mardi 3 août 2021

Scarlett Johansson vs Disney: comment Mickey compromet lourdement le cinéma en salles

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Scarlett Johansson voudrait-elle la peau de la firme aux grandes oreilles ? C'est bien une des stars les mieux payées d'Hollywood qui a annoncé la semaine dernière poursuivre Disney en justice, pour sa décision de sortir le film Black Widow sur sa plateforme de streaming Disney+ en même temps que dans les salles de cinéma. De fait, les abonnés - des Etats-Unis - à Disney+ peuvent visionner le blockbuster sur la plateforme moyennant un coût supplémentaire de 30 dollars, en plus des 8 dollars d'abonnement mensuels.

Rupture de contrat pour l'actrice

Selon l’actrice américaine, dans sa plainte déposée auprès de la Cour de Los Angeles, cette sortie simultanée constitue une rupture de son contrat avec Marvel et un manque à gagner de 50 millions de dollars. La somme qu'elle aurait gagné 50 millions de dollars si le film avait atteint le milliard de dollars de ventes. Car son contrat prévoyait un intéressement sur les seules ventes de tickets en salles - et non sur des connexions à un des principaux concurrents de Netflix. Son avocat n'a pas manqué de souligner que le patron de Disney, Bob Chapek, avait décroché des actions équivalent à 3,8 fois ses 2,8 millions de dollars annuels de salaire de base pour travailler sur de «nouvelles offres de programmes» pour la plateforme de streaming, relève Bloomberg.

Au passage, The Hollywood Reporter indique aujourd'hui que d’autres stars, telles Emma Stone et Emily Blunt, pourraient prendre la même décision que l’héroïne d'Avengers et poursuivre Disney. Car un autre blockbuster estival de la firme, Jungle Cruise, distribué sur le même mode, totalisait dernièrement 61,8 millions de dollars de chiffre d'affaires... Dont 30 millions sur la seule plateforme Disney+.

Le contrat daté de 2017, signé entre les studios Marvel et Pariwinkle Entertainment, prévoyait une sortie exclusivement en salles de Black Widow, pour 90 à 120 jours, selon la plainte. Un contrat «à l'ancienne» donc, qui avait été négocié bien avant le tsunami de la pandémie - avec celle-ci les confinements et la fermeture forcée de salles de cinéma partout dans le monde. Et le bouleversement qu'elle a introduit chez les principaux studios de cinéma, qui ont revu à l'arrache, fin 2020, le mode de distribution de leurs films. Comme je l'écrivais alors dans ce billet, la Warner et Disney notamment, ont alors décidé de sortir une bonne partie de leurs films simultanément sur plateformes et en salles - du moins sur le territoire américain.

Un brin désarçonné face à la prise de position de l'actrice, Disney a répliqué avec agressivité, jugeant «la plainte particulièrement triste et éprouvante parce qu'elle ignore l'impact mondial horrible et prolongé de la pandémie de Covid-19», dans un communiqué. Et précisant que l'actrice avait déjà gagné 20 millions de dollars du film. En fait, comme beaucoup de studios hollywoodiens, Disney privilégie de plus en plus le streaming comme source de revenus futurs.

Disney veut-il compromettre la sortie en salles ?

Avec cette affaire, on en voit un autre contrecoup de ce changement précipité de la chronologie des médias auquel s'essaient certains studios. Au risque, peut-être, de compromettre les salles de cinéma. Comme attendu, La veuve noire est un des succès de cet été. près le premier week-end d'exploitation de Black Widow, Disney avait publié un communiqué affirmant que le film avait récolté «plus de 60 millions de dollars» rien que sur Disney+. A ce jour, il a réalisé un chiffre d'affaires total de 167 millions de dollars aux Etats-Unis et au Canada, et 343,6 millions dans le monde, selon Box Office Mojo. A contrario, les experts du box-office considèrent que les chiffres décevants – selon les standards des films Marvel – sont en partie dus à la sortie simultanée du film en streaming. Le ver est peut-être déjà dans le fruit.

mardi 22 juin 2021

Steven Spielberg s'allie à son tour à Netflix (et pourquoi c'est historique)

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Décidément, la terre tremble à Hollywood.

