jeudi 4 mars 2021

Deep Nostalgia, ce service plus que troublant qui recourt à l'IA pour animer de vieilles photos de famille

Vidéo promotionnelle de MyHeritage

C'est un des derniers services en ligne à la mode, qui circule en boucle sur les réseaux sociaux. de Twitter à LinkedIn, bon nombre d'internautes ont déjà fait joujou avec. Forcément, il est étrange, met un peu mal à l'aise - ce qui le rend furieusement viral. Vous avez sans doute vu, ces derniers jours, sur les réseaux ou un site, une vieille photographie en noir et blanc, une sculpture, un dessin ou un tableau qui prenait étrangement vie dans une courte vidéo, où le personnage esquissait une discrète mimique. Cette image a été transformée grâce à Deep Nostalgia, un nouveau service lancé fin février par le site de généalogie MyHeritage, qui anime des vieilles photographies de famille grâce à une technologie d'intelligence artificielle. C'est un nouvel exemple de comment une manipulation de l'image basée sur l'AI peut devenir de plus en plus mainstream.

Pour y recourir, il suffit de se créer un compte sur le site MyHeritage, d’y télécharger une photographie ou un dessin et d’attendre une trentaine de secondes pour le voir s’animer.

La société derrière ce service gratuit n'a rien d'anodin: la start-up israélienne MyHeritage est spécialisée dans les arbres généalogiques. Elle commercialise, dont sur son site francophone, un kit d’analyse du génome ciblant les particuliers – activité pourtant illégale en France. Son coeur de métier consiste donc à collecter les informations génétiques personnelles de millions d’utilisateurs dans le monde. Précisons que MyHeritage revendique 62 millions d'utilisateurs dans le monde, et 58 millions d'arbres généalogiques dans 42 langues. Et que cette start-up a été rachetée le 24 février par le fonds d'investissements californien Francisco Partners, pour au moins 600 millions de dollars. Avec ce service de photographie animée, elle s'offre aussi un coup de pub à peu de frais.

Pour recourir à ce service Deep Nostalgia, mieux vaut donc éviter d'utiliser des photographies personnelles, de personnages vivants, ou dont les proches vivent encore, s'inscrire sous un pseudo, et utiliser une adresse e-mail dédiée aux services commerciaux ou nébuleux.

Des photographies animées aux deepfakes

Il montre aussi que les techniques de manipulation de l'image, les deepfakes - cette technologie qui permet de «coller» le visage d'une personne d'une image à une autre - deviennent populaires, faciles d'usage, comme en politique, ce que j'expliquais dans ce billet. Or Deep Nostalgia s'avère lui aussi excellent pour animer des traits de visage et des expressions. Mais il peut aussi servir à générer des données pour remplir les «trous» de ce qui peut être vu dans les photos d'origine, créant un certain trouble.

L'argument de MyHeritage est imparable. «Les résultats peuvent être sujets à controverse et il est difficile de rester indifférent à cette technologie. Ce service est destiné à un usage lié à la nostalgie, à ramener des ancêtres aimés à la vie. Notre pilote de vidéos n'inclut pas la voix afin d'éviter tout abus, comme la création de vidéos deepfakes de personnes vivantes», précise la start-up.

Cruise.jpg, mar. 2021

Extrait d'un deepfake de Tom Cruise sur TikTok

Les vidéos générées automatiquement pas Deep Nostalgia ne tromperont ainsi personne, mais d'autres usages de la même technologie peuvent être très difficiles à distinguer de la réalité. Tom Cruise constitue en cela un cas particulier. Le mois dernier, un nouveau compte TikTok baptisé deeptomcruise a engrangé des millions de vues avec une série de vidéos qui sont visiblement des versions deepfakes de l'acteur s'adressant à la caméra. Ces fakes de Tom Cruise sont tellement réalistes que plusieurs programmes destinés à détecter des contenus manipulés, comme Deepware, censé détecter les deepfakes, sont incapables de les détecter.

Jetez-y un œil, c'est extrêmement troublant. Je vous renvoie aussi vers cette très bonne analyse image par image réalisée récemment par Philippe Berry, correspondant aux US pour 20 minutes. Selon lui, derrière cette «performance» se trouverait l’acteur américain Miles Fisher, «qui a régulièrement prouvé par le passé qu’il n’avait pas besoin d’effets spéciaux pour devenir Tom Cruise».

