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Les jeux vidéos, un des emblèmes de la culture pop à néons des années 80, seraient-ils en train d'entrer dans l'histoire ? En tous cas, ils entrent dans les musées, et même les salles de ventes aux enchères.

Hier soir, à 18 heures, la prestigieuse maison de ventes aux enchères Millon & Associés (Drouot), accueillait Salle VV une foule de geeks, pour la plupart trentenaires (dont quelques-uns en costume-cravate). Pour une vente aux enchères de consoles de jeux et jeux vidéos. Une première en Europe. La maison de ventes inaugure ainsi son Département des arts des cultures populaires. Avec à l'appui, pour la vente de ces 300 lots, un très chic catalogue (numéroté s'il vous plaît) répertoriant l'ensemble des lots à vendre, par thèmes et par périodes, avec des estimations de prix de vente. Une formalisation digne d'une vente d’œuvres d'art classique... Cette pop culture serait-elle en voie d’anoblissement - voire de muséification ?

Pour cette première, pour laquelle la maison, fait rare, s'est offert un plan média (envoi de communiqués de presse et de catalogues numérotés à la presse), la maison de vente s'est offert les services de Camille Coste, 28 ans, star parmi les gamers: collectionneur patenté, game designer, il a notamment collaboré à la traduction de Final Fantasy XI.

Contraste saisissant, au même moment s'achève le salon E3 à Los Angeles, grand-messe annuelle de l'industrie des jeux vidéos, où ferraillent des géants tels que Microsoft et Sony, avec des consoles toujours plus connectées, canaux de diffusion de multiples contenus...

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Au menu hier soir, des ventes d'objets multiples : premières générations de consoles de la fin des années 70, dont la mythique Atari 2 600 de 1977, consoles Epoch, Nintendo, Mattel; premiers personal computers pour le jeu, tels les Commodore Amiga, Sinclair ZX Spectrum +... Cela a quelque chose de fascinant, car on a revu là les tous premiers ordinateurs de l'histoire, de la même génération que les Macintosh nés en 1984. Ils font désormais l'objet de collections privées...

Parmi les objets cultes figuraient ainsi la version originale de première console de salon au monde, la Magnavox Odyssey créée en 1972. Estimée à 300 euros, elle sera vendue pour 500. L'exemplaire unique de la console Magnavox Odyssey de 1974 s'arrache pour 2 800 euros. Dans les plus beaux jouets vintage de geeks, un classeur de jeux prototypes pour l'Atari 2 600 (le succès commercial de l'époque, distribué de 1977 à 1991) vendu 1 500 euros, et la valise Atari 2 600 complète, vendue pour 750 euros.

Et bien sûr les jeux cultes, comme ces exemplaires uniques de jeux Super Mario Bros & Dick Hunt pour Nintendo NES de 1985 : "des pièces de musées uniques issues de l'histoire du jeu vidéo", et "ayant servi lors du procès de Nintendo contre Magnavox", précise le catalogue. On est bien dans l'histoire du jeu vidéo qui se construit, avec ses pièces-cultes... Il sera adjugé 1 500 euros. Tout de même. Ou encore les jeux vidéos Rubik's Cube 3D pour Attari 2 600, adjugé à 600 euros.

Au fil de la vente, il y a parfois de légers remous dans le public. Les ventes sont menées tambour battant, plusieurs portables sonnent dans la salle, les heureux acheteurs étant priés de payer illico par carte bancaire. On entend les commentaires affûtés des connaisseurs : "évaluation surestimée", "joli lot", collector"... D'ailleurs, les estimations catalogue sont très rarement franchies: les acheteurs gardent toujours en tête les 26% des commission prélevés par la maison de vente, non inclus dans le prix de vente annoncé.

Les vendeurs de Million mènent cette vente particulière à la cool: à la vente de la console Odyssey 300 de 1976, "c'est un petit morceau d'histoire que l'on vend", souligne l'un d'entre eux. "Allez, enchérissez, avec cette vente, vous faites entrer Nintendo dans les mémoires", surenchérit-il plus tard. "Le principe, c'est de lever la main pour enchérir. Mais vous pouvez aussi sautillez", lance-t-il (la foule devient compacte dans la salle).

"Thomson, tu me rends micro"

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En filigramme, cette expo retraçait aussi l'émergence de la culture des premiers gamers de l'époque, préfigurant ainsi la culture geek: leurs codes, leur look, les jeux culte... On y a aperçu aussi de jolies trouvailles vintage, tel cet ensemble avec l'ordi Thomson MOS édition limitée Michel Platini (!) de 1984, avec la délicieuse sacoche en vinyl, et le slogan qui tue, "Thomson, tu me rends micro" ;), vendu aux enchères pour 150 euros...

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Ou encore ce charmant blouson "Cosmonaute" lamé argenté (qui n'est pas sans rappeler ce que portait Mickael Jackson à l'époque) "Accessoire officiel Atari", "rare", précise le catalogue de ventes !

De la "sous-culture" au retrogaming

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D'autant plus touchant de voir cette "sous-culture" de l'époque, alors haïe par les bien-pensants tout comme l'étaient les mangas et les dessins animés japonais, entrer dans des salles de ventes aux enchères, et dans des musées. Parce qu'elle a fait partie de l'enfance des geeks d'aujourd'hui, et parce qu'il y a une mémoire, matérialisée par ces jouets et consoles vintage en plastique. Des traces d'autant plus importantes à l'ère où les jeux vidéos sont devenus multijoueurs, et se dématérialisent sur les réseaux sociaux et Internet.

Et parce que le "dixième art", phénomène culturel, a été la première forme artistique à rassembler en un seul média l'image, le son, le scénario et l'animation, et un langage interactif qui lui est propre, le gameplay... Il a façonné son univers, ses propres héros, de Super Mario à Lara Croft.

Cette culture du retrograming s'expose désormais. L'an dernier, le Grand Palais de Paris a accueilli une expo dédiée au retrogaming. Du 10 au 21 juin, une expo sur L'Age d'Or du Jeu Vidéo est ainsi présentée dans le cadre du Cinema Paradiso, Drive-In cinéma installé sous la Nef du Grand Palais à Paris. On peut y jouer sur des consoles et bornes d'arcade, de Pong à Pac-Man, en passant par Mario, Space Invaders, Asteroids, Frogger, Sonic...

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Même le très chic MoMA (Modern Museum of Arts) a accueilli il y a quelques mois un département jeux vidéos vintage dans son aile design. Il devrait passer de 14 à 30 jeux exposés. Des bornes avec des extraits d'une dizaine de jeux, tels PacMan ou Space Invaders, y sont "exposées", à quelques mètres de meubles design. Pourquoi ? C'est bel et bien de l'art (vaste débat...), mais aussi du design, une représentation de l'univers, les jeux étant choisis selon les formes d'interactive design qu'ils proposent, expliquait alors le New York Times.

"Ces 20 dernières années, le design a pris de nouvelles directions. Aujourd'hui, un designer peut choisir de se concentrer sur une interaction, des interfaces, le Web, la visualisation, les espaces immersifs, le biodesign, les jeux vidéos. Avec des exemples de cette vitalité et cette diversité, tel le jeu spatial Tetris. Tetris est le premier jeu vidéo à entrer dans la collection MoMa, sélectionné avec 13 autres comme piliers du design interactif. Cette acquisition permet au MoMa d'étudier, préserver, et montrer des jeux vidéos comme des parts de sa collection Architecture et design".