Netflix a annoncé lundi avoir conclu un accord avec Steven Spielberg via sa société de production Amblin Partners. Il produira plusieurs films ces prochaines années pour Netflix. Ce partenariat ne signifie pas forcément que le réalisateur va tourner lui-même des longs métrages pour Netflix, puisque l'accord concerne sa société Amblin, issue de l'union de plusieurs sociétés de productions, notamment DreamWorks Pictures. Amblin a produit, ces dernières années, 1917, réalisé par Sam Mendes, Green Book: Sur les routes du sud (Oscar du meilleur film 2020) de Peter Farelly, ou Jurassic World: Fallen Kingdom de Juan Antonio García Bayona.

Cet accord, un symbole très fort, ouvre une brèche de plus. Netflix signe dont avec une signature de plus, un enchanteur historique de l'Hollywood (d'antan ?), avec la saga Indiana Jones, ou encore E.T. Et traduit davantage l'intégration poussée de Netflix au sein de Hollywood. La firme de Los Gatos parvient donc à brouiller un peu plus les lignes entre les films en salles et les films en streaming.

Plus troublant, le communiqué publié lundi par Netflix ne précise pas si Spielberg réalisera et signera des films directement diffusés sur Netflix. Ni si les films produits par Amblin pour Netflix bénéficieraient d'une sortie en salles. Ce qui est, rappelons-le, un des points de friction continus entre Netflix et plusieurs acteurs-clé du cinéma, dont le Festival de Cannes - Netflix en sera encore absent cette année.

Spielberg pourfendeur de Netflix

Cela a aussi été, longtemps, un sujet pour Steven Spielberg, qui était assez critique du streaming, s'inquiétant notamment de la menace qu'il faisait peser sur le cinéma en salles. Un peu à la manière des organisateurs du festival de Cannes, il s'est longtemps opposé à la participation aux Oscars de sociétés - dont Netflix - qui refuseraient de sortir leurs films en compétition en salles.

Lors de la tournée de promotion de son film Ready Player One, en 2018, il avait vertement critiqué la façon dont les plateformes se contentaient de mettre certains films à l'affiche une semaine seulement, dans un nombre très limité de salles, uniquement pour leur permettre de satisfaire aux critères d'éligibilité aux Oscars.

A ses yeux, les longs métrages Netflix n'auraient pas dû «être éligibles» à une nomination aux Oscars, avait-il déclaré à la chaîne britannique ITV. «Une fois que vous vous engagez sur un format télévision, vous êtes un téléfilm», avait-il lâché. En février 2019, il avait même décidé de présenter un projet qui visait à empêcher la plateforme de pouvoir accéder aux Oscars, rapportait alors IndieWire. Il estimait alors que les films présentés par des plateformes devraient se contenter des récompenses réservées aux œuvres télévisuelles, comme les Emmy Awards.

En avril 2019, il avait rectifié le tir dans un entretien au New York Times, affirmant ne jamais avoir eu d'opposition aux plateformes.

Depuis, Steven Spielberg a réalisé pour le service Apple TV+ - un autre géant du streaming vidéo - des épisodes de la série Amazing Stories, mise en ligne en mars 2020.

Maintenant, tout va pour le mieux. Ce partenariat est «une opportunité fantastique de raconter de nouvelles histoires ensemble» avec Netflix «et de s'adresser aux spectateurs par de nouvelles voies», a déclaré Steven Spielberg, cité dans le communiqué, sortant quelque peu les violons ;)

Certes, Amblin Partners continuera à sortir des films en salles. Outre son partenariat avec Netflix, il demeure engagé contractuellement avec Universal Pictures, son partenaire historique, dans la distribution de longs métrages.

Mais quelques semaines à peine après le rachat des studios MGM pour près de 9 milliards de dollars par un Big Tech américain, Amazon, cela ouvre une brèche de plus. Alors que plusieurs salles de cinéma sont en train de fermer aux Etats-Unis. En deux ans, une pandémie mondiale aura décidément eu des ondes sismiques inimaginables.

vendredi 11 juin 2021

Netflix, une marque, des produits dérivés dans un Netflix shop

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Ca y est, Netflix est devenu une marque à part entière. La preuve, le mastodonte du streaming vidéo sur abonnement vient d'ouvrir sa première boutique en ligne, Netflix.shop, pour y vendre des produits dérivés liés à certaines de ses séries.

