samedi 24 avril 2021

Bientôt des placements de produits rajoutés à postériori dans des vieux films ?

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«Play it, Sam»...

Imaginez la scène. Ilsa Lund (Ingrid Bergman) boit une coupe de champagne avec Rick Blaine (Humphrey Bogart) au Rick's Café dans Casablanca. Une marque de champagne y apparaît bien en évidence. Vous ne vous rappelez pas avoir vu ce placement de produits dans ce film, un des plus grands classiques du cinéma américain ? Mais vous pourriez bien l'y voir la prochaine fois.

Le placement de produits est presque aussi ancien que l'industrie du cinéma elle-même. Le premier exemple remonte probablement à la comédie de Buster Keaton The Garage (1920), où figureraient en bonne place les logos de Zerolene, Red Crown Gasoline) et Firestone.

Mais il pourrait connaître une nouvelle révolution. Les agences de pub commencent à s'intéresser de près à une nouvelle technologie, qui pourrait intégrer de manière tout à fait naturelle des images générées par ordinateur dans des films. Plus précisément des anciens films ou des anciennes séries.

Une des firmes qui a développé cette technologies est l'agence publicitaire britannique Mirriad, signalait la semaine dernière la BBC (merci @eni_kao, en bonne vigie du Net, de me l'avoir signalé). Sa technologie permet donc d'ajouter numériquement des produits, logos ou affiches publicitaires pour des marques dans presque tous les films et programmes télévisés. Elle est actuellement utilisée par un site de vidéos en streaming chinois. Et les réalisateurs de la sitcom américaine à succès Modern Family l'ont aussi testé.

Cette firme me disait quelque chose. Initialement spécialisée dans la réalisation d'effets spéciaux pour les films, elle a aussi tenté de commercialiser, en 2014, avec l'agence Havas et Universal Music Group (UMG) , une technologie vidéo permettant d'insérer des annonces publicitaires dans une sélection de clips musicaux d'UMG, comme j'en parlais alors dans ce papier pour Stratégies. Bon, après les annonces initiales, l'initiative ne semble pas avoir fait florès. Là, Mirriad irait donc plus loin, en proposant d'«orner» des films patrimoniaux de publicités.

Ryff, basée en Californie, va plus loin: elle permet d'effectuer numériquement des placements de produits mais en ciblant les individus, selon la BBC. Ce qu'elle présentait déjà en 2018 dans cette courte vidéo. Mais elle proposait alors juste d'incruster des images directement dans les vidéos, avec un partenariat pouvant être différent pour chaque pays et réalisé après le tournage. Désormais, elle dit pouvoir se baser sur l'historique du téléspectateur, selon ce qu'il a visionné précédemment sur un ordinateur portable, un smartphone ou une télé connectée. Un peu comme Netflix et consorts peuvent déjà passer au crible notre historique de visionnages. Troublant, non ? On imagine le potentiel énorme de la technologie de Ryff utilisée par un Netflix...

d755c8f_21306-505ad1.3nmy0newmi.jpg, avr. 2021

Les fondateurs de Ryff imaginent déjà que les publicités pourraient être modifiées au gré des visionnages d'un film. Et un jour, des campagnes d'achats d'espaces publicitaires ? Imaginez les panneaux publicitaires sur les gratte-ciels dans Blade Runner, qui seraient changés d'une diffusion à l'autre, au gré des annonceurs...

C'est vrai que ces technologies sont dans l'air du temps. A l'ère de l'intelligence artificielle utilisée dans des vidéos animées, qui ce soit pour générer des deep fakes, ou encore animer artificiellement des anciennes photos, ce que propose la start-up Deep Nostalgia, dont je parlais ici, ce sera peut-être la nouvelle marotte des agences de pub, et des bonnes vieilles agences de placement de produits en quête de nouvelles idées, telle Film Media, ou Casablanca (eh oui...), passée dans le giron du groupe Publicis en 2011.

Nouvelles recettes publicitaires

L'initiative est tentante. Elle permettrait de créer de nouvelles recettes publicitaires pour l'industrie du cinéma, en difficulté avec la crise sanitaire et la fermeture forcée des salles de cinéma depuis un an. Et après tout, toujours la pandémie aidant, en un an, la plupart des téléspectateurs sont devenus addicts aux services de streaming vidéo, tels Netflix et Amazon Prime, pour regarder des films, séries et documentaires. Des services qui n'incluent pas de pauses publicitaires. Ce qui pourrait habituer le public, notamment les jeunes, à regarder des «contenus» sans coupures publicitaires. Alors, face à cette évolution des usages, pourquoi pas créer de nouvelles sources de revenus publicitaires, quitte à en reverser une partie aux diffuseurs, les streamers audio ?

