûr, "envahi par toutes les mafias du monde".

Qui tenir pour responsables ? Se succéderont les fournisseurs d'accès à Internet, les hébergeurs, soit les intermédiaires techniques... Puis les internautes. Les fournisseurs de stuyaux par lesquels passent les contenus, d'abord : en mai 1996, une descente de police chez deux fournisseurs d'accès à Internet indépendants, Worldnet et FranceNet, pour cause de photos pornos mettant en scène des enfants découvertes sur les réseaux. En1999, le CSA cherche à s'emparer du sujet, en organisant le premier sommet mondial des régulateurs consacré à Internet. Alors que l'autorégulation s'impose de façon collective parmi les internautes.

Vient ensuite une nouvelle cible, les hébergeurs, avec l'"affaire" Estelle Halliday, dont des photos d'elle dénudée ont circulé : mais qui était alors coupable ? Valentin Lacambre, fondateur d'Altern.org, qui croisera sur sa route la magistrate Marie-Françoise Marais (future présidente d'Hadopi, tiens donc...) qui le condamnerai en appel à 45 000 €. "On va jeter un pavé dans la mare. On ne veut pas savoir si (Internet) c'est un espace de liberté ou pas : il y a atteinte à la vie privée", justifie-t-telle dans le docu. L'hébergeur plutôt que l'internaute ayant posté ces photos sur Internet était considéré comme responsable juridiquement...

Autre révélation du docu, avec cette première décision juridique rendue par le Conseil constitutionnel en 1996, à peine aux prémices de l'Internet il censure alors un amendement présenté par le Ministre des télécoms d'alors (François Fillon...), dans le cadre de la loi de libéralisation du secteur des télécoms - et voté à la hussarde, en pleine nuit - qui prévoyait de responsabiliser fortement les intermédiaires techniques. Aux Etats-Unis, Bill Clinton avait aussi tenté, en vain, de faire passer un texte similaire. Les gouvernements voulaient contrôler le Net via les intermédiaires publics...

Nouvelle étape, les internautes sont considérés comme responsables, "nouvelle cible à contrôler pour assainir le réseau": via Hadopi - qui a "normalisé la surveillance des internautes par une société privée" selon Olivier Laurelli. Le vrai objectif d'Hadopi, derrière, serait de protéger le copyright .

Surveillance du réseau, surveillance business

Autre paradoxe du Réseau, on adore partager nos vies sur Facebook, on y partage volontairement nos données (très) privées. "La première personne qui sait si vous avez une maladie grave, c'est Google". Votre carte de crédit permet de prédire un an à l'avance votre divorce à partir de vos habitudes d'achat, souligne Rick Falkvinge, fondateur du Parti Pirate suédois.

Mais plusieurs sociétés vendent des services de surveillance à part entière du Réseau. Le docu rappelle ainsi qu'en décembre 2007, la France signait avec la Libye un contrat pour lui fournir un vaste infrastructure lui permettant de surveiller l'ensemble de l'Internet libyen. Khadafi sera reçu avec tous les honneurs à l'Elysée... Elle sert inévitablement à traquer des opposants. Amesys sera mise en cause par le Wall street Journal tout comme la société française Qosmos.

Le docu finit sur une note d'espoir, citant un nouvel exemple de hackers au service de la liberté d'expression : le collectif Telecomix en Syrie, qui aide les gens à se connecter en contournant la censure. Hackers ? Ils ont mis à disposition des infrastructures en contournant la surveillance. "Une ONG ne peut intervenir en ce sens, face à un états souverain. Un Etat ne peut le faire, un service secret non plus. Mais nous, nous pouvons le faire", explique face caméra un de ses fondateurs. Son manifeste se clôt d'ailleurs ainsi: "Nous diffusons des outils pour contourner le filtrage d'Internet, ainsi que de puissants logiciels de chiffrement afin de contrer la surveillance gouvernementale et la répression (...), préserver la libre circulation de l'information. Nous venons des Internets. Nous venons en paix. Que tous les hommes et les machines soient libres !".

mercredi 3 avril 2013

Des "hubots" plus vrais que nature

Une sorte de fable très contemporaine, une nouvelle forme de science-fiction contemporaine. Cela se passe dans une ville moyenne de Suède d'aujourd'hui, avec ses pavillons bourgeois, ses familles banales... Pourtant, on voit dans les familles, les usines, les restaurants d'étranges créatures, à première vue des "real humans", tout juste trahies par leur regard un peu trop fixe, leurs expressions sur le visage un peu figées, les gestes un rien mécaniques. C'est une des séries les plus troublantes du moment que diffuse Arte à partir de ce jeudi soir, Real Humans (100% humain), Akta Människor en VO, pour laquelle la chaîne s'est d'ailleurs offert, fait rarissime, une vaste campagne de pub en radio, cinémas et affichage - vous n'avez pas pu rater ces étranges affiches dans le métro, avec ces personnages au regard fixe...

