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Mark Zuckerberg savait sans doute très bien ce qu'il faisait en annonçant, le 11 janvier dernier, que les contenus de la presse (articles, vidéos, Lives) apparaîtraient moins sur les murs des utilisateurs. Priorité était désormais données aux contenus "personnels", des amis et de la famille, plutôt qu'aux pages publiques. Dès lors, panique à bord: au fil des années, les marques et médias avaient capitalisé sur ces Pages Facebook pour retenir (un peu) l'attention de ces internautes versatiles, qui passent désormais le plus clair de leur "temps numérique" sur Facebook - il engrange 26,4 millions de visiteurs uniques quotidiens en France, d'après Médiamétrie. Pendant longtemps, pour une marque ou un média, le nombre de fans était un indicateur en soi.

Les médias, Facebook les a même dragués outrancièrement en les incitant à produire des contenus sur mesure pour lui, de préférence de longues vidéos, baptisées les Facebook Live. Plusieurs éditeurs de presse ont même signé des accords avec Facebook, pour toucher une généreuse rémunération, comme le détaillait cet article très fouillé du journaliste Nicolas Becquet, responsable du numérique à L'Echo. Las, la firme de Menlo Park leur brutalement coupé les vivres fin 2017. On a mieux compris pourquoi ce 11 janvier.

Facebook, un Linkedin bis

Alors, comment les médias vont-ils pouvoir continuer d'assurer leur présence sur Facebook, où ils sont devenus brutalement moins désirables? Une chose est sûre, même si zuck' veut un retour aux sources (refaire de Facebook le média social où on partage des bribes de son quotidien), il est trop tard. Le newsfeed (fil d'actualité Facebook) n'est plus l'endroit où le chaland poste ses précieux contenus personnels - ses photos, vidéos ou statuts pour relater son quotidien. Peut-être parce qu'il est devenu plus méfiant envers Facebook, au fil des scandales et polémiques sur sa perception particulière du respect de la vie privée par ce dernier. Maintenant, la vraie vie se raconte en images sur sa page Instagram, ou Snapchat pour les millenials. Désormais, Facebook a des faux airs de Linkedin-bis: on partage sur son newsfeed des articles, des vidéos d'actualité (coucou Brut), des centres d'intérêt 'publics' ou semi-professionnels.... Mais certainement plus de photos de brunchs entre amis ou de vacances en famille (qui étaient tout de même monnaie courante il y a 10 ans).

Ce dimanche en fin de journée, j'ai sur mon newsfeed, en vrac: un commentaire sportif sur un championnat de foot en Californie, une photo de monument à Riga prise par un ancien photographe avec son iPhone, quelqu'un qui promeut sa formation en vidéo mobile, les photos des nouveaux locaux d'une start-up par son fondateur, une photo de la collection de robots d'une geekette revendiquée, une photo-portrait d'il y a 4 ans repostée (sur la suggestion de Facebook ;), un partage d'article sur SpaceX, un abonné à Canal+ qui partage une expérience malheureuse... Peu d'articles de presse des médias dont j'ai liké la page Facebook (Le Monde, Challenges; Wired, etc) remontent automatiquement (je dois beaucoup scroller pour les trouver): désormais, la plupart des articles de presse "en bonne position" sont ceux partagés par mes "friends" sur Facebook.

Le Facebook group, ce nouveau club des lecteurs

Alors, les médias ont peut-être trouvé une nouvelle marotte pour rester présents - et indispensables - dans le newsfeed Facebook de leurs lecteurs: créer un groupe Facebook. Ou comment le vieux forum de discussion, en vogue au début des années 2000 (la préhistoire, l'ère d'avant les réseaux sociaux !) est ainsi ressuscité ! Comme on dit en novlangue marketing, le groupe Facebook a pour avantage de créer un engagement sans précédent de l'internaute: c'est un "club" qu'il choisit de rejoindre, où il dialogue, commente, poste des suggestions, des photos... Il interagit avec d'autres membres d'une communauté, créée et chapeautée par un média. Cette sorte de club des lecteurs numérique, c'est une audience hyper captive.

Surtout, c'est du pain-bénit pour des médias critiqués pour leur parisianisme qui cherchent à recréer un lien de proximité avec leurs lecteurs - comme le montrent les jeunes titres Ebdo, et bientôt ''Vraiment'', qui organisent des réunions "IRL" avec leurs lecteurs, ou les sollicitent pour des idées de sujets.

Mieux, chaque nouvelle publication, ou commentaire qui la "rafraichit", remonte automatiquement en haut du fil d'actualité et peut être doublée d'une notification (qui apparaît par exemple en pop-up sur le mur Facebook de l'internaute). Parfait pour contourner les derniers impératifs de l'algorithme de Facebook.

Facebook groups Nice Matin, BFM...

Dans l’Hexagone, plusieurs médias ont bien vu l'aubaine. Mais comme pour une rubrique, il faut trouver un angle, une thématique propre à leur groupe. Mention spéciale pour le quotidien régional ''Nice Matin'', qui a créé des premiers groupes autour de services: l'un, Nice-Matin des solutions, près de 1 500 membres, est dédié au journalisme de solutions: il invite certes à voir "les coulisses de reportages" (classique), mais surtout, se veut "dédié aux initiatives positives qui émergent chaque jour dans nos départements, aux gens qui se bougent et proposent des solutions". Un autre groupe, Kids-Matin, encore naissant (il compte 300 membres) veut proposer des solutions et services autour des enfants dans la région de Nice.

D'autres médias ont aussi sauté le pas. BFM Business avec BFM Stratégie (1 848 membres 1 mois après sa création) propose "un cours de 40 épisodes donné par Xavier Fontanet, ancien président d'Essilor, éditorialiste et professeur affilié à HEC". Des cours d'éco-management, mis en ligne après leur diffusion TV. Au menu, "La stratégie, c'est l'art de bien vivre avec son concurrent", "Valeur part de marché : le cas de forte croissance"... Dans un autre genre, le média en ligne Les Jours (créé par des anciens de Libération) propose sur "Obsession Migrant" les coulisses de l'enquête de ses journalistes sur la trace des migrants morts en Méditerranée.

Outre-Atlantique, plusieurs médias ont anticipé ce virage de Facebook dès l’année dernière. Le Washington Post a ouvert "PostThis" (4 300 membres), spécialisé dans le fact-checking. Vox avec The Weeds (15 000 membres), il y a 10 mois, tout juste présenté comme un "espace collaboratif". Citons aussi, comme le relate Les Echos, Bloomberg avec Money Talks (4 200 membres) pour parler de finances personnelles, le Financial Times a lancé en janvier le FT Books Café (2 100 membres) un "book club" avec à la clé des sessions live avec des écrivains...

Reste à voir si la parade sera suffisante pour combler le trou dans les audiences provoqué par la nouvelle politique de Facebook. Pour l'instant, les groupes que je cite comptent à peine quelques milliers de membres. Bien loin des millions de membres qui avaient liké la page Facebook d'un média. Et si cette nouvelle audience ramènera des lecteurs sur les sites des médias. Voire suscitera l'intérêt des annonceurs.