Déjà en 2019, un clip vidéo réalisé par le comédien Bill Hader était devenu viral: il y mettait en scène un faux Tom Cruise dans un show de David Letterman.

mercredi 6 janvier 2021

Passeport immunitaire, fitness en ligne, cinéma "de luxe": sept tendances tech pour l'année (post-dystopique?) 2021

Image extraite du jeu vidéo Cyberpunk 2077

L'année qui vient de s'achever restera sans doute gravée comme une dystopie grandeur nature, où la réalité du quotidien a rattrapé celle narrée dans les romans d'anticipation. En un an, des nouveaux gestes irréels devenus des pratiques du quotidien se sont imposés - flâner dans la rue au milieu d'une foule masquée, remplir une «attestation» papier ou via son mobile avant toute sortie, saluer ses parents d'un étrange mouvement du coude, entrer dans un magasin après s'être frictionné les mains de gel hydroalcoolique. Etrangement, nous avons (à peu près) intégré cette dystopie quotidienne qui nous semblait inacceptable il y a encore peu.

Cela relève de la lapalissade: la pandémie de Covid-19 a été le fait majeur de l'année 2020, qui nous marquera à vie. C'est aussi l'événement qui a le plus marqué le monde entier depuis la seconde guerre mondiale. Cette infection respiratoire s'est répandue dans le monde comme une traînée de poudre en quelques mois, provoquant près de 2 millions de décès en moins d'un an, faisant plonger les cours du brut au-dessous de zéro, et contraignant les gouvernements à confiner plus de la moitié de l'humanité - quitte à réduire de manière spectaculaire leurs libertés personnelles, puis à limiter la casse économique en adoptant des 'Plans Marshall'.

Autant de changements qui vont durablement bouleverser notre existence et rendre difficile tout retour en arrière. Même si nous regardons fixement la crise sanitaire, au jour le jour, la planète est en train de se transformer. A marche forcée.

Dans ce contexte littéralement extraordinaire, de nouveaux usages se sont imposés dans notre quotidien. Et demain, quel sera le «monde d'après»? De la même manière que durant les deux guerres mondiales, la crise du Covid a accéléré des tendances qui n'étaient qu'en germe, et a favorisé le passage d'une société à une autre.

Tous vaccinés, vers un Passeport immunitaire

passeport-scovid.jpg, janv. 2021

Grâce à l'apparition des vaccins, et aux plans de vaccinations déployés par les différents pays, les épidémiologistes ont bon espoir que la situation s'améliore. Ces vaccins seront peut-être *La* solution pour que les pays mettent fin aux (re)confinements qu'ils sont parfois contraints d'imposer, pour ralentir les nouvelles vagues du virus.

Certes, le vaccin contre le Covid ne sera pas obligatoire - en tous cas pas en France. Mais comme je l'évoquais ici, un passeport immunitaire, par exemple stocké sur nos mobiles, fera tôt ou tard son apparition. Y figureront les résultats de notre dernier test PCR ou test sérologique, démontrant que nous sommes négatifs. Voire le fait que nous sommes vaccinés (comme dans le traditionnel carnet de vaccinations) - ce qui sera peut-être exigé, à l'avenir, pour prendre l'avion ou entrer dans certains pays.

Déjà à Los Angeles, les personnes vaccinées contre le coronavirus peuvent en enregistrer la preuve dans leur iPhone, avec le service «Wallet», indique le journal Le Temps. «Une preuve de vaccination stockée au cœur de son iPhone, au sein d’un service développé par Apple.» Avec Android de Google, cette possibilité leur est aussi offerte via le service «Pay Pass». Les géants américains de la tech vont-ils jouer un rôle majeur dans la campagne de vaccination mondiale? En Suisse, l’OFSP préfère que ces données soient stockées dans l’application helvétique myViavac.

Avènement du télétravail et du télé- enseignement

Souvent lancé dans la précipitation lors du premier confinement en mars 2021, le télétravail devrait continuer de se développer. De nouveaux outils sont entré dans les usages des entreprises et des salariés, notamment des plateformes de collaboration (comme Slack, Teams de Microsoft) et les outils de visioconférence, comme Zoom. Réunions (virtuelles certes), envois de fichiers numériques lourds, échanges informels par messagerie instantanée privée, ou échanges en direct avec son équipe dans un fil de discussion, ravivé par des blagues et des émojis: malgré tout, les salariés ont tenté de reconstituer (un peu) la vie sociale du bureau via ces outils virtuels. Au point que, en entreprises, les applications vidéos sont devenues le moyen par défaut pour communiquer, détrônant ainsi les simples appels téléphoniques traditionnels.