En parcourant le site, véritable boutique en ligne au design minimaliste, on trouve des figurines ainsi que des T-shirts et sweats estampillés Eden et Yasuke, deux séries animées.

Elle proposera aussi plus tard dans le mois une kyrielle de produits dérivés inspirés par le gentleman-cambrioleur Lupin, d’après un communiqué du groupe californien. Bon sens du timing, alors que Lupin, un des gros cartons du début de l'année 2021 - au moins 70 millions de 'visionnages' revendiqués par Netflix - est de retour depuis ce vendredi matin sur les écrans pour une deuxième saison.

Outre des casquettes, des T-shirts, hoodies et sweaters, les produits dérivés Lupin s'étendront jusqu'aux coussins (60 dollars pièce) et une table basse (150 dollars), le tout conçu et produit en collaboration avec le musée du Louvre. Il faut reconnaître que le coup est magistral: non seulement Netflix fait de Lupin une marque à la french touch so chic, avec son univers - Maurice Leblanc s'en retournerait dans sa tombe - mais la firme de Los Gatos s'associe aussi avec le musée du Louvre pour l'opération (là encore le prestige français).. Il est vrai que, depuis peu, le musée français s'est lancé dans un développement de produits dérivés à coup de collabs décomplexées - rappelez-vous les T-shirts Uniqlo floqués de La Joconde. Pour les fans de la série Lupin, rappelons qu'une partie-clé de l'intrigue se déroule dans le musée du Louvre !

Développer les produits dérivés

Ouverte aux Etats-Unis, cette boutique en ligne va s'étendre à d'autres pays ces prochains mois, a indiqué Netflix dans un billet de blog. «Netflix.shop va proposer des produits en éditions limitées exclusives, soigneusement sélectionnées, de façon régulière», a indiqué le vice-président Josh Simon.

Pour développer le retail business, Netflix s'est adjoint le services d'un pro du secteur: Josh Simon, qui dirige la division produits de consommation chez Netflix. Il a rejoint la société en mars 2020 après avoir occupé des fonctions similaires chez Nike. Depuis son arrivée, son équipe est passée de 20 à 60 personnes, rapporte le New York Times, et Netflix a signé des accords avec Walmart, Sephora, Amazon et Target pour vendre des vêtements, produits de beauté, jouets et accessoires de maison liés aux films et séries Netflix.

La preuve que Netflix veut faire de ses séries à succès des marques à part entière, voire des licences. Sur cette boutique, il vendra des produits en série limitée, des vêtements, accessoires et collectibles - ces objets collectors déjà très populaires dans l'univers du jeu vidéo. Un univers qui a des points communs avec le fans de séries.

Ses séries blockbusters sont donc les prochaines qui bénéficieront donc de produits dérivés, telles Lupin et Stranger Things. Cette dernière série, qui baigne dans la nostalgie 80s, mais a réussi à conquérir un public geek transgénérationnel, lui avait d'ailleurs déjà permis d'amorcer la tendance, avec l'édition de jeux vidéos co-développés avec BonusXP depuis octobre 2017.

Netflix a carrément annoncé cette semaine la sortie d'un podcast de fiction, diffusé à partir du 29 juin prochain sur Spotify et Apple Music, et d'n roman, écrit par A.R. Capetta, qui sortira aussi le 29 juin dans les librairies américaines.

Accessoirement, Netflix cherche ainsi à se trouver de nouvelles sources de revenus à forte marge, pour faire grossir ses bénéfices. Face à une concurrence accrue d'autres streamers, ses derniers résultats trimestriels avaient déçu les investisseurs.

lundi 7 juin 2021

Amazon fait son entrée au festival de Cannes, après Hollywood

5c92ed6f240000ad064df325.jpeg, juin 2021

Une première, nouvelle preuve des bouleversements à vitesse accélérée que connaît l'industrie du cinéma, malmenée à l'heure de la pandémie.

