vendredi 4 décembre 2020

Le coup de canif de la Warner à l'industrie du cinéma (des sorties en salles bientôt désuètes ?)

1588861885.jpg, déc. 2020

Le couperet est tombé hier. Aux Etats-Unis, *tous* les films WarnerBros attendus pour 2021 sortiront sur la plateforme américaine de vidéo à la demande HBO Max pour un mois, le même jour que lors de leur sortie en salles, a annoncé le studio dans un communiqué. La Warner sortira donc ses films à la fois en streaming et au cinéma. Une première.

En temps normal, dans la version US de la chronologie des médias, les grosses productions hollywoodiennes doivent être projetées uniquement en salle durant 90 jours qui suivent leur sortie avant d'être diffusées sur d'autres supports. Mais la fermeture des cinémas dans de nombreuses régions américaines, dont New York et Los Angeles, a contraint les distributeurs à trouver des solutions de repli.

Les studios tentent ainsi la recette de la dernière chance pour tenter de limiter l'impact de la pandémie de coronavirus sur leur activité, après une année catastrophique pour eux. «Nous vivons dans une période sans précédent, qui nécessite de faire preuve de créativité pour trouver des solutions», a expliqué la PDG de Warner Bros, Ann Sarnoff, en présentant cette décision. Alors que les salles ont été fermées une bonne partie de l'année aux Etats-Unis, confinement oblige - or, les US servent souvent de baromètre aux studios de cinéma pour leurs sorties de films.

Aux quatre coins du monde, la plupart des salles ont été soumises au même régime sec - en France, les cinémas ont dû fermer pendant le premier confinement, de mi-mars à mi-mai, et de fin octobre jusque vraisemblablement mi-décembre.

Au moins 17 titres concernés

3283826.jpg, déc. 2020

Dune de Denis Villeneuve

Absolument tous les films de Warner Bros sont concernés, y compris les blockbusters attendus, censés drainer du public en salle - tels les très attendus Matrix 4 - il devait drainer 1,6 milliard de dollars de recettes dans le monde - et Dune. Ce dernier, film à gros budget réalisé par Denis Villeneuve, remake du film de SF mythique de David Lynch, avec en tête d'affiche une star montante, Timothée Chalamet, dans le rôle du héros Paul Atréides, devait être un des grands rendez-vous de la saison cinématographique 2020, et recréer un sentiment de communion. Sa sortie avait déjà été reportée.

En tout, au moins 17 titres seraient concernés l'an prochain, parmi lesquels un «préquel» inspiré par la série Sopranos et une suite au film de super-héros DC Suicide Squad. Ce «tombeau» de films compte aussi des espoirs pour les Oscars 2021 (Judas and the Black Messiah, The Many Saints of Newark, King Richard, and Cry Macho), et des blockbusters, comme le sequel Godzilla vs. Kong.

Mi-novembre, Warner avait déjà annoncé que Wonder Woman 1984 sortirait aux Etats-Unis simultanément dans les salles et sur HBO Max le jour de Noël.

Certes, cette annonce ne s'appliquera dans l'immédiat qu'aux Etats-Unis, le service HBO Max n'étant pas disponible à ce stade dans d'autres pays, où le catalogue Warner Bros sortira normalement dans les salles de cinéma l'an prochain.

Il n'en n'est pas question en France, où de toute façon, la chronologie des médias sert de pare-feu: elle interdit la sortie simultanée d'un film en salles et sur une plateforme de streaming. Tout juste a-t-on ceu, cette année, lors des confinements, certains films sortir directement en VOD, après l'accord express du CNC.

Séisme attendu

Le problème, c'est que cette annonce de la Warner témoigne de la difficulté pour Hollywood de s'adapter à la crise sanitaire aux Etats-Unis. Et elle apporte un sérieux coup de canif aux codes et les pratiques de l'industrie du cinéma. Elle crée un précédent. Est-ce que cela ne va pas donner des idées à d'autres studios, acculés face à cette pandémie, malgré les espoirs que suscitent l'arrivée de vaccins ?