Parallèlement, les écoliers et instituteurs et professeurs se sont familiarisés avec l'école à distance, là aussi avec des outils qui étaient parfois déjà prééxistants, comme la plateforme d'apprentissage en ligne (sous licence libre GNU :) Moodle, le logiciel Discord, initialement destiné aux fans de jeux vidéos, quia cartonné chez les profs, des campus virtuels créés par certaines écoles, telle Neoma Business School...

E-commerce massif

Si la France était déjà une des championnes européennes dans l'utilisation du e-commerce - lointain héritage de la vente par correspondance imposée par La Redoute et consorts -, son développement s'est généralisé durant les deux confinements en 2020. Avec même des variantes comme le clic and collect (pour commander en ligne et aller récupérer ses courses sur place en boutique), imposant à des acteurs traditionnels du retail de pactiser avec des start-up du secteur, comme Carrefour avec Uber Eats en avril dernier.

Consécration du fitness en ligne

og__bahei39dfoxu.png, janv. 2021

Au-delà de l'achat à distance de biens, le modèle du e-commerce a renforcé la généralisation des abonnements (remember, je vous en parlais dans ce billet sur la vogue des abonnements, de Netflix aux kiosques numériques de presse). «Des achats en ligne aux paiements et aux (nouvelles formes de) fitness (...). La technologie maintient les entreprises en vie et peut-être modifie-t-elle de façon permanente nos comportements», souligne la banque d'affaires GP Bullhound dans cette étude sur les tendances tech 2021.

Il cite donc les cours de fitness en ligne - qui survivront au Covid-19. De fait, face à la fermeture des salles des sport, plusieurs réseaux et associations sportives ont développé leurs formules de cours vidéo sur abonnement. Même Apple a lancé son propre service de cours de fitness, Apple Fitness+, le 14 décembre dernier. Des cours sur abonnement, à suivre sur iPad ou iPhone, pendant que l'Apple Watch collecte des données sur les exercices réalisés. Les utilisateurs recevront ensuite un feedback de leur séance, indiquant le nombre de calories dépensées, leur fréquence cardiaque ou encore la durée exacte de leur entrainement.

Les jeux vidéos, réseaux sociaux de demain

Là encore, la pandémie a accéléré ce changement, qui était déjà latent dans l'univers du jeu vidéo, les éditeurs rajoutant des fonctionnalités qui ont renforcé la dimension communautaire de ces jeux: tchats, visioconférence intégrée... «Les joueurs commencent à choisir de se regrouper dans 'Call of Duty: Warzone' ou de se rendre sur l'île de leurs amis dans 'Animal Crossing : New Horizons' plutôt que de passer un coup de fil», souligne l'étude de Bullhound.

Exemple: évidemment le jeu Fortnite, Le carton qui s'est confirmé en 2020, dont je parlais dans ce billet - comme nouveau réseau social potentiel. Dans Fortnite, il n’y a pas de sang et les graphismes sont cartoonesques. On peut inviter ses amis dans un jeu, et leur parler grâce à la fonction vocale incluse. Son Battle Royale aux 350 millions de joueurs dispose d'un sérieux avantage: il est disponible sur tous les supports, pour consoles de jeux vidéos (Xbox, Nintendo Switch), PC et Mac, et, surtout ,depuis un an, pour les mobiles (iOS et Android) - parfait pour les ados.

Il a commencé à accueillir des événements virtuels - normal, ils ne peuvent avoir lieu dans la vraie vie, grippée par le coronavirus - comme des concerts virtuels du rappeur américain Travis Scott. Et bientôt des événements sponsorisés par des marques?

Aller au cinéma, bientôt un luxe?

netflix-salle-cinema.jpg, août 2020

Evidemment, c'est le sujet qui me tient le plus à cœur: alors que les salles ont été fermées une bonne partie de l'année 2020 - et le sont toujours dans bon nombre de pays - en raison de la pandémie, est-ce que cela risque de rendre ringarde la sortie au cinéma?

Demain, est-ce que aller au cinéma (re)deviendra une sortie normale, comme dans le «monde d'avant»? Je me posais déjà cette question dans ce billet fin avril 2020, puis fin août, puis en décembre dernier, lorsque la Warner a annoncé que *tous* ses films de l'année 2021 sortiraient simultanément en salles et sur sa plateforme de streaming vidéo HBO Max pendant un mois, pour les Etats-Unis. Disney a suivi peu de temps après, faisant une annonce similaire.