Amazon fera son entrée dans la prochaine édition du Festival de Cannes, avec un film en compétition, ont annoncé ses organisateurs jeudi dernier. L'heureux élu: le film Annette, qui signe le grand retour du réalisateur franco-américain Leos Carax, neuf ans après la présentation de Holy Motors, et avec Marion Cotillard et Adam Driver en têtes d'affiche. Un musical dont la musique a été écrite et composée par les fondateurs du groupe pop californien Sparks, déjà guetté par les cinéphiles, où Adam Driver jouera un comédien de stand-up, et Marion Cotillard sa femme chanteuse d’opéra.

Mieux, ce film fera l'ouverture du festival de Cannes, le 6 juillet prochain. Décidément, alors que le Festival va rouvrir dans des conditions à peu près normales, après une édition 100% numérique l'an dernier en raison de la pandémie, le tapis rouge est déroulé à son producteur, Amazon Studios. La raison? Le géant du e-commerce, qui a progressivement déployé ses ailes dans la production audiovisuelles et la diffusion via son propre service de streaming vidéo sur abonnement, Amazon Prime Video, lancé en décembre 2016, coche toutes les cases pour figurer en compétition à Cannes, avec sa production: «Amazon accepte que le film soit projeté en salles. Donc Annette est en compétition à Cannes», expliquait jeudi dernier Thierry Frémaux, délégué général du Festival, dans une interview à l'hebdomadaire californien Variety.

Netflix toujours persona non grata

Ce qui n'est pas le cas de Netflix, toute-puissante avec ses 208 millions d'abonnés, qui, selon les organisateurs du Festival, n'accepte toujours pas de jouer les règles du jeu du festival français - soit de sortir son film en salles dans des conditions normales. Pour le festival de Cannes, un film est un 'vrai' film dès lors qu'il sort en salles. «Un film est toujours un travail artistique qui doit être découvert sur grand écran, et nous restons sur ce 'mantra' pour les films en compétition», rappelle-t-il. Et de souligner: il a bien vu que «beaucoup de réalisateurs de talent» ont présenté des films à Cannes par le passé, et travaillent maintenant avec Netflix («qui fait de beaux films»), tels Jane Campion et Paolo Sorrentino - la firme de Los Gatos a fait grand bruit en début d'année en annonçant qu'elle diffuserait 'à titre exclusif' sur sa plateforme leurs prochains films, respectivement Le pouvoir du chien et È stata la mano di Dio.

Or selon cet article du Figaro, Thierry Frémaux a proposé à Netflix de figurer à Cannes avec ces films, mais seulement hors compétition. «Il s’agit d’une fausse main tendue. Proposer un strapontin à l’un des nouveaux argentiers du cinéma mondial relève davantage du camouflet, voire de la gifle.»

Et ce petit scud: «La différence entre Netflix et Amazon est que ce dernier accepte que ses films sortent en salles», précise Thierry Frémaux à Variety.

On en revient au sujet originel du litige entre Cannes et Netflix, depuis la polémique autour des films Okja et The Meyerowitz Stories en mai 2017: comme je le racontais dans mon livre, Netflix & Co: Histoire d'une (r)évolution, Netflix a présenté cette année-là ces deux films en compétition pour la Palme, films qui, même s'ils étaient primés, ne seraient pas projetés dans les salles de cinéma françaises, avait alors annoncé la firme californienne.

Depuis ce clash, les organisateurs du Festival ont fixé une règle depuis 2018 : les films en lice doivent sortir en salles dans des conditions 'normales'. Et non juste dans une poignée de salles (et encore moins aucune ;). Quand bien même certains autres festivals acceptent désormais ces conditions, comme celui de Venise. Il semble donc que le statu quo demeure pour cette année encore. Peut-être au détriment de Cannes, qui se prive donc des productions Netflix - alors que le contexte a évolué. On peut comprendre le point du vue du patron de Netflix, Reed Hastings, qui a toujours dit vouloir proposer des contenus exclusifs - dont des films - à ses abonnés.



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Le cameraman et de l'ingénieur du son enregistrant "Léo le lion" pour le logo de la Metro Goldwyn Mayer en 1928 (Getty Images/Axios)

En tous cas, avec cette présence à Cannes, Amazon remporte une manche. Une autre, après avoir acquis fin mai le grand studio MGM pour 8,45 milliards de dollars (cette acquisition restant certes suspendue à l'accord des régulateurs), ce qui le fait entrer définitivement dans la cour des grands à Hollywood.

