jeudi 30 décembre 2021

Six prévisions tech pour 2022, des NFT au ghosting

festival-recto-vrso.jpg, déc. 2021

Tourisme dans Second Life

Comment se présente l'année à venir pour les géants des médias sociaux, les podcasts, la «nouvelle» réalité virtuelle, ou encore cette tendance à effacer toute personne gênante de notre vie (numérique) ? Une fois n'est pas coutume, je me suis livrée à des petites miscellanées en la matière.

Les NFT, une étoile filante ?

Si vous avez réussi à éviter toute mention de NFT (non fongible tokens, jetons non fongibles) en 2021, c'est que vous vivez dans une grotte. Le NFT permet de protéger chaque objet numérique (œuvre d'art, morceau de musique, accessoire de jeu vidéo), grâce à un certificat d'authenticité numérique qui lui a été attaché, le rendant ainsi unique, infalsifiable et non cessible. On a bien vu l'engouement que cela provoquait dans l'art: même Sotheby's et consorts y sont allés de leurs ventes aux enchères en ligne en NFT !

Certes, si les gens achètent des NFT parce qu'ils apprécient vraiment les œuvres d'art proposées, alors la ruée vers l'or pourrait s'avérer durable. Cela signifie que les NFT sont devenus un moyen populaire et légitime pour enregistrer la «propriété» de la blockchain d'une œuvre d'art numérique ou de souvenirs particuliers.

Mais s'ils achètent des œuvres d'art en NFT uniquement parce qu'ils pensent que cela fera grimper leur prix - sans que cela ne rende l'œuvre plus intéressante artistiquement ;) - cela va créer une surenchère factice, et beaucoup perdront gros. En outre, dans ce jeune phénomène, les acheteurs comme pour les vendeurs devront surveiller de près les frais de plateforme. Ceux-ci peuvent s'élever à des centaines de dollars.

Après les Spacs, les DAO ?

Vous n'avez pas pu y échapper, il y a pile un an, le nouveau buzzword qui alimentait les conversations dans les milieux financiers étaient les Spacs (Special Purpose Acquisition Company, ou société d'acquisition à vocation spécifique) est une société sans activité opérationnelle, soit une coquille vide pour réaliser une introduction en Bourse.

Les Spacs étaient donc une astuce pour aider une entreprise à être cotée en Bourse sans devoir passer par le processus long, coûteux et risqué d'un premier appel public à l'épargne (IPO). Une entreprise serait créée, collecterait des fonds, puis chercherait une start-up avec laquelle fusionner, en zappant de nombreuses étapes réglementaires. Seulement voilà, certains craignaient que cela sape les garanties conçues pour protéger les investisseurs réguliers.

Résultat: alors que plusieurs start-ups, dont BuzzFeed, sont devenues publiques via un Spac en 2021, la plupart d'entre elles ont sous-performé lors de leur entrée en Bourse, voire ont carrément perdu de l'argent.

Le Spac peut-être bientôt démodé, vive le DAO (Decentralized autonomous organization, ou organisation autonome décentralisée). Les DAO, une tendance montante parmi les enthousiastes de la blockchain, utilisent généralement leur propre crypto-monnaie pour créer une démocratie à une pièce et à une voix, collectent des fonds et cherchent à les utiliser à des fins prédéterminées.

Ce sont en quelque sorte des groupes de discussion (sur Discord, Telegram...), des communautés de passionnés d’art ou d’investissement régis par les membres eux-mêmes. Un peu comme un Facebook qui appartiendrait à l’ensemble de ses utilisateurs, et dont chaque nouvelle fonctionnalité serait soumise à un vote.

Les défenseurs considèrent les DAO comme l'avant-garde d'un nouvel Internet démocratisé. Les sceptiques y voient une perte de temps, seulement une illusion de décentralisation et de gros risques pour les investisseurs naïfs.

Le métaverse, pour remettre la VR au goût du jour

5000.jpg, déc. 2021

Ulrich Schrauth du festival du film de Londres porte un casque VR lors d'une présentation en 2020 au Southbank Centre.