Après tout, Disney dispose lui aussi, depuis quelques mois, de sa plateforme de streaming vidéo mondiale, Disney+, qui semble plutôt bien marcher. Lui aussi a sous le coude des blockbusters dont il a dû reporter la sortie en salles à plusieurs reprises - trop risqué avec la pandémie. Et il a entamé cette logique: il a sorti son remake de Mulan sur Disney+ en septembre. Soul, dernière production des studios d'animation Pixar, «sortira» (ou plutôt sera diffusée) aussi sur Disney+ aux Etats-Unis le jour de Noël.

Est-ce que, comme le craignent certains analystes, les cinémas traditionnels vont être relégués au second plan du modèle économique derrière le streaming pour les sorties de salles, en vitesse accélérée ? Voire, comme je me posais la question hier, et déjà dans ce billet il y a quelques semaines, est-ce que aller au cinéma ne va pas devenir quelque chose de désuet ?

dimanche 22 novembre 2020

Et si on faisait bientôt du tourisme virtuel ?

Capture d’écran (25).png, nov. 2020

Carbone & Silicium, Mathieu Bablet

Et si les voyages virtuels devenaient la norme demain? Comme de nouveaux jeux vidéos? J'avais déjà lu cette planche dans la BD Carbone & Silicium (Ankama Editions), saisissante somme dystopique de 260 pages de Mathieu Bablet, qui retrace les voyages aux quatre coins du monde, à travers trois siècles de deux androïdes dotés d'intelligence artificielle, Carbone et Silicium.

Ces prototypes de robots à l’apparence humaine, créés en 2046 dans la Silicon Valley, sont destinés à travailler dans les hôpitaux, ou à s’occuper des gens malades, âgés et mourants. Mais lors d’un voyage en Inde, Silicium parvient à s’échapper, et quand la date d’expiration de Carbone arrive à terme, sa créatrice, Noriko Ito, modifie son code-source pour permettre à son esprit de se transférer dans un autre corps à chaque génération. Durant les trois siècles suivants, et bien qu’ils soient recherchés par la corporation Mekatronic pour avoir enfreint la charte robotique, la route des deux androïdes se croisera à de multiples reprises, et ils deviendront les témoins privilégiés de l’évolution de la race humaine, dont ils sont le reflet.

agra 2.jpeg, nov. 2020

Dans cette planche donc, le robot Silicium parcourt le temple d'Agra, en Inde, toujours majestueux sous le soleil, mais désert et délabré, où errent quelques indiens à pied ou à vélo, tandis que d'autres se baignent dans le Gange. Il y croise juste un «guide VR», qui porte une étrange antenne circulaire sur le dos - pour les casques de réalité virtuelle.

Dans cette dystopie, qui se déroule dans un futur très lointain, «Je suis payé pour me balader avec cette caméra sur la tête dans les lieux les plus connus, les riches blancs ou les gros chinois voient tout ce que je vois grâce à leur casque, tranquillement assis depuis leur canapé», explique le guide à Silicium. Et d'expliquer: il reçoit des indications sur sa tablette et propose à ses clients des itinéraires à la carte - mais «tous veulent le même parcours autour du Taj Mahal, je répète en boucle le même discours». Et si la réalité rejoignait la fiction?

Capture d’écran (23).png, nov. 2020

Capture d’écran (22).png, nov. 2020

Par un hasard un peu glaçant, j'ai reçu il y a quelques jours un communiqué de presse d'une «agence de voyages virtuels» (si, si), qui propose, «à l'aide d'un casque de réalité virtuelle, de se "téléporter" et de pouvoir voyager pour vivre un intense moment de liberté et de bien-être sans se déplacer».

Elle passe rapidement sur le fait que le tourisme fait partie des secteurs d'activité mis en difficulté avec la crise sanitaire actuelle liée à la pandémie, mais indique que «ces voyages sont destinés à toutes les personnes qui ont besoin et envie d'évasion, que ce soit dans les Ehpads, résidences seniors, instituts spécialisés dans le handicap, hôpitaux».