Le placement de produits n'a jamais été un business aussi puissant pour les annonceurs : il engendrerait 20,6 milliards de dollars de revenus par an, dans les films, programmes télévisés et clips musicaux, selon la firme d'analyse de données PQ Media. Avec ces nouvelles initiatives de placements de produits numérisés, des publicitaire rêvent déjà de «mettre à jour» des vieux films ou séries en modifiant les marques et produits cités, au gré de ceux qui deviendraient démodés.

Trahison ?

Mais cela soulève des questions inédites, autant juridiques qu'éthiques, sur le respect de la volonté initiale du réalisateur. Est-ce éthique de «revisiter» un film pour y utiliser des techniques publicitaires qui n'étaient pas dans les mœurs lors de son tournage? Et est-ce que le réalisateur l'aurait voulu ?

Certes, l'ajout de produits, d'affiches publicitaires ou de marques de produits dans un film ou une série lui fait gagner en réalisme. Une marque permet au spectateur d'identifier tout de suite une époque, des tendances de consommation, de raccrocher le film à la vraie vie d'alors.

Mais quelles conséquences légales si un film sous copyright est «retravaillé» numériquement ? Est-ce qu'il n'y a pas une atteinte portée à l'intégrité artistique de l'œuvre ? Les producteurs initiaux et ayant-droits auront-ils seulement leur mot à dire ? Des publicitaires auront-ils le droit d'acheter des espaces publicitaires "à postériori" dans une oeuvre (film ou série télévisée) près sa sortie initiale ?... Et surtout, un vieux film fait inéluctablement partie de l'histoire du cinéma, de la culture. En tant qu'archive audiovisuelle, il peut être restauré, mais modifié à postériori par des inserts numériques, à des fins purement mercantiles, c'est très discutable.

mardi 6 avril 2021

Le CNC autorise (temporairement) la sortie des films directement sur petit écran

0ff7708_515951255-rev-1-ww84-trl-00066r-high-res-jpeg.jpeg, avr. 2021

Wonder Woman 1984, sorti directement sur petits écrans

C'est un blockbuster de plus de 4 heures, un déluge d'effets spéciaux et de péripéties, où l'on en prend plein les yeux. spéciaux. La Warner a finalement accepté de divulguer en ligne le montage original, signé Zack Snyder, du blockbuster Justice League, sorti initialement en 2017. Ce film de super-héros estampillé «DC Comics» est disponible depuis quelques jours exclusivement sur Amazon Prime Video. En temps normal, les fans seraient allés en salles voir ce film qui en fait des caisses. En temps normal...

Autre exemple: la Warner Bros, encore elle, s'est résolue à «sortir» en ligne le 31 mars, sur toutes les plateformes de VOD Wonder Woman 1984, les nouvelles aventures de Diana Prince mises en scène par Patty Jenkis, après le premier opus Wonder Woman, carton en salles de 2017. Ce nouvel opus gargantuesque de 2 heures 30, coloré, pop (et un peu indigeste) était déjà sorti aux Etats-Unis le 25 décembre 2020 - simultanément sur grand écran et sur HBO Max, conformément au «modèle économique» de sorties de films qu'a adopté la Warner face au flou entourant les réouvertures de salles de cinéma, comme je l'écrivais fin 2020. Dans l'Hexagone, c'est bien faute de mieux, alors que la réouverture des salles de cinéma a été repoussée plusieurs fois du fait de la crise sanitaire, que la Warner a opté pour cette sortie sur petits écrans, pour un de ses films qui était censé remplir les salles...

Faut-il s'y faire, à ces blockbusters que l'on regarde chez soi, faute de salles ouvertes? Alors que ces films à plusieurs centaines de millions de dollars de budgets sont calibrés pour être vus sur grand écran,

Cette logique commence en tous cas à s'ancrer dans les faits et les usages, pour tous les films, alors que les cinémas sont fermés dans l'Hexagone depuis la fin octobre. Et rouvriront, au mieux, vers mi-mai ou mi-juin.

Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) a annoncé, jeudi 1er avril, une dérogation pour permettre exceptionnellement aux nouveaux films destinés aux salles obscures de sortir directement sur petit écran. Objectif : éviter un trop-plein de films lors de la réouverture des salles. Avec près de 400 films français et étrangers qui sont prêts à sortir, les professionnels redoutent un énorme embouteillage lorsque les salles rouvriront.

Concrètement, entre la mi-mai et la mi-juin, les films qui le souhaitent pourront demander, à titre exceptionnel, une diffusion sur les plateformes en ligne comme Netflix, Amazon Prime Video, en DVD ou encore à la télévision sur Canal+, OCS, TF1, M6… Et ce jusqu’à un mois après la réouverture des salles, «tout en conservant les aides reçues» par le CNC lors de leur production.

Bronx-Banniere-800x445.jpg, avr. 2021

Lors du premier confinement il y a un an , le CNC avait déjà accordé des dérogations pour une petite poignée de films - douzaine, comme Bronx d'Olivier Marchal, produit par Gaumont et sorti directement sur Netflix - et ce seulement pour une sortie en vidéo à la demande. Là, l’autorisation est donc élargie à la SVOD et la télé gratuite et payante. Et devrait profiter à bien plus de films.

Certes, le CNC prend soin de préciser que cette mesure «ne remet en cause en aucune manière la chronologie des médias ni son évolution prochaine». Mais alors que ces sacro-saintes règles, qui régissent la sortie des films en France depuis leur sortie en salles jusqu’à leur diffusion à la télévision sont actuellement renégociées, cela risque bien d'ouvrir une brèche plus importante. Et de créer une jurisprudence.

mardi 9 mars 2021

Une brèche de plus: « Nomadland», candidat aux Oscars, sur Disney+ dès le 30 avril

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Cérémonie d'ouverture des Oscars 2020

Il a décroché deux des récompenses les plus prestigieuses lors des Golden Globes fin février, sorte de répétition générale des Oscars, celles du meilleur cinéaste et du meilleur film. Mieux, selon la Bible du cinéma à L.A Variety, il a raflé, en une saison, 58 prix au total dans différents festivals et cérémonies, dont le Lion d'Or à Venise en août dernier. Au total, 35 prix pour la réalisatrice, 13 pour le scénario, neuf pour le montage, et un pour le film. Un film de calibre donc, qui est logiquement donné favori pour l'édition 2021 des Oscars, qui se tiendront ce dimanche - dans des conditions évidemment particulières, pandémie oblige, sans parterre de stars aux robes chatoyantes sur tapis rouge.

Et pourtant. Nomadland de la réalisatrice chinoise Chloé Zhao, film déjà bardé de prix, une fois la cérémonie des Oscars bouclée, quelle que soit l'issue, sortira... directement sur la plateforme de streaming vidéo Disney+ «dans plusieurs pays européens». Et ce dès le 30 avril, soit quatre jours après la cérémonie des Oscars, affirmait il y a quelques jours Satellifax. Autant dire que les règles régissant la chronologie des médias, et qui plus est celles réglant implicitement le parcours d'un film susceptible de dérocher la récompense suprême, sont explosées entaillées. Une fois de plus.

Bande annonce de Nomadland

Ce film, entre fiction et documentaire, avec la grande Frances McDormand, raconte comment, après la crise des subprimes de 2008, des Américains moyens se sont retrouvés chassés de leur maison et ont fait le choix de vivre sur la route, dans leur voiture ou camionnette, au gré des petits boulots qu'ils pouvaient décrocher.

Un indice, déjà: ce long métrage a été produit par Fox Searchlight, division «indépendante» du studio Fox, racheté par Disney depuis. Il est déjà sorti sur une petite combinaison de salles et sur la plateforme Disney+ aux Etats-Unis. En France, il est (était ?) programmé au 21 avril au cinéma, à condition que les salles soient ouvertes d'ici là, indiquait Le Parisien le 1er mars.