Le danger lorsque quelqu'un dans la tech commence à utiliser les expressions «immersif» ou «vivre votre vie en ligne» est qu'il est presque inévitablement suivi par quelqu'un qui essaie de vous faire porter un casque – la tentative de Facebook de nous pousser vers le métaverse en portant leurs casques Oculus va dans le même sens.

Les utilisateurs ont généralement évité la réalité virtuelle. Les casques lourds, le contenu médiocre et le côté trop nerd de la réalité virtuelle rebutent presque tout le monde - pourtant, même moi j'y ai cru par le passé ;). Mais le métaverse, un Internet immersif qui, nous en sommes assurés, fonctionnera correctement cette fois, est la nouvelle fixette des Big Tech, Facebook suivi par Ubisoft entre autres. Attendez-vous à voir une nouvelle vague de battage médiatique VR très bientôt.

La bulle des podcasts n'éclatera pas

Soyez rassurés, vous pouvez à nouveau accéder à votre application de podcast en toute sécurité. Vous resterez au sommet de la hype. Tous ces podcasts faits maison lancés par des potes ont commencé à s'imposer.

Les grands diffuseurs professionnels et les maisons de production font des séries podcasts à gros budget, il y a toujours une scène indépendante animée. Les contenus sont plus divers qu'avant - ont ne se limite plus aux seuls podcasts sur des sujets intimes. On voit aussi des signatures issues d'«anciens» médias audiovisuels - radio notamment - qui lancent leur propre podcast, où ils exploitent au mieux leur expertise sur leur sujet tout autant que leur marque - je pense par exemple à Jérôme Colombain, qui a quitté Radio France pour lancer son podcast tech, Monde numérique.. La monétisation, entre insertions de spots publicitaires et podcasts sponsorisés, décolle. fonctionne maintenant. Les podcasts sont une histoire à succès et nous devrions remporter la victoire.

…mais le soufflé de la newsletter pourrait retomber

À première vue, les newsletters connaissent un triomphe similaire, mais il y a des nuages ​​à l'horizon. La plupart des newsletters hébergées par Substack ne réussissent pas à s'imposer comme échappatoire à Twitter pour les auteurs.

Un plus gros problème est le prix. Si vous vous abonnez à une newsletter, 4,99 dollars par mois environ semblent raisonnables. À quatre ou cinq ans, vous payez trois ou quatre fois plus pour les newsletters que pour le New York Times. Les gens coupent leurs abonnements et se demandent à haute voix s'il pourrait y avoir, disons, un abonnement fusionné à un prix inférieur pour plusieurs newsletters. Peut-être pourrions-nous l'appeler… un magazine ?

Le ghosting (dans la vie numérique), une tendance persistante

abb9c237-b4c7-4fa0-a05f-de5f9c080c18.sized-1000x1000.png, déc. 2021

Imaginez que vous cessez brutalement toute communication avec quelqu'un que vous connaissez bien, voire depuis longtemps. C'est du vécu: une personne que vous connaissez depuis 20 ans, qui ne donne plus de nouvelles, ignore une invitation, nos SMS, puis vous répond piteusement que, si, elle a bien envoyé un SMS - évidemment jamais reçu (ah, ton téléphone déconne, c'es dommage).

C'est violent, et ce phénomène de ghosting, où l'on zappe quelqu'un du jour au lendemain, s'est généralisé au gré des confinements. Le phénomène était initialement apparu sur les sites de rencontres, où l'on pratique précisément le zapping amoureux pour rencontrer la personne la plus «parfaite» possible.

Le phénomène s'est accentué au gré des nos vies numériques - plus facile d'ignorer un SMS, un appel ou un like sur un réseau social que de claquer physiquement la porte au nez de quelqu'un. il s'est étendu de l'amant d'un soir à des amis de longue date, voire de la famille. Sans doute aussi que, depuis deux ans, avec la pandémie et les nouveaux sujets de friction qu'elle a engendrés - antivacc', anti-masques, pro- et anti-télétravail - nous nous sommes confortés dans nos opinions.