Et Amazon est loin d'être perdant. Sa production Annette sortira dans les salles du monde entier à partir du 6 juillet (via UGC Distribution dans l'Hexagone), le jour même de sa première à Cannes. Aux Etats-Unis, il sortira en salles le 6 août, puis sera ensuite proposé à les abonnés (américains) Amazon Prime sur sa plateforme de SVoD Amazon Prime... dès le 20 août, indique notamment Indiewire dans cet article.

'Annette' le 6 juillet en salles... Et le 20 août sur Amazon Prime

Soit un délai de 15 jours entre la sortie en salles et celle sur Amazon Video. Etonnant, non? C'est surtout révélateur du virage en cours à Hollywood. La pandémie ayant entraîné la fermeture forcée des salles de cinéma partout dans le monde - elles rouvrent tout juste - le contexte profite de facto aux diffuseurs que sont les streamers.

Jusqu'à présent, l'usage voulait aux Etats-Unis qu'un délai de 90 jours s'écoule entre la première projection d'un film et sa sortie sur un quelconque format numérique (DVD, vidéo à la demande, etc). Mais les règles du jeu ont changé - le semblant de chronologie des médias version US semble s'effacer. Déjà en juillet 2020, Universal et AMC ont annoncé un accord "pluri-annuel" qui ramenait ce délai minimum à 17 jours.

Puis fin 2020, tour à tour, Warner Bros, Paramount et Disney annonçaient que la période d'exclusivité pour les salles de leurs films ne durerait que 45 jours en 2021, avant que les films ne soient proposés en VoD ou en sVoD, soit la moitié du délai normal de 90 jours.

Déjà Nomadland de la réalisatrice chinoise Chloé Zhao, qui sort en salles en France ce mercredi, une fois primé aux Oscars, est sorti directement sur la plateforme de streaming vidéo Disney+, notamment aux Etats-Unis, dès le 30 avril, soit quatre jours après la cérémonie des Oscars. Décidément, une brèche est ouverte.

samedi 24 avril 2021

Bientôt des placements de produits rajoutés à postériori dans des vieux films ?

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«Play it, Sam»...

Imaginez la scène. Ilsa Lund (Ingrid Bergman) boit une coupe de champagne avec Rick Blaine (Humphrey Bogart) au Rick's Café dans Casablanca. Une marque de champagne y apparaît bien en évidence. Vous ne vous rappelez pas avoir vu ce placement de produits dans ce film, un des plus grands classiques du cinéma américain ? Mais vous pourriez bien l'y voir la prochaine fois.

Le placement de produits est presque aussi ancien que l'industrie du cinéma elle-même. Le premier exemple remonte probablement à la comédie de Buster Keaton The Garage (1920), où figureraient en bonne place les logos de Zerolene, Red Crown Gasoline) et Firestone.

Mais il pourrait connaître une nouvelle révolution. Les agences de pub commencent à s'intéresser de près à une nouvelle technologie, qui pourrait intégrer de manière tout à fait naturelle des images générées par ordinateur dans des films. Plus précisément des anciens films ou des anciennes séries.

Une des firmes qui a développé cette technologies est l'agence publicitaire britannique Mirriad, signalait la semaine dernière la BBC (merci @eni_kao, en bonne vigie du Net, de me l'avoir signalé). Sa technologie permet donc d'ajouter numériquement des produits, logos ou affiches publicitaires pour des marques dans presque tous les films et programmes télévisés. Elle est actuellement utilisée par un site de vidéos en streaming chinois. Et les réalisateurs de la sitcom américaine à succès Modern Family l'ont aussi testé.

Cette firme me disait quelque chose. Initialement spécialisée dans la réalisation d'effets spéciaux pour les films, elle a aussi tenté de commercialiser, en 2014, avec l'agence Havas et Universal Music Group (UMG) , une technologie vidéo permettant d'insérer des annonces publicitaires dans une sélection de clips musicaux d'UMG, comme j'en parlais alors dans ce papier pour Stratégies. Bon, après les annonces initiales, l'initiative ne semble pas avoir fait florès. Là, Mirriad irait donc plus loin, en proposant d'«orner» des films patrimoniaux de publicités.