Alors que les salles de cinéma sont encore fermées aujourd'hui, dont en France, les réalisateurs et diffuseurs cherchent des solutions pour assurer leurs sorties de l'année. Ce qui sera en salles ou pas. Certains ont déjà trouvé la parade: Aka @FilmsDeLover développait un long thread Twitter mardi sur les très nombreux films réalisés par des réalisateurs et réalisatrices de renom, qui sortent leurs films direct sur Netflix cette année. LA liste est impressionnante (ou accablante, c'est selon): Jean-Pierre Jeunet (Big bug), Alexandre Aja (O2), Paolo Sorrentino (E stata la mano si dio), Richard Linklater (Appolo 10 1/2), Jane Campion (The power of the dog)...

Prédominance totale des Gafa

gafam.jpg, janv. 2021

C'est un fait: les géants technologiques, dont les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et consorts) ont grossi à la faveur des différentes crises, telle celle de 2008, pour devenir des mastodontes. Sans limites. L'an dernier, même la crise sanitaire et économique liée à la pandémie du Covid-19 ne les a guère affaiblis. Au contraire : les nouveaux usages liés au confinement et au télétravail leur a permis de croître encore davantage – ainsi que leur capitalisation boursière (voir cette enquête), qui a atteint des sommets sans précédent.

Mais la régulation du numérique - et donc de ces monstres - est devenue un sujet-clé, tant au niveau européen avec la discussion des «Digital Services Act» et «Digital Market Act», de nouvelles régulations européennes présentées depuis décembre dernier par la Commission européenne, qu'aux Etats-Unis, après un rapport assez radical à leur sujet émis par le Congrès en octobre dernier, qui pointe leurs comportements anticoncurrentiels, le nouveau président démocrate Joe Biden pourrait bien pousser dans ce sens. Bruxelles comme Washington pourrait mettre ces géants à l'amende, depuis des précédents où l’Europe a déjà mis à l’amende plusieurs de ces firmes pour abus de position dominante, tel Microsoft, qui a écopé dès 2004 d’une amende de 497 millions d'euros.

2021 peut donc tout de même êtr esynonyme d'optimisme, d'espoir. Je vous le souhaite, bonne année 2021 !

vendredi 4 décembre 2020

Le coup de canif de la Warner à l'industrie du cinéma (des sorties en salles bientôt désuètes ?)

1588861885.jpg, déc. 2020

Le couperet est tombé hier. Aux Etats-Unis, *tous* les films WarnerBros attendus pour 2021 sortiront sur la plateforme américaine de vidéo à la demande HBO Max pour un mois, le même jour que lors de leur sortie en salles, a annoncé le studio dans un communiqué. La Warner sortira donc ses films à la fois en streaming et au cinéma. Une première.

En temps normal, dans la version US de la chronologie des médias, les grosses productions hollywoodiennes doivent être projetées uniquement en salle durant 90 jours qui suivent leur sortie avant d'être diffusées sur d'autres supports. Mais la fermeture des cinémas dans de nombreuses régions américaines, dont New York et Los Angeles, a contraint les distributeurs à trouver des solutions de repli.

Les studios tentent ainsi la recette de la dernière chance pour tenter de limiter l'impact de la pandémie de coronavirus sur leur activité, après une année catastrophique pour eux. «Nous vivons dans une période sans précédent, qui nécessite de faire preuve de créativité pour trouver des solutions», a expliqué la PDG de Warner Bros, Ann Sarnoff, en présentant cette décision. Alors que les salles ont été fermées une bonne partie de l'année aux Etats-Unis, confinement oblige - or, les US servent souvent de baromètre aux studios de cinéma pour leurs sorties de films.

Aux quatre coins du monde, la plupart des salles ont été soumises au même régime sec - en France, les cinémas ont dû fermer pendant le premier confinement, de mi-mars à mi-mai, et de fin octobre jusque vraisemblablement mi-décembre.

Au moins 17 titres concernés

3283826.jpg, déc. 2020

Dune de Denis Villeneuve

Absolument tous les films de Warner Bros sont concernés, y compris les blockbusters attendus, censés drainer du public en salle - tels les très attendus Matrix 4 - il devait drainer 1,6 milliard de dollars de recettes dans le monde - et Dune. Ce dernier, film à gros budget réalisé par Denis Villeneuve, remake du film de SF mythique de David Lynch, avec en tête d'affiche une star montante, Timothée Chalamet, dans le rôle du héros Paul Atréides, devait être un des grands rendez-vous de la saison cinématographique 2020, et recréer un sentiment de communion. Sa sortie avait déjà été reportée.