Pour un forfait à partir de 99 euros par an, l'agence propose donc un casque en location, garanti un an (aucune précision sur le modèle ou la marque), et un abonnement mensuel pour actualiser «le catalogue de voyages virtuels et d’expériences à 360°», fourni par Agov SAS, jeune agence de production de vidéos immersives à 360°.

C'est encore un peu brouillon, mais les premières démos proposées à la presse sur son site - des vidéos VR de quelques secondes - esquissent une tendance qui pourrait se confirmer. Pourquoi se fatiguer à prendre un avion pour aller à l'autre bout du monde? Connecté à son casque de réalité virtuelle, avachi dans son canapé, on pourra profiter virtuellement des plaisirs propres au voyage: «profiter d'un moment au calme sur une plage paradisiaque, de s'offrir une plongée avec les requins, de se détendre grâce à un exercice de relaxation , de visiter un jardin japonais, de faire un tour sur le village du Vendée Globe, d'assister à un concert privé», vante l'agence.

Déjà des Big Tech ont commence à commercialiser des expériences virtuelles, tels Airbnb, TripAdvisor ou Amazon. Sur Amazon Explore, on peut par exemple payer pour une assister à une séance d’œnologie en Argentine, apprendre à faire des tacos au poisson fumé au Mexique, ou visiter virtuellement le temple Nanzenji de Kyoto.

Plusieurs questions vertigineuses sur l'avenir du tourisme commencent à se poser, avec la pandémie qui a totalement changé la donne pour ce secteur, en moins d'un an, et bouleversé des pratiques qui étaient devenues normales. Est-ce que prendre un vol long courrier sera, demain, encore à la portée du plus grand nombre? Les compagnies aériennes pourront-elles pratiquer les mêmes tarifs que jusqu'à il y a peu? Est-ce que le tourisme de masse existera encore, alors que la concentration humaine en tout lieu est désormais proscrite au nom de la «distanciation sociale»? Avec la pandémie, tout ce qui était devenu acquis est devenu compliqué.

Dans combien de temps pourra-t-on reprendre l'avion dans des conditions presque normales? Alors que plusieurs compagnies aériennes mondiales sont en grande difficulté financière, demain, pour voyager, surtout sur des vols longs courriers, il faudra probablement monter patte blanche, prouver que l'on est «sain» - avec par exemple une sorte de passeport sanitaire numérique, ou un certificat de vaccination sur appli mobile - comme CommonPass - qui prouve que l'on est vacciné et/ou testé négatif au Covid-19.

dimanche 23 août 2020

Quelques leçons à retenir d'un été (peut-être) meurtrier pour le cinéma

570254-photos-du-cinema-sur-l-eau-de-paris-plages-3.jpg, août 2020

Demain, est-ce que aller au cinéma (re)deviendra une sortie normale, comme dans le «monde d'avant»? Je me posais déjà cette question dans ce billet fin avril. Puis le 22 juin, les salles sortaient tout juste de plus de trois mois de fermeture forcée. A cette période, les idées commençaient à bouillonner autour de nouvelles formes de projection des films, entre drive-in et reprise des projections. Dans cette veine, début juin, le groupe MK2 a même organisé une projection du film Le Grand Bain pour une poignée de privilégiés sur des bateaux sur la Seine.

Et depuis ? Rien. Ou pas grand-chose qui ne laisse augurer une reprise explosive de l'industrie du cinéma. Un «été meurtrier» pour le 7ème Art, ou presque. Plusieurs signaux ont laissé percevoir les bouleversements que vont connaître l'industrie du cinéma, accélérés par cette crise sanitaire qui n'en finit pas. Des signaux faibles, qui préfigurent un tournant radical tant dans le business du cinéma que dans notre manière de regarder des films - aller en salles sera-t-il encore normal demain?