Un autre indice: dès avril 2020, l'Académie des Oscars, pressentant que la pandémie serait une tendance longue, avait édicté une nouvelle règle d'admissibilité - s'appliquant uniquement pour l'année 2021 : les films en lice n'ont plus l'obligation d'être sortis en salles au moins une semaine, à raison de trois séances par jour, dans le comté de Los Angeles, ce qui d'ordinaire est la condition minimum. En clair, la compétition pour cette 94e édition - qui a été décalée au 25 avril (au lieu du 28 février) - était d'emblée ouverte aux films qui sont sortis sur les plateformes de streaming. La règle était également valable pour les Golden Globes.

Et il est vrai que, depuis avril dernier, la majorité des salles de cinéma sont restées fermées dans le monde entier - dont à Los Angeles, véritable baromètre mondial pour les studios quant aux sorties de films, les tournages ont repris de manière chaotique aux Etats-Unis, et peu de films américains sont sortis.

Dès avril 2020, les règles étaient claires du côté de l'Académie des Oscars: Nomadland serait précédé d'une distribution dans des salles IMAX dès le 29 janvier. Et si les salles de cinéma n'étaient toujours pas ouvertes le 19 février, Disney, le distributeur, pourrait le diffuser sur sa plateforme Disney+. Le studio ne s'en prive donc pas. Au risque d'ouvrir encore plus une brèche.

Comme je l'avais écrit fin 2020, coup sur coup, la Warner puis Disney avaient annoncé la sortie simultanée en salles pendant un mois (aux US) *et* sur leurs plateformes de streaming vidéo respectives, HBO Max et Disney+ de tous leurs films en catalogue pour l'année 2021.

Sans compter que, lorsque les salles rouvriront, il y aura inévitablement un embouteillage de productions à diffuser. On compterait actuellement 250 films français et 150 films internationaux produits en France et non diffusés depuis le début de la crise, relevaient plusieurs spécialistes ce matin sur Twitter, dont Jean Labadie.

jeudi 4 mars 2021

Deep Nostalgia, ce service plus que troublant qui recourt à l'IA pour animer de vieilles photos de famille

Vidéo promotionnelle de MyHeritage

C'est un des derniers services en ligne à la mode, qui circule en boucle sur les réseaux sociaux. de Twitter à LinkedIn, bon nombre d'internautes ont déjà fait joujou avec. Forcément, il est étrange, met un peu mal à l'aise - ce qui le rend furieusement viral. Vous avez sans doute vu, ces derniers jours, sur les réseaux ou un site, une vieille photographie en noir et blanc, une sculpture, un dessin ou un tableau qui prenait étrangement vie dans une courte vidéo, où le personnage esquissait une discrète mimique. Cette image a été transformée grâce à Deep Nostalgia, un nouveau service lancé fin février par le site de généalogie MyHeritage, qui anime des vieilles photographies de famille grâce à une technologie d'intelligence artificielle. C'est un nouvel exemple de comment une manipulation de l'image basée sur l'AI peut devenir de plus en plus mainstream.

Pour y recourir, il suffit de se créer un compte sur le site MyHeritage, d’y télécharger une photographie ou un dessin et d’attendre une trentaine de secondes pour le voir s’animer.

La société derrière ce service gratuit n'a rien d'anodin: la start-up israélienne MyHeritage est spécialisée dans les arbres généalogiques. Elle commercialise, dont sur son site francophone, un kit d’analyse du génome ciblant les particuliers – activité pourtant illégale en France. Son coeur de métier consiste donc à collecter les informations génétiques personnelles de millions d’utilisateurs dans le monde. Précisons que MyHeritage revendique 62 millions d'utilisateurs dans le monde, et 58 millions d'arbres généalogiques dans 42 langues. Et que cette start-up a été rachetée le 24 février par le fonds d'investissements californien Francisco Partners, pour au moins 600 millions de dollars. Avec ce service de photographie animée, elle s'offre aussi un coup de pub à peu de frais.

Pour recourir à ce service Deep Nostalgia, mieux vaut donc éviter d'utiliser des photographies personnelles, de personnages vivants, ou dont les proches vivent encore, s'inscrire sous un pseudo, et utiliser une adresse e-mail dédiée aux services commerciaux ou nébuleux.

Des photographies animées aux deepfakes

Il montre aussi que les techniques de manipulation de l'image, les deepfakes - cette technologie qui permet de «coller» le visage d'une personne d'une image à une autre - deviennent populaires, faciles d'usage, comme en politique, ce que j'expliquais dans ce billet. Or Deep Nostalgia s'avère lui aussi excellent pour animer des traits de visage et des expressions. Mais il peut aussi servir à générer des données pour remplir les «trous» de ce qui peut être vu dans les photos d'origine, créant un certain trouble.