En tout, au moins 17 titres seraient concernés l'an prochain, parmi lesquels un «préquel» inspiré par la série Sopranos et une suite au film de super-héros DC Suicide Squad. Ce «tombeau» de films compte aussi des espoirs pour les Oscars 2021 (Judas and the Black Messiah, The Many Saints of Newark, King Richard, and Cry Macho), et des blockbusters, comme le sequel Godzilla vs. Kong.

Mi-novembre, Warner avait déjà annoncé que Wonder Woman 1984 sortirait aux Etats-Unis simultanément dans les salles et sur HBO Max le jour de Noël.

Certes, cette annonce ne s'appliquera dans l'immédiat qu'aux Etats-Unis, le service HBO Max n'étant pas disponible à ce stade dans d'autres pays, où le catalogue Warner Bros sortira normalement dans les salles de cinéma l'an prochain.

Il n'en n'est pas question en France, où de toute façon, la chronologie des médias sert de pare-feu: elle interdit la sortie simultanée d'un film en salles et sur une plateforme de streaming. Tout juste a-t-on ceu, cette année, lors des confinements, certains films sortir directement en VOD, après l'accord express du CNC.

Séisme attendu

Le problème, c'est que cette annonce de la Warner témoigne de la difficulté pour Hollywood de s'adapter à la crise sanitaire aux Etats-Unis. Et elle apporte un sérieux coup de canif aux codes et les pratiques de l'industrie du cinéma. Elle crée un précédent. Est-ce que cela ne va pas donner des idées à d'autres studios, acculés face à cette pandémie, malgré les espoirs que suscitent l'arrivée de vaccins ?

Après tout, Disney dispose lui aussi, depuis quelques mois, de sa plateforme de streaming vidéo mondiale, Disney+, qui semble plutôt bien marcher. Lui aussi a sous le coude des blockbusters dont il a dû reporter la sortie en salles à plusieurs reprises - trop risqué avec la pandémie. Et il a entamé cette logique: il a sorti son remake de Mulan sur Disney+ en septembre. Soul, dernière production des studios d'animation Pixar, «sortira» (ou plutôt sera diffusée) aussi sur Disney+ aux Etats-Unis le jour de Noël.

Est-ce que, comme le craignent certains analystes, les cinémas traditionnels vont être relégués au second plan du modèle économique derrière le streaming pour les sorties de salles, en vitesse accélérée ? Voire, comme je me posais la question hier, et déjà dans ce billet il y a quelques semaines, est-ce que aller au cinéma ne va pas devenir quelque chose de désuet ?

dimanche 22 novembre 2020

Et si on faisait bientôt du tourisme virtuel ?

Capture d’écran (25).png, nov. 2020

Carbone & Silicium, Mathieu Bablet

Et si les voyages virtuels devenaient la norme demain? Comme de nouveaux jeux vidéos? J'avais déjà lu cette planche dans la BD Carbone & Silicium (Ankama Editions), saisissante somme dystopique de 260 pages de Mathieu Bablet, qui retrace les voyages aux quatre coins du monde, à travers trois siècles de deux androïdes dotés d'intelligence artificielle, Carbone et Silicium.

Ces prototypes de robots à l’apparence humaine, créés en 2046 dans la Silicon Valley, sont destinés à travailler dans les hôpitaux, ou à s’occuper des gens malades, âgés et mourants. Mais lors d’un voyage en Inde, Silicium parvient à s’échapper, et quand la date d’expiration de Carbone arrive à terme, sa créatrice, Noriko Ito, modifie son code-source pour permettre à son esprit de se transférer dans un autre corps à chaque génération. Durant les trois siècles suivants, et bien qu’ils soient recherchés par la corporation Mekatronic pour avoir enfreint la charte robotique, la route des deux androïdes se croisera à de multiples reprises, et ils deviendront les témoins privilégiés de l’évolution de la race humaine, dont ils sont le reflet.

agra 2.jpeg, nov. 2020

Dans cette planche donc, le robot Silicium parcourt le temple d'Agra, en Inde, toujours majestueux sous le soleil, mais désert et délabré, où errent quelques indiens à pied ou à vélo, tandis que d'autres se baignent dans le Gange. Il y croise juste un «guide VR», qui porte une étrange antenne circulaire sur le dos - pour les casques de réalité virtuelle.