En cette rentrée, pile deux ans après la sortie de mon livre Netflix & Cie, les coulisses d'une (r)évolution (Armand Colin) - livre qui a eu une longue vie (je m'en félicite), et a été lauréat cette année du Prix Lycéen du livre SES. j'ai voulu relever plusieurs de ces signaux faibles qui ont marqué cet été l'écosystème du cinéma, chahuté par la crise du Covid-19 et Netflix et les autres acteurs du streaming vidéo.

Chute de fréquentation des salles

le-cinema-francais-et-le-tourisme-en-France.jpg, août 2020

Premier constat en cette fin d'été, après la joie mêlée à l'incertitude du 22 juin dernier, jour de leur réouverture coordonnée, les salles de cinéma françaises n'ont pas vu le public réaffluer. Même si les professionnels avaient préparé le terrain. La semaine dernière, on comptait 1,3 million de téléspectateurs, en chute de près de 72% par rapport à l’année dernière à la même époque. La meilleure performance depuis la réouverture des salles le 22 juin, selon CBO Box Office, mais la fréquentation reste à la peine.

En cause, une inquiétude diffuse du grand public (quel degré de risque y a-t-il à passer 2 heures dans une salle fermée), et surtout, moins de nouveautés captivantes que prévu à l'affiche. Certes, des films sortis avant le confinement ont pu être reprogrammés, et l'arrivée de comédies, entre les «grosses comédies» un rien balourdes (T'as pêcho?, Les blagues de Toto, numéro un du box office avec près de 200 000 entrées !) et bonnes surprises portées par de bonnes critiques (Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi et John Wax). Mais les blockbusters américains qui devaient sortir fin juillet, les traditionnelles locomotives en été pour les salles, ont été reportés, comme Tenet de Christopher Nolan, ou le dernier Disney, Mulan, de Niki Caro. Quant aux distributeurs français, certains ont renoncé à programmer des sorties pendant cette période critique.

Le Grand Rex ferme temporairement ses portes

Pour la première fois de son histoire, le mythique grand cinéma sis sur les grands boulevards parisiens a annoncé, le 27 juillet dernier, baisser le rideau du 3 au 26 août. La cause? Rester ouvert tout l'été n'était pas rentable pour lui. Faute de sorties de blockbusters notamment. Et meubler avec des soirées marathons thématiques, ne suffisait plus. Il rouvrira le jour de la sortie de Mulan.

Qui plus est, Disney et consorts commencent à moins partager leurs catalogues de films avec les salles traditionnelles pour des rétrospectives! Un effet pervers naissant des nouvelles plateformes de streaming vidéo, telle Disney+, qui veulent garder leur catalogue pour leurs seuls abonnés. «Il devient difficile d’innover et de proposer d’autres marathons au public avec notamment l’interdiction de piocher dans les catalogues de Disney et de la Fox», expliquait récemment Alexandre Hellmann, propriétaire du célèbre cinéma.

Cet été, plusieurs autres cinémas ont décidé de refermer provisoirement: des indépendants du quartier Latin à Paris, Le Palace à Lons-le-Saunier (Jura), le Castillet à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le Darcy à Dijon...

Netflix & co grillent la politesse aux salles obscures

netflix-salle-cinema.jpg, août 2020

Autre fait: on commence à voir des films sortir simultanément dans une poignée de salles et sur une plateforme de streaming. Le rêve de Netflix devient réalité. Ce printemps, plusieurs films avaient été autorisés à sortir directement en VoD sur les petits écrans, alors que les salles étaient fermées. Pour permettre aux réalisateurs de les diffuser quelque part, et éviter la catastrophe économique.

Ce qui a donné des idées aux streamers. Début août, Hollywood a connu un petit tremblement de terre: Disney a annoncé qu'un de ses mega-blockbusters de l'année, Mulan de Niki Caro, décalé à plusieurs reprises, sortirait finalement le 4 septembre prochain directement sur la plateforme Disney+ aux États-Unis, mais aussi au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie et dans plusieurs pays européens.

Cette exclusivité a un prix : pour visionner le film, il faudra payer 29,99 dollars en plus du coût de l'abonnement. Cette annonce a donné des sueurs froides aux exploitants outre-Atlantique, qui comptaient, entre autres, sur Mulan pour de nouveau attirer les spectateurs dans les salles.