Ryff, basée en Californie, va plus loin: elle permet d'effectuer numériquement des placements de produits mais en ciblant les individus, selon la BBC. Ce qu'elle présentait déjà en 2018 dans cette courte vidéo. Mais elle proposait alors juste d'incruster des images directement dans les vidéos, avec un partenariat pouvant être différent pour chaque pays et réalisé après le tournage. Désormais, elle dit pouvoir se baser sur l'historique du téléspectateur, selon ce qu'il a visionné précédemment sur un ordinateur portable, un smartphone ou une télé connectée. Un peu comme Netflix et consorts peuvent déjà passer au crible notre historique de visionnages. Troublant, non ? On imagine le potentiel énorme de la technologie de Ryff utilisée par un Netflix...

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Les fondateurs de Ryff imaginent déjà que les publicités pourraient être modifiées au gré des visionnages d'un film. Et un jour, des campagnes d'achats d'espaces publicitaires ? Imaginez les panneaux publicitaires sur les gratte-ciels dans Blade Runner, qui seraient changés d'une diffusion à l'autre, au gré des annonceurs...

C'est vrai que ces technologies sont dans l'air du temps. A l'ère de l'intelligence artificielle utilisée dans des vidéos animées, qui ce soit pour générer des deep fakes, ou encore animer artificiellement des anciennes photos, ce que propose la start-up Deep Nostalgia, dont je parlais ici, ce sera peut-être la nouvelle marotte des agences de pub, et des bonnes vieilles agences de placement de produits en quête de nouvelles idées, telle Film Media, ou Casablanca (eh oui...), passée dans le giron du groupe Publicis en 2011.

Nouvelles recettes publicitaires

L'initiative est tentante. Elle permettrait de créer de nouvelles recettes publicitaires pour l'industrie du cinéma, en difficulté avec la crise sanitaire et la fermeture forcée des salles de cinéma depuis un an. Et après tout, toujours la pandémie aidant, en un an, la plupart des téléspectateurs sont devenus addicts aux services de streaming vidéo, tels Netflix et Amazon Prime, pour regarder des films, séries et documentaires. Des services qui n'incluent pas de pauses publicitaires. Ce qui pourrait habituer le public, notamment les jeunes, à regarder des «contenus» sans coupures publicitaires. Alors, face à cette évolution des usages, pourquoi pas créer de nouvelles sources de revenus publicitaires, quitte à en reverser une partie aux diffuseurs, les streamers audio ?

Le placement de produits n'a jamais été un business aussi puissant pour les annonceurs : il engendrerait 20,6 milliards de dollars de revenus par an, dans les films, programmes télévisés et clips musicaux, selon la firme d'analyse de données PQ Media. Avec ces nouvelles initiatives de placements de produits numérisés, des publicitaire rêvent déjà de «mettre à jour» des vieux films ou séries en modifiant les marques et produits cités, au gré de ceux qui deviendraient démodés.

Trahison ?

Mais cela soulève des questions inédites, autant juridiques qu'éthiques, sur le respect de la volonté initiale du réalisateur. Est-ce éthique de «revisiter» un film pour y utiliser des techniques publicitaires qui n'étaient pas dans les mœurs lors de son tournage? Et est-ce que le réalisateur l'aurait voulu ?

Certes, l'ajout de produits, d'affiches publicitaires ou de marques de produits dans un film ou une série lui fait gagner en réalisme. Une marque permet au spectateur d'identifier tout de suite une époque, des tendances de consommation, de raccrocher le film à la vraie vie d'alors.

Mais quelles conséquences légales si un film sous copyright est «retravaillé» numériquement ? Est-ce qu'il n'y a pas une atteinte portée à l'intégrité artistique de l'œuvre ? Les producteurs initiaux et ayant-droits auront-ils seulement leur mot à dire ? Des publicitaires auront-ils le droit d'acheter des espaces publicitaires "à postériori" dans une oeuvre (film ou série télévisée) près sa sortie initiale ?... Et surtout, un vieux film fait inéluctablement partie de l'histoire du cinéma, de la culture. En tant qu'archive audiovisuelle, il peut être restauré, mais modifié à postériori par des inserts numériques, à des fins purement mercantiles, c'est très discutable.

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