Dans cette dystopie, qui se déroule dans un futur très lointain, «Je suis payé pour me balader avec cette caméra sur la tête dans les lieux les plus connus, les riches blancs ou les gros chinois voient tout ce que je vois grâce à leur casque, tranquillement assis depuis leur canapé», explique le guide à Silicium. Et d'expliquer: il reçoit des indications sur sa tablette et propose à ses clients des itinéraires à la carte - mais «tous veulent le même parcours autour du Taj Mahal, je répète en boucle le même discours». Et si la réalité rejoignait la fiction?

Capture d’écran (23).png, nov. 2020

Capture d’écran (22).png, nov. 2020

Par un hasard un peu glaçant, j'ai reçu il y a quelques jours un communiqué de presse d'une «agence de voyages virtuels» (si, si), qui propose, «à l'aide d'un casque de réalité virtuelle, de se "téléporter" et de pouvoir voyager pour vivre un intense moment de liberté et de bien-être sans se déplacer».

Elle passe rapidement sur le fait que le tourisme fait partie des secteurs d'activité mis en difficulté avec la crise sanitaire actuelle liée à la pandémie, mais indique que «ces voyages sont destinés à toutes les personnes qui ont besoin et envie d'évasion, que ce soit dans les Ehpads, résidences seniors, instituts spécialisés dans le handicap, hôpitaux».

Pour un forfait à partir de 99 euros par an, l'agence propose donc un casque en location, garanti un an (aucune précision sur le modèle ou la marque), et un abonnement mensuel pour actualiser «le catalogue de voyages virtuels et d’expériences à 360°», fourni par Agov SAS, jeune agence de production de vidéos immersives à 360°.

C'est encore un peu brouillon, mais les premières démos proposées à la presse sur son site - des vidéos VR de quelques secondes - esquissent une tendance qui pourrait se confirmer. Pourquoi se fatiguer à prendre un avion pour aller à l'autre bout du monde? Connecté à son casque de réalité virtuelle, avachi dans son canapé, on pourra profiter virtuellement des plaisirs propres au voyage: «profiter d'un moment au calme sur une plage paradisiaque, de s'offrir une plongée avec les requins, de se détendre grâce à un exercice de relaxation , de visiter un jardin japonais, de faire un tour sur le village du Vendée Globe, d'assister à un concert privé», vante l'agence.

Déjà des Big Tech ont commence à commercialiser des expériences virtuelles, tels Airbnb, TripAdvisor ou Amazon. Sur Amazon Explore, on peut par exemple payer pour une assister à une séance d’œnologie en Argentine, apprendre à faire des tacos au poisson fumé au Mexique, ou visiter virtuellement le temple Nanzenji de Kyoto.

Plusieurs questions vertigineuses sur l'avenir du tourisme commencent à se poser, avec la pandémie qui a totalement changé la donne pour ce secteur, en moins d'un an, et bouleversé des pratiques qui étaient devenues normales. Est-ce que prendre un vol long courrier sera, demain, encore à la portée du plus grand nombre? Les compagnies aériennes pourront-elles pratiquer les mêmes tarifs que jusqu'à il y a peu? Est-ce que le tourisme de masse existera encore, alors que la concentration humaine en tout lieu est désormais proscrite au nom de la «distanciation sociale»? Avec la pandémie, tout ce qui était devenu acquis est devenu compliqué.

Dans combien de temps pourra-t-on reprendre l'avion dans des conditions presque normales? Alors que plusieurs compagnies aériennes mondiales sont en grande difficulté financière, demain, pour voyager, surtout sur des vols longs courriers, il faudra probablement monter patte blanche, prouver que l'on est «sain» - avec par exemple une sorte de passeport sanitaire numérique, ou un certificat de vaccination sur appli mobile - comme CommonPass - qui prouve que l'on est vacciné et/ou testé négatif au Covid-19.

dimanche 23 août 2020

Quelques leçons à retenir d'un été (peut-être) meurtrier pour le cinéma

570254-photos-du-cinema-sur-l-eau-de-paris-plages-3.jpg, août 2020

Demain, est-ce que aller au cinéma (re)deviendra une sortie normale, comme dans le «monde d'avant»? Je me posais déjà cette question dans ce billet fin avril. Puis le 22 juin, les salles sortaient tout juste de plus de trois mois de fermeture forcée. A cette période, les idées commençaient à bouillonner autour de nouvelles formes de projection des films, entre drive-in et reprise des projections. Dans cette veine, début juin, le groupe MK2 a même organisé une projection du film Le Grand Bain pour une poignée de privilégiés sur des bateaux sur la Seine.