D'autres tentent les sorties simultanées. Le grand Werner Herzog sort son dernier film, Family Romance, LLC, petit bijou de SF qui interroge sur nos ultra-solitudes urbaines (demain, devra-t-on «louer» des amis et des proches?), dans une poignée de salles en France - et essentiellement sur Mubi (plateforme anglaise de streaming vidéo) dans les autres pays. Est-il inquiet pour l'avenir des salles? Il botte en touche dans cette interview au Monde: «La mère de toutes les batailles, c'est bien les salles et non les plateformes. Mais je ne suis pas un nostalgique». Son prochain film, Fireball, sera produit par Apple, et présenté au festival de Toronto.

Mignonnes, de Maïmouna Doucouré, premier film français très remarqué, est sorti cette semaine en salles dans l'Hexagone - et direct sur Netflix aux US, où la plateforme y a acquis les droits.

Premiers spots TV pour des sorties de films en salles

Un autre verrou a sauté - au bénéfice du cinéma ? Un premier décret publié le 7 août dernier sur l'assouplissement de la publicité télévisée autorise désormais - pour une période de 18 mois - les publicités télévisées pour le cinéma. Dès le 8 août, M6 diffusait ainsi le premier spot TV pour la sortie d'un film en salle - précisément celui d'un des rares blockbusters ayant maintenu sa sortie cet été, Tenet.


spot TV

Est-ce que l'ensemble du cinéma bénéficiera de cette ouverture publicitaire? Pas sûr. Les pubs TV pour le cinéma étaient jusqu'à présent interdites précisément pour protéger les films indépendants face aux blockbusters américains disposant d'une énorme force de frappe publicitaire. cette autorisation fera l'objet d'un rapport d'évaluation dans un délai de 15 mois, justement pour vérifier son impact sur la filière cinéma, - et voir quels types de films profitent ou pâtissent de cette réforme.

Des films diffusés à la télé même le samedi soir

Une autre brèche s'est ouverte le 7 août: les chaînes de télévision peuvent programmer des films quand elles le veulent, d'après un décret paru ce jour-là. Il a mis fin à une règle très décriée par le PAF, qui leur interdisait de diffuser en clair des films certains jours ou soirées, comme le samedi. Une disposition qui visait à protéger les salles de cinéma, décidée il y a plusieurs décennies au nom de la préservation de la sacro-sainte exception culturelle. Mais elle ne s'appliquait pas aux plateformes de streaming type Netflix - les chaînes en demandaient donc la suppression pour être mieux armées face à ces nouveaux géants. Le nouveau contexte lié à la crise du Covid-19 et les stigmates du confinement ont donc fait voler en éclats d'autant plus rapidement ce tabou. De quoi plomber d'autant plus les salles de cinéma?

Seule exception notable, Canal+ - un des grands argentiers du cinéma dans l'Hexagone - a annoncé le 20 août que ses samedis soirs seraient réservés au foot, avec les matchs de championnat de la Ligue 1.

Netflix & co s'attaquent à Broadway (et aux comédies musicales)

Une autre brèche liée à la pandémie permet à Netflix et ses concurrents d'avancer leurs pions sur le terrain de la comédie musicale. Netflix a annoncé la diffusion prochaine sur son service de la comédie musicale inspirée de la vie de la princesse de Galles, Diana, qui devait être jouée à Broadway mais a été repoussée en raison du coronavirus. Radical, les producteurs de la société Grove Entertainment ont décidé de filmer la pièce dans un théâtre vide. Le spectacle devrait ainsi être publié sur Netflix début 2021, avant d'être joué à Broadway le 25 mai. Disney lui-même a fait sensation en diffusant en exclusivité le show à succès Hamilton, entraînant une augmentation massive des abonnements sur son service Disney+ .

vendredi 17 juillet 2020

Netflix confronté à l'attentisme des investisseurs

0602975329