L'argument de MyHeritage est imparable. «Les résultats peuvent être sujets à controverse et il est difficile de rester indifférent à cette technologie. Ce service est destiné à un usage lié à la nostalgie, à ramener des ancêtres aimés à la vie. Notre pilote de vidéos n'inclut pas la voix afin d'éviter tout abus, comme la création de vidéos deepfakes de personnes vivantes», précise la start-up.

Cruise.jpg, mar. 2021

Extrait d'un deepfake de Tom Cruise sur TikTok

Les vidéos générées automatiquement pas Deep Nostalgia ne tromperont ainsi personne, mais d'autres usages de la même technologie peuvent être très difficiles à distinguer de la réalité. Tom Cruise constitue en cela un cas particulier. Le mois dernier, un nouveau compte TikTok baptisé deeptomcruise a engrangé des millions de vues avec une série de vidéos qui sont visiblement des versions deepfakes de l'acteur s'adressant à la caméra. Ces fakes de Tom Cruise sont tellement réalistes que plusieurs programmes destinés à détecter des contenus manipulés, comme Deepware, censé détecter les deepfakes, sont incapables de les détecter.

Jetez-y un œil, c'est extrêmement troublant. Je vous renvoie aussi vers cette très bonne analyse image par image réalisée récemment par Philippe Berry, correspondant aux US pour 20 minutes. Selon lui, derrière cette «performance» se trouverait l’acteur américain Miles Fisher, «qui a régulièrement prouvé par le passé qu’il n’avait pas besoin d’effets spéciaux pour devenir Tom Cruise».

Déjà en 2019, un clip vidéo réalisé par le comédien Bill Hader était devenu viral: il y mettait en scène un faux Tom Cruise dans un show de David Letterman.

mercredi 6 janvier 2021

Passeport immunitaire, fitness en ligne, cinéma "de luxe": sept tendances tech pour l'année (post-dystopique?) 2021

Image extraite du jeu vidéo Cyberpunk 2077

L'année qui vient de s'achever restera sans doute gravée comme une dystopie grandeur nature, où la réalité du quotidien a rattrapé celle narrée dans les romans d'anticipation. En un an, des nouveaux gestes irréels devenus des pratiques du quotidien se sont imposés - flâner dans la rue au milieu d'une foule masquée, remplir une «attestation» papier ou via son mobile avant toute sortie, saluer ses parents d'un étrange mouvement du coude, entrer dans un magasin après s'être frictionné les mains de gel hydroalcoolique. Etrangement, nous avons (à peu près) intégré cette dystopie quotidienne qui nous semblait inacceptable il y a encore peu.

Cela relève de la lapalissade: la pandémie de Covid-19 a été le fait majeur de l'année 2020, qui nous marquera à vie. C'est aussi l'événement qui a le plus marqué le monde entier depuis la seconde guerre mondiale. Cette infection respiratoire s'est répandue dans le monde comme une traînée de poudre en quelques mois, provoquant près de 2 millions de décès en moins d'un an, faisant plonger les cours du brut au-dessous de zéro, et contraignant les gouvernements à confiner plus de la moitié de l'humanité - quitte à réduire de manière spectaculaire leurs libertés personnelles, puis à limiter la casse économique en adoptant des 'Plans Marshall'.

Autant de changements qui vont durablement bouleverser notre existence et rendre difficile tout retour en arrière. Même si nous regardons fixement la crise sanitaire, au jour le jour, la planète est en train de se transformer. A marche forcée.

Dans ce contexte littéralement extraordinaire, de nouveaux usages se sont imposés dans notre quotidien. Et demain, quel sera le «monde d'après»? De la même manière que durant les deux guerres mondiales, la crise du Covid a accéléré des tendances qui n'étaient qu'en germe, et a favorisé le passage d'une société à une autre.

Tous vaccinés, vers un Passeport immunitaire

passeport-scovid.jpg, janv. 2021

Grâce à l'apparition des vaccins, et aux plans de vaccinations déployés par les différents pays, les épidémiologistes ont bon espoir que la situation s'améliore. Ces vaccins seront peut-être *La* solution pour que les pays mettent fin aux (re)confinements qu'ils sont parfois contraints d'imposer, pour ralentir les nouvelles vagues du virus.