Plus encore parce que nous sommes confinés dans nos bulles depuis deux ans: nous fréquentons les mêmes gens, entre télétravail et réseaux sociaux, et les bulles de filtres des algorithmes nous ont empêchés de nous frotter à des opinions divergentes. La pandémie les a renforcés, en limitant nos contacts quotidiens avec le «vrai» monde. Les repas de famille auront peut-être permis, durant les fêtes, de redécouvrir l'altérité.

Ce phénomène envahit même le monde du travail: les employeurs potentiels qui ghostent un candidat du jour au lendemain, mais aussi, fait nouveau, l'inverse, des jeunes candidats qui changent d'avis du jour au lendemain et se volatilisent sans plus mettre les formes auprès de leur contact.

mardi 7 décembre 2021

Quand Netflix et Amazon organisent leurs propres festivals

amazon1.jpg, déc. 2021

Et si la nouvelle bataille entre les géants du streaming vidéo se jouait... en salles ? Paradoxe, Netflix et Amazon Prime Vidéo organisent tous deux, cette semaine, leur premier 'festival' de cinéma. Avec des projections de leurs propres productions en salles. Ils l'organisent quasi en même temps, à Paris, et dans les deux cas, en première mondiale. Sujet rêvé pour cette nouvelle chronik, suite à une itw que j'ai donnée à France Culture sur ce sujet.

Paradoxe, car ils ont posé les fondements de cette nouvelle forme 'virtuelle' de diffusion de films et séries, via internet, que chacun peut 'consommer' sur ses écrans chez soi. Et là, ils veulent se relégitimer via des lieux physiques - et même des temples du cinéma pour Netflix.

Ce mardi, pendant une semaine, Netflix organise ainsi le 'Netflix film club', qui aura lieu à la Cinémathèque française à Paris et à l'Institut Lumière de Lyon. La plateforme projettera une série de films qu’elle a produits, dont trois en avant-première, dans ces deux prestigieuses institutions de la cinéphilie. C'est une version allégée du vaste 'festival' que la firme de Los Gatos avait annoncé courant octobre, mais qui devait initialement se tenir dans plusieurs salles de cinéma indépendantes de l'Hexagone. Au menu, tout de même une dizaine de films, pour certains pas encore disponibles sur sa plateforme, comme La main de Dieu de Paolo Sorrentino.

Mais il a dû revoir ses ambitions à la baisse, après que plusieurs associations de cinéastes et de distributeurs se soient vivement inquiétés, comme je le relatais dans ce billet, de l'entorse à la chronologie des médias - alors encore en négociations - et d'une concurrence frontale pour les sorties classiques en salles, dans un contexte économique difficile pour le cinéma, qui peinait à faire revenir son public lors de la pandémie.

Amazon n'est pas en reste. Il a annoncé vers fin novembre que lui aussi organisait son propre festival à Paris! Mais on me l'a assuré chez Amazon France, son projet était bien en route lorsqu'il a entendu parler «dans la presse» du projet de Netflix. Pour sa part, il ouvrira du 10 au 12 décembre une sorte de lieu éphémère, le 'Prime Video Club' (sic), qui sera sis au 30 Place de la Madeleine à Paris.

Ironie des mots: le mastodonte du e-commerce, pour lequel le streaming vidéo n'est qu'une activité 'secondaire', évoque bien les vidéo-clubs, clamant dans son communiqué vouloir parler aux «nombreux fans de films et de séries Français, nostalgiques des nombreuses heures passées dans les allées de ces boutiques».

Au menu, là aussi des projections d'une poignée de films et séries parfois en avant-première, comme Being the ricardos, avec Nicole Kidman et Javier Bardem. Mais lui y ajoute une dimension événementielle - qui laisse entrevoir des pistes de diversifications futures pour les géants du streaming. Il annonce ainsi que les visiteurs pourront y réserver leur propre salle de projection privée à l'intérieur du lieu. Ils pourront aussi participer à «un véritable studio de doublage sur place» où ils pourront doubler certaines scènes de leurs séries Amazon Original préférées.