"Hubots" auxiliaires de vie

C'est donc l'histoire d'une société ordinaire, où il est devenu naturel que les humains cohabitent avec des "hubots", nouveau néologisme pour désigner ces "humans-robots", une nouvelle génération de robots, encore plus perfectionnés que les traditionnels robots androîdes qui peuplent les films de science-fiction classiques... Pas de fusées ni de monde futuriste dans la série suédoise ultra réaliste, écrite par Lars Lundström: tout est très contemporain, à part donc ces hubots multifonctions, qui ne sont jamais las ni fatigués, auxiliaires de vie, assistants aux personnes âgées, nurses pour enfants, aides au ménage, employés modèles en usines, serveurs dans des restaurants... Et même auxiliaires très sexuels. Dans cette fiction, ils sont devenus indispensables aux humains, et semblent presque se fondre dans cette société. Dans cette série que j'ai eu la chance de dévorer en avant-première (et que j'ai chroniquée dans le dernier numéro de Stratégies), le réalisateur s'attache à mettre en scène les diverses et étranges formes de cohabitation qui naissent entre humains et robots. Et les conflits que cela va provoquer.

Les robots de service, ils sont devenus omniprésents au cinéma (forcément), mais aussi dans des expos, livres, débats sur l'avenir de l'humanité (voire des transhumains), l'industrie de la robotique de services fait débat, ils ont un salon dédié, Innorobo... C'est intéressant de les voir mis en scène dans une série télé grand public. Le sujet fait débat, alors qu'un jour, les robots de services débarqueront inévitablement dans notre quotidien.

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Ici, donc, des androïdes très ressemblants aux humains, à l'exception de cette étrange prise USB fichée dans leur nuque, par laquelle ils peuvent se recharger sur une prise électrique - comme un simple téléphone. Mais qui permet aussi, à partir d'une tablette tactile, de vérifier leur identité, leur propriétaire, les paramétrer... Mais aussi les pirater, y installer des "mises à jour" très particulières, par exemple pour les transformer en partenaires sexuels hors pair.

Le réalisateur Lars Lundsdröm met ainsi en scène les diverses formes de cohabitation qui pourraient naître entre humains et robots. Mais aussi les formes de rejet qu'ils pourraient susciter, une fois devenus trop menaçants: car ils commencent à prendre des emplois aux humains, dans les usines par exemple, où ils séduisent les services RH avec "leur marge de 0% d'erreur". Un jeune humain attiré par la hubot domestique se voit qualifié par sa psy de "transhumainsexuel". On commence à voir en ville des hubots prostitués par des humains, avec même une maison close dédiée... La, la réalité rattrape déjà la fiction : après tout, il existe déjà des robots sexuels, tel Roxxxy...

Au point que se développe un mouvement radical, anti-hubots, intitulé "Real Humans", un "label" que certains humains radicaux placardent à l'entrée de leur maison. Un vocabulaire anti-hubots apparaît: PacMan, trucs, machines...

Les trois Lois d'Asimov ; des robots plus que des objets ?

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Surtout, la série pose des questions vertigineuses, incluant les Trois lois de la robotique édictées par le maître de la SF, Isaac Asimov.

Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger.

Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première loi.

Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième loi.

Pour cela, la série met en scène plusieurs catégories de hubots: les hubots domestiques, vendus neufs ou d'occasion, diversement traités, dans des rapports maître/esclave ambigüs, parfois des objets sexuels. Mais aussi des hublots "affranchis", devenus autonomes suite à l'installation d'un code de programmation par un humain geek, David Eisner.

Au fil des épisodes, parfois au contact des humains, on voit ces hubots mîmer de mieux en mieux des émotions (or, l'émotion est le propre de l'homme..), voire apprendre à faire des blagues, à mentir. On voit ainsi un hubot affranchi se prendre de passion pour la Bible. Une hubot rêver de se mettre en couple avec un humain. Ou un hubot devenu compagnon très sexuel se rebeller lorsque sa propriétaire le débranche temporairement ("J'ai un interrupteur, donc tu me traites comme une machine ?").

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Sont-ils des objets, ou un peu plus ? Et si les hublots étaient dotés de libre-arbitre ? Impossible bien sûr, mais la série le suggère : les hubots apprennent au contact de l'homme, et mîment de mieux en mieux leurs sentiments... Après tout, récemment encore, dans les pages Technologies du Monde, Kate Darling, chercheuse en propriété intellectuelle et en politique de l'innovation au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, militait pour "donner des droits aux robots", précisant : " Je parle plutôt de quelque chose comme les lois qui protègent les animaux. A eux non plus, on n'accorde pas le droit à la vie, mais on a édicté des lois pour les protéger contre la maltraitance".

Métaphore sur l'altérité

Real Humans est une métaphore sur l'alterité, la discrimination. Un reflet de notre société, où la domination de classe se poursuit en silence, avec une certaine violence sociale et politique, terriblement contemporaine Et pose des questions : un hubot, "véhicule motorisé" d’un point de vue juridique, peut-il être considéré comme victime de discriminations, ou de maltraitance ? Une avocate se voit saisie de la question par deux femmes, qui estiment avoir été discriminées - ainsi que leurs amants-hubots - car refoulées avec ceux-ci à l'entrée d'une boîte de nuit.

Je me demandais il y a quelques temps si la science-fiction n'était pas un genre en train de disparaître. Ce n'est pas sûr... En tous cas, elle renaît avec ce nouveau genre de séries télé. Aux Etats-Unis, la chaîne SciFi diffuse depuis janvier ''Continuum'', lancée par la chaîne câblée canadienne Showcase, qui met en scène Kiera, une femme flic de 2077 renvoyée malgré elle en 2012, où elle poursuit dans leur fuite temporelle un groupe de terroristes décidés à changer, depuis le passé, la face du futur. Et il y a quelques jours, Lana et Andy Wachowski annonçaient se lancer dans la réalisation d'une série, qui sera diffusée en 2014sur la plateforme Netflix, où il sera question de robots et de science-fiction.

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