Et depuis ? Rien. Ou pas grand-chose qui ne laisse augurer une reprise explosive de l'industrie du cinéma. Un «été meurtrier» pour le 7ème Art, ou presque. Plusieurs signaux ont laissé percevoir les bouleversements que vont connaître l'industrie du cinéma, accélérés par cette crise sanitaire qui n'en finit pas. Des signaux faibles, qui préfigurent un tournant radical tant dans le business du cinéma que dans notre manière de regarder des films - aller en salles sera-t-il encore normal demain?

En cette rentrée, pile deux ans après la sortie de mon livre Netflix & Cie, les coulisses d'une (r)évolution (Armand Colin) - livre qui a eu une longue vie (je m'en félicite), et a été lauréat cette année du Prix Lycéen du livre SES. j'ai voulu relever plusieurs de ces signaux faibles qui ont marqué cet été l'écosystème du cinéma, chahuté par la crise du Covid-19 et Netflix et les autres acteurs du streaming vidéo.

Chute de fréquentation des salles

le-cinema-francais-et-le-tourisme-en-France.jpg, août 2020

Premier constat en cette fin d'été, après la joie mêlée à l'incertitude du 22 juin dernier, jour de leur réouverture coordonnée, les salles de cinéma françaises n'ont pas vu le public réaffluer. Même si les professionnels avaient préparé le terrain. La semaine dernière, on comptait 1,3 million de téléspectateurs, en chute de près de 72% par rapport à l’année dernière à la même époque. La meilleure performance depuis la réouverture des salles le 22 juin, selon CBO Box Office, mais la fréquentation reste à la peine.

En cause, une inquiétude diffuse du grand public (quel degré de risque y a-t-il à passer 2 heures dans une salle fermée), et surtout, moins de nouveautés captivantes que prévu à l'affiche. Certes, des films sortis avant le confinement ont pu être reprogrammés, et l'arrivée de comédies, entre les «grosses comédies» un rien balourdes (T'as pêcho?, Les blagues de Toto, numéro un du box office avec près de 200 000 entrées !) et bonnes surprises portées par de bonnes critiques (Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi et John Wax). Mais les blockbusters américains qui devaient sortir fin juillet, les traditionnelles locomotives en été pour les salles, ont été reportés, comme Tenet de Christopher Nolan, ou le dernier Disney, Mulan, de Niki Caro. Quant aux distributeurs français, certains ont renoncé à programmer des sorties pendant cette période critique.

Le Grand Rex ferme temporairement ses portes

Pour la première fois de son histoire, le mythique grand cinéma sis sur les grands boulevards parisiens a annoncé, le 27 juillet dernier, baisser le rideau du 3 au 26 août. La cause? Rester ouvert tout l'été n'était pas rentable pour lui. Faute de sorties de blockbusters notamment. Et meubler avec des soirées marathons thématiques, ne suffisait plus. Il rouvrira le jour de la sortie de Mulan.

Qui plus est, Disney et consorts commencent à moins partager leurs catalogues de films avec les salles traditionnelles pour des rétrospectives! Un effet pervers naissant des nouvelles plateformes de streaming vidéo, telle Disney+, qui veulent garder leur catalogue pour leurs seuls abonnés. «Il devient difficile d’innover et de proposer d’autres marathons au public avec notamment l’interdiction de piocher dans les catalogues de Disney et de la Fox», expliquait récemment Alexandre Hellmann, propriétaire du célèbre cinéma.

Cet été, plusieurs autres cinémas ont décidé de refermer provisoirement: des indépendants du quartier Latin à Paris, Le Palace à Lons-le-Saunier (Jura), le Castillet à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le Darcy à Dijon...

Netflix & co grillent la politesse aux salles obscures

netflix-salle-cinema.jpg, août 2020

Autre fait: on commence à voir des films sortir simultanément dans une poignée de salles et sur une plateforme de streaming. Le rêve de Netflix devient réalité. Ce printemps, plusieurs films avaient été autorisés à sortir directement en VoD sur les petits écrans, alors que les salles étaient fermées. Pour permettre aux réalisateurs de les diffuser quelque part, et éviter la catastrophe économique.