Pourquoi ces streamers ont-ils intérêt à faire cela dans le contexte actuel? En clair, pour gagner en visibilité, en influence, en prestige. Le message: tous deux sont bel et bien entrés dans la cour des grands (du cinéma).

=> Monter le meilleur de leurs catalogues

C'est le plus évident. Netflix avait annoncé en début d'année travailler avec plusieurs dizaines de cinéastes de renom, comme je le relatais là: pour beaucoup, ils étaient jusque là des valeurs sûres du cinéma traditionnel - tels Jean-Pierre Jeunet (Big bug), Alexandre Aja (O2), Paolo Sorrentino (E stata la mano si dio), Richard Linklater (Appolo 10 1/2), Jane Campion (The power of the dog)... Il montre là sur grand écran une sélection de ses longs métrages 'de prestige'.

Amazon, à première vue plus discret sur ses productions maison de prestige, veut montrer lui aussi le meilleur de son catalogue. Et même plus, en proposant des projections à la carte via une salle de projection privée: il entend ainsi «mettre en lumière la profondeur du catalogue Prime Video», explique-t-il.

=> Gagner en prestige

Comme je l'expliquais dans mon livre, le travail de légitimation de l'un et de l'autre a commencé en acquérant des droits de films au Festival de Sundance à partir de 2013, puis en voyant leur productions originales sélectionnées puis primées dans des festivals de cinéma, des Oscars aux Lions de Venise. Une manière d'entrée à Hollywood, en pouvant emprunter eux aussi le tapis rouge - comme les studios de cinéma classique.

Là, ils franchissent un cap supplémentaire: eux aussi ont désormais assez de productions originales de grande qualité pour organiser leurs propres événements où ils les diffusent.

=> Attirer de nouvelles cibles sur leurs offres (leurs abonnements en streaming vidéo bien sûr)

Ces festivals physiques sont une vitrine pour leurs productions de qualité aux signatures prestigieuses: une vitrine aussi pour des cinéphiles et habitués des salles de cinéma qui n'avaient pas franchi le cap jusqu'à présent de l'abonnement à une plateforme.

=> Diversifier leurs offres... Et exister sur le terrain

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Ces projections et avant-première constituent des événements physiques. Et de nouvelles sources de revenus potentielles pour Amazon Prime Video comme pour Netflix - ce dernier ayant acquis une poignée de salles de cinéma prestigieuses (comme le mythique Egyptian Theatre, sur Hollywood Boulevard à L.A. et le Paris Theater à New York), on imagine ce qu'il pourra se permettre.

Fait intéressant, une des avant-premières organisées par Netflix à la Cinémathèque cette semaine, Don't look up (avec Leonardo di Caprio), se tiendra en présence du réalisateur Adam McKay. On peut tout à fait imaginer que Netflix organise des masterclass ou des 'cours de cinéma' avec des réalisateurs dont il produit le prochain film. De nouvelles perspectives - dans les cinémas - vertigineuses...

lundi 8 novembre 2021

Le dernier James Bond sur petit écran à partir de demain aux Etats-Unis - seulement 31 jours après sa sortie

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Une nouvelle brèche est ouverte, dans un monde du cinéma où la hiérarchie des réseaux de diffusion des films est de plus en plus bouleversée. Le dernier James Bond, No time to die (Mourir peut attendre), réalisé par Cary Joji Fukunaga (Beasts of No Nation) pourra être visionné à la télévision aux Etats-Unis à partir de... demain, mardi 9 novembre, soit seulement un mois après sa sortie en salles dans le monde.

Il sera disponible «à la location» pour 20 dollars (soit 17,30 euros) via les principales vitrines PVOD comme Amazon, Apple TV (iTunes), Google Play Movies, Xfinity et Vudu, ont annoncé hier soir plusieurs médias spécialisés américains, comme Deadline.

C'est là la consécration de la PVOD (Premium Video on Demand) - applicable uniquement aux Etats-Unis - qui permet de découvrir dans son salon des films sortis au cinéma trois semaines plus tôt. A partir du 9 novembre, les téléspectateurs américains pourront le louer chez eux, a confirmé MGM. Il n'a pas commenté les projets de marchés internationaux. Les studios MGM ont fait un choix radical - en quelque sorte risquer d'écourter la vie en salles de leur dernier blockbuster - alors que les studios disposent déjà, pour les Etats-Unis, d'une chronologie adaptée à leurs plateformes de streaming vidéo (SVoD), 45 jours après la sortie en salles.

Après cette sortie en PVOD, No Time to Die sera-t-il mis en ligne en SVoD sur Amazon Prime Video, qui a racheté MGM pour 8,45 milliards de dollars ?

Blockbuster de l'année

Alors évidemment, c'était pour le moins inattendu. Cela représente une fenêtre de diffusion inhabituellement courte de seulement 31 jours, pour l'un des plus grands films de l'année, sur lequel les exploitants misaient beaucoup pour faire revenir les gens en salles. Parce que c'est un film à grand spectacle, qui se prête à la diffusion sur (très) grand écran; parce que James Bond est une des marques de cinéma les plus connues au monde; avec ici sa 25ème déclinaison au cinéma; et parce que c'est le cinquième et dernier opus où l'acteur Daniel Craig incarne l'agent 007.

D'autant que en un mois, Mourir peut attendre a rapporté pour l'instant plus de 610 millions de dollars au box-office mondial, dont 136 millions de dollars aux Etats-Unis et 49 millions rien qu'en Chine à l'issue de son deuxième week-end d'exploitation. 610 millions, c'est tout de même, pour l'heure, bien moins que le 1,1 milliard de dollars rapporté par Spectre en 2012. La performance serait donc moindre qu'attendu par les studios MGM.

Il est vrai que le film a connu un parcours chaotique, le fragilisant d'emblée: sa production s'est terminée en octobre 2019, sa sortie a été retardée à plusieurs reprises par la pandémie de Covid-19, avant sa sortie mondiale ce 8 octobre.

Mais avec ce nouveau précédent, MGM consacre un des rêves des studios de cinéma - beaucoup moins pour les exploitants de salles.

On n'en est plus à cela près: après tout, le mois dernier, HBO a de son côté sorti son blockbuster de l'année, le film de SF Dune, à la fois en salles et sur sa plateforme de streaming HBO Max.

mercredi 27 octobre 2021

Quand les professionnels du cinéma s'inquiètent du projet de Festival Netflix... en salles

pouvoir-du-chien2021082403.jpg, oct. 2021

Pour ma chronik du moment, je ne pouvais pas passer à côté de ce qui risque d'être bien plus qu'une petite polémique picrocholine.

Cette semaine, on apprenait que Netflix lui-même a prévu d'organiser, courant décembre, une poignée de projections événementielles autour de certains de ses longs-métrages. Dans des salles de cinéma. Ce sont même des salles art et essai, des réseaux MK2, Utopia ou encore Lumière de Thierry Frémaux à Lyon, qu'il a approchées, selon la revue spécialisée Le Film Français, qui a révélé l'info.

Ce sont donc des films produits et/ou commandés par Netflix - qui avaient vocation à être diffusés uniquement sur la plateforme - qui y seront projetés. La plupart de ceux programmés seront déjà disponibles sur la plateforme, seuls quelques-uns d'entre eux feront l'objet d'avant-premières, étant véritablement inédits.

Le projet n'est pas encore bouclé qu'il provoque déjà une levée de boucliers chez les syndicats professionnels, notamment du côté des distributeurs et associations de cinéastes, comme l'a relevé BoxOffice Pro.

Dès lundi, le puissant distributeur Le Pacte dénonçait dans un communiqué l'initiative, portée "par des salles de cinéma d’art et essai emblématiques courant décembre".

Mardi, le syndicat des distributeurs indépendants (SDI) et les distributeurs indépendants réunis européens (DIRE) fustigeaient l'initiative dans un communiqué commun, y voyant «une campagne marketing de grande échelle, une bande-annonce promotionnelle géante pour inciter des spectateurs de cinéma à s'abonner à un service payant». Les cinéastes de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID), pour leur part, rappelaient que «Les films de cinéma n’existent que s’ils sont vus dans des salles de cinéma» - vous noterez la définition de ce qu'est un film pour eux, on y reviendra. Ils faisaient référence à l’action symbolique menée le 14 mars dernier par 22 cinémas, qui avaient alors ouvert leurs portes au public pour contester la fermeture prolongée des lieux culturels.

La Fédération nationale des éditeurs de films (FNEF) a ensuite réagi ce mercredi, ainsi que la Fédération nationale des cinémas (FNC), cette dernière estimant que ce projet de “Festival Netflix” «sèmerait clairement la confusion en termes de perception de la chronologie des médias entre les films de cinémas et les productions Netflix pour les spectateurs et les médias».

L'Association Française des cinémas art et essai (AFCAE), dénonce elle aussi ce mercredi la «forte dimension symbolique et politique» de ce 'festival' organisé par Netflix, qui vise à «faire la promotion d’une plate-forme».

Pas faux. Si ce n'est que durant la crise sanitaire, certains producteurs et distributeurs des deux syndicats n'avaient pas hésité à vendre directement des films aux plateformes de streaming - dont Netflix, comme le souligne Le Figaro.

En clair, Netflix démarche actuellement des exploitants de salles de cinéma art et essai pour organiser ce festival, en leur proposant une programmation alléchante, rapporte Libération - des productions Netflix, parfois déjà passées par les grands festivals, telles les premières réalisations des actrices Rebecca Hall et Maggie Gyllenhaal (Clair-Obscur et The Lost Daughter) ; The Hand of God de Paolo Sorrentino, primé à Venise ; la dernière satire d’Adam McKay (avec Leonardo DiCaprio) Don’t Look Up ; ou encore le très attendu le Pouvoir du chien de Jane Campion, prévu sur la plateforme le 1er décembre.

Du Netflix dans les salles de cinéma, ce serait bien une première. Dans l'Hexagone, tout juste avait-on vu Netflix organiser quelques projections événementielles privées pour certaines productions exceptionnelles - comme The Irishman de Martin Scorsese projeté (une fois) à la Cinémathèque de Paris.

Mais ce projet de 'festival Netflix', s'il aboutit, permettrait à la firme de Los Gatos de creuser une brèche, une fois de plus, et de jouer le paradoxe, alors que son fondateur Reed Hastings a toujours dit que les productions Netflix avaient vocation à être réservées exclusivement à ses abonnés.

La question est toujours la même: un film doit-il sortir en salles pour être un *vrai* film, comme l'évoque l'ACID? Et donc, un long métrage diffusé uniquement sur une plateforme de streaming est-il toujours un film?

C'est déjà la question en creux dans le conflit entre Netflix et les organisateurs du festival de Cannes, qui, cette année encore, ont refusé des productions Netflix en compétition officielle (dont les films des Jane Campion et Paolo Sorrentino) tant qu'elles ne sortent pas en salles *dans des conditions normales*.

En outre, ces films de Netflix viendraient de facto concurrencer les films des circuits traditionnels, pour lesquels les entrées reprennent (très) lentement.

Ensuite, un festival de Netflix pourrait de nouveau brouiller le message sur la chronologie des médias, soit les fenêtres de diffusion des films sur les différents supports - alors que les professionnels du secteur discutent actuellement de celle-ci. Mais il faudra bien faire une place dans cette chronologie aux plateformes de streaming comme Netflix puisqu'elles ont désormais des obligations de financement du cinéma.

mardi 5 octobre 2021

Squid Game, un phénomène audiovisuel, un manifeste, une marque

Ce sera le sujet de ma chronik de cette semaine, parce que c'est encore un de ces phénomènes audiovisuels que Netflix a créés - bien malgré lui. C'es une série sud-coréenne, parfois sanglante, parfois gore, qui pourrait devenir le plus gros succès de la plateforme américaine

La série Squid Game est diffusée depuis le 17 septembre sur la plateforme de streaming, et les premiers chiffres et estimations donnent le tournis : n°1 dans 82 pays (§) dans le monde dont la France, d'après FlexPatrol, qui l'affiche dans son Top 10 mondial, plus de 16 milliards de vidéos avec le hashtag #squidgame vues sur TikTok...