Certes, le vaccin contre le Covid ne sera pas obligatoire - en tous cas pas en France. Mais comme je l'évoquais ici, un passeport immunitaire, par exemple stocké sur nos mobiles, fera tôt ou tard son apparition. Y figureront les résultats de notre dernier test PCR ou test sérologique, démontrant que nous sommes négatifs. Voire le fait que nous sommes vaccinés (comme dans le traditionnel carnet de vaccinations) - ce qui sera peut-être exigé, à l'avenir, pour prendre l'avion ou entrer dans certains pays.

Déjà à Los Angeles, les personnes vaccinées contre le coronavirus peuvent en enregistrer la preuve dans leur iPhone, avec le service «Wallet», indique le journal Le Temps. «Une preuve de vaccination stockée au cœur de son iPhone, au sein d’un service développé par Apple.» Avec Android de Google, cette possibilité leur est aussi offerte via le service «Pay Pass». Les géants américains de la tech vont-ils jouer un rôle majeur dans la campagne de vaccination mondiale? En Suisse, l’OFSP préfère que ces données soient stockées dans l’application helvétique myViavac.

Avènement du télétravail et du télé- enseignement

Souvent lancé dans la précipitation lors du premier confinement en mars 2021, le télétravail devrait continuer de se développer. De nouveaux outils sont entré dans les usages des entreprises et des salariés, notamment des plateformes de collaboration (comme Slack, Teams de Microsoft) et les outils de visioconférence, comme Zoom. Réunions (virtuelles certes), envois de fichiers numériques lourds, échanges informels par messagerie instantanée privée, ou échanges en direct avec son équipe dans un fil de discussion, ravivé par des blagues et des émojis: malgré tout, les salariés ont tenté de reconstituer (un peu) la vie sociale du bureau via ces outils virtuels. Au point que, en entreprises, les applications vidéos sont devenues le moyen par défaut pour communiquer, détrônant ainsi les simples appels téléphoniques traditionnels.

Parallèlement, les écoliers et instituteurs et professeurs se sont familiarisés avec l'école à distance, là aussi avec des outils qui étaient parfois déjà prééxistants, comme la plateforme d'apprentissage en ligne (sous licence libre GNU :) Moodle, le logiciel Discord, initialement destiné aux fans de jeux vidéos, quia cartonné chez les profs, des campus virtuels créés par certaines écoles, telle Neoma Business School...

E-commerce massif

Si la France était déjà une des championnes européennes dans l'utilisation du e-commerce - lointain héritage de la vente par correspondance imposée par La Redoute et consorts -, son développement s'est généralisé durant les deux confinements en 2020. Avec même des variantes comme le clic and collect (pour commander en ligne et aller récupérer ses courses sur place en boutique), imposant à des acteurs traditionnels du retail de pactiser avec des start-up du secteur, comme Carrefour avec Uber Eats en avril dernier.

Consécration du fitness en ligne

og__bahei39dfoxu.png, janv. 2021

Au-delà de l'achat à distance de biens, le modèle du e-commerce a renforcé la généralisation des abonnements (remember, je vous en parlais dans ce billet sur la vogue des abonnements, de Netflix aux kiosques numériques de presse). «Des achats en ligne aux paiements et aux (nouvelles formes de) fitness (...). La technologie maintient les entreprises en vie et peut-être modifie-t-elle de façon permanente nos comportements», souligne la banque d'affaires GP Bullhound dans cette étude sur les tendances tech 2021.

Il cite donc les cours de fitness en ligne - qui survivront au Covid-19. De fait, face à la fermeture des salles des sport, plusieurs réseaux et associations sportives ont développé leurs formules de cours vidéo sur abonnement. Même Apple a lancé son propre service de cours de fitness, Apple Fitness+, le 14 décembre dernier. Des cours sur abonnement, à suivre sur iPad ou iPhone, pendant que l'Apple Watch collecte des données sur les exercices réalisés. Les utilisateurs recevront ensuite un feedback de leur séance, indiquant le nombre de calories dépensées, leur fréquence cardiaque ou encore la durée exacte de leur entrainement.