Ce qui a donné des idées aux streamers. Début août, Hollywood a connu un petit tremblement de terre: Disney a annoncé qu'un de ses mega-blockbusters de l'année, Mulan de Niki Caro, décalé à plusieurs reprises, sortirait finalement le 4 septembre prochain directement sur la plateforme Disney+ aux États-Unis, mais aussi au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie et dans plusieurs pays européens.

Cette exclusivité a un prix : pour visionner le film, il faudra payer 29,99 dollars en plus du coût de l'abonnement. Cette annonce a donné des sueurs froides aux exploitants outre-Atlantique, qui comptaient, entre autres, sur Mulan pour de nouveau attirer les spectateurs dans les salles.

D'autres tentent les sorties simultanées. Le grand Werner Herzog sort son dernier film, Family Romance, LLC, petit bijou de SF qui interroge sur nos ultra-solitudes urbaines (demain, devra-t-on «louer» des amis et des proches?), dans une poignée de salles en France - et essentiellement sur Mubi (plateforme anglaise de streaming vidéo) dans les autres pays. Est-il inquiet pour l'avenir des salles? Il botte en touche dans cette interview au Monde: «La mère de toutes les batailles, c'est bien les salles et non les plateformes. Mais je ne suis pas un nostalgique». Son prochain film, Fireball, sera produit par Apple, et présenté au festival de Toronto.

Mignonnes, de Maïmouna Doucouré, premier film français très remarqué, est sorti cette semaine en salles dans l'Hexagone - et direct sur Netflix aux US, où la plateforme y a acquis les droits.

Premiers spots TV pour des sorties de films en salles

Un autre verrou a sauté - au bénéfice du cinéma ? Un premier décret publié le 7 août dernier sur l'assouplissement de la publicité télévisée autorise désormais - pour une période de 18 mois - les publicités télévisées pour le cinéma. Dès le 8 août, M6 diffusait ainsi le premier spot TV pour la sortie d'un film en salle - précisément celui d'un des rares blockbusters ayant maintenu sa sortie cet été, Tenet.


spot TV

Est-ce que l'ensemble du cinéma bénéficiera de cette ouverture publicitaire? Pas sûr. Les pubs TV pour le cinéma étaient jusqu'à présent interdites précisément pour protéger les films indépendants face aux blockbusters américains disposant d'une énorme force de frappe publicitaire. cette autorisation fera l'objet d'un rapport d'évaluation dans un délai de 15 mois, justement pour vérifier son impact sur la filière cinéma, - et voir quels types de films profitent ou pâtissent de cette réforme.

Des films diffusés à la télé même le samedi soir

Une autre brèche s'est ouverte le 7 août: les chaînes de télévision peuvent programmer des films quand elles le veulent, d'après un décret paru ce jour-là. Il a mis fin à une règle très décriée par le PAF, qui leur interdisait de diffuser en clair des films certains jours ou soirées, comme le samedi. Une disposition qui visait à protéger les salles de cinéma, décidée il y a plusieurs décennies au nom de la préservation de la sacro-sainte exception culturelle. Mais elle ne s'appliquait pas aux plateformes de streaming type Netflix - les chaînes en demandaient donc la suppression pour être mieux armées face à ces nouveaux géants. Le nouveau contexte lié à la crise du Covid-19 et les stigmates du confinement ont donc fait voler en éclats d'autant plus rapidement ce tabou. De quoi plomber d'autant plus les salles de cinéma?

Seule exception notable, Canal+ - un des grands argentiers du cinéma dans l'Hexagone - a annoncé le 20 août que ses samedis soirs seraient réservés au foot, avec les matchs de championnat de la Ligue 1.

Netflix & co s'attaquent à Broadway (et aux comédies musicales)

Une autre brèche liée à la pandémie permet à Netflix et ses concurrents d'avancer leurs pions sur le terrain de la comédie musicale. Netflix a annoncé la diffusion prochaine sur son service de la comédie musicale inspirée de la vie de la princesse de Galles, Diana, qui devait être jouée à Broadway mais a été repoussée en raison du coronavirus. Radical, les producteurs de la société Grove Entertainment ont décidé de filmer la pièce dans un théâtre vide. Le spectacle devrait ainsi être publié sur Netflix début 2021, avant d'être joué à Broadway le 25 mai. Disney lui-même a fait sensation en diffusant en exclusivité le show à succès Hamilton, entraînant une augmentation massive des abonnements sur son service Disney+ .

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