Capture d’écran (45).png, oct. 2021

Le 27 septembre dernier, le co-président de Netflix, Ted Sarandos, l'a dit lui-même, lors d'une rencontre professionnelle, le Code Conference: Squid Game pourrait bien devenir le plus gros succès de la plateforme de streaming vidéo.

L'histoire: Seong Gi-hun (Lee Jung-jae), un quadra très modeste, chômeur, joueur invétéré, en passe de perdre le droit de garde partagée de sa fille, qui va accepter un étrange marché avec un recruteur croisé dans une gare, après avoir joué à quelques parties de ddakji : participer à un jeu grandeur nature. Il se retrouve dans un lieu isolé avec plus de 400 autres personnes. Une voix provenant d'un haut-parleur leur explique qu'ils devront se battre pour remporter une grosse somme d'argent (soit une cagnotte de 45,6 milliards de wons sud-coréens, environ 33 millions d'euros), en jouant à des jeux d'enfants - en version horrifique.

Si la série de neuf épisodes se déroule dans la Corée du Sud d'aujourd'hui, elle a une dimension dystopique - en mettant en scène une situation irréaliste - et férocement engagée, en mettant en scène des (très) pauvres Coréens tués par une poignée de ploutocrates anonymes;.Dans une tonalité parfois humoristique, avec des personnages attachants, d'une manière qui rappelle le phénomène Parasite - film sud-coréen au succès mondial, Palme d'or à Cannes en 2019 et Oscar du meilleur film en 2020.

Son réalisateur Bong Joon-ho est en outre de la même génération que le créateur de Squid Game, Hwang Dong-hyuck. On retrouve des points communs entre les deux : dénonciation de l'abîme entre riches et pauvres de la société sud-coréenne, en mettant en scène des individus au bord de la misère, et en l'appuyant par des scènes d'horreur sanglante (remember le final de Parasite, une réception chic avec barbecue qui dévie...) ; humour macabre ; idées originales dans la mise en scène ; des sujets qui touchent à la culture sud-coréenne (les jeux d'enfants typiques constituent le fil rouge à Squid Game)... Hwang Dong-hyuck puise dans la culture populaire sud-coréenne pour dresser, en creux, un portrait sombre de la société (de l'humanité ?).

Hwang Dong-hyuk dénonce aussi les rites de la télé-réalité, dans un ton qui rappelle Hunger Games et le film d'horreur Battle Royale de Kinji Fukasaku. Au fil des épisodes se distinguent une poignée de personnages, tous touchants, qui vont faire équipe pour tenter de (sur)vivre aux épreuves "jeux" successifs: autour de Seong Gihun, une jeune Nord-coréenne qui veut rapatrier sa famille, un vieil homme atteint d'un cancer du cerveau, un financier véreux poursuivi par les huissiers, un chef de gang...

Capture d’écran (44).png, oct. 2021

La série commence à devenir, dans la vraie vie et sur les réseaux, un phénomène: consacrée par les mèmes et scènes détournées, notamment sur Twitter, et avec des événements éphémères dans la vraie vie: samedi et dimanche derniers, une boutique éphémère Squid Game était ainsi ouverte dans le centre de Paris - j'ai peu y voir une très longue file de jeunes gens, prêts à attendre plusieurs heures pour y entrer...

Capture d’écran (41).png, oct. 2021

Côté merchandising, dans sa boutique de produits dérivés en ligne Netflix.shop, ouverte en juin dernier, Netflix commence déjà à proposer des T-shirts et hoodies Squid Game. Qui devient donc une marque.

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