Les jeux vidéos, réseaux sociaux de demain

Là encore, la pandémie a accéléré ce changement, qui était déjà latent dans l'univers du jeu vidéo, les éditeurs rajoutant des fonctionnalités qui ont renforcé la dimension communautaire de ces jeux: tchats, visioconférence intégrée... «Les joueurs commencent à choisir de se regrouper dans 'Call of Duty: Warzone' ou de se rendre sur l'île de leurs amis dans 'Animal Crossing : New Horizons' plutôt que de passer un coup de fil», souligne l'étude de Bullhound.

Exemple: évidemment le jeu Fortnite, Le carton qui s'est confirmé en 2020, dont je parlais dans ce billet - comme nouveau réseau social potentiel. Dans Fortnite, il n’y a pas de sang et les graphismes sont cartoonesques. On peut inviter ses amis dans un jeu, et leur parler grâce à la fonction vocale incluse. Son Battle Royale aux 350 millions de joueurs dispose d'un sérieux avantage: il est disponible sur tous les supports, pour consoles de jeux vidéos (Xbox, Nintendo Switch), PC et Mac, et, surtout ,depuis un an, pour les mobiles (iOS et Android) - parfait pour les ados.

Il a commencé à accueillir des événements virtuels - normal, ils ne peuvent avoir lieu dans la vraie vie, grippée par le coronavirus - comme des concerts virtuels du rappeur américain Travis Scott. Et bientôt des événements sponsorisés par des marques?

Aller au cinéma, bientôt un luxe?

netflix-salle-cinema.jpg, août 2020

Evidemment, c'est le sujet qui me tient le plus à cœur: alors que les salles ont été fermées une bonne partie de l'année 2020 - et le sont toujours dans bon nombre de pays - en raison de la pandémie, est-ce que cela risque de rendre ringarde la sortie au cinéma?

Demain, est-ce que aller au cinéma (re)deviendra une sortie normale, comme dans le «monde d'avant»? Je me posais déjà cette question dans ce billet fin avril 2020, puis fin août, puis en décembre dernier, lorsque la Warner a annoncé que *tous* ses films de l'année 2021 sortiraient simultanément en salles et sur sa plateforme de streaming vidéo HBO Max pendant un mois, pour les Etats-Unis. Disney a suivi peu de temps après, faisant une annonce similaire.

Alors que les salles de cinéma sont encore fermées aujourd'hui, dont en France, les réalisateurs et diffuseurs cherchent des solutions pour assurer leurs sorties de l'année. Ce qui sera en salles ou pas. Certains ont déjà trouvé la parade: Aka @FilmsDeLover développait un long thread Twitter mardi sur les très nombreux films réalisés par des réalisateurs et réalisatrices de renom, qui sortent leurs films direct sur Netflix cette année. LA liste est impressionnante (ou accablante, c'est selon): Jean-Pierre Jeunet (Big bug), Alexandre Aja (O2), Paolo Sorrentino (E stata la mano si dio), Richard Linklater (Appolo 10 1/2), Jane Campion (The power of the dog)...

Prédominance totale des Gafa

gafam.jpg, janv. 2021

C'est un fait: les géants technologiques, dont les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et consorts) ont grossi à la faveur des différentes crises, telle celle de 2008, pour devenir des mastodontes. Sans limites. L'an dernier, même la crise sanitaire et économique liée à la pandémie du Covid-19 ne les a guère affaiblis. Au contraire : les nouveaux usages liés au confinement et au télétravail leur a permis de croître encore davantage – ainsi que leur capitalisation boursière (voir cette enquête), qui a atteint des sommets sans précédent.

Mais la régulation du numérique - et donc de ces monstres - est devenue un sujet-clé, tant au niveau européen avec la discussion des «Digital Services Act» et «Digital Market Act», de nouvelles régulations européennes présentées depuis décembre dernier par la Commission européenne, qu'aux Etats-Unis, après un rapport assez radical à leur sujet émis par le Congrès en octobre dernier, qui pointe leurs comportements anticoncurrentiels, le nouveau président démocrate Joe Biden pourrait bien pousser dans ce sens. Bruxelles comme Washington pourrait mettre ces géants à l'amende, depuis des précédents où l’Europe a déjà mis à l’amende plusieurs de ces firmes pour abus de position dominante, tel Microsoft, qui a écopé dès 2004 d’une amende de 497 millions d'euros.

2021 peut donc tout de même êtr esynonyme d'optimisme, d'espoir. Je vous le souhaite, bonne année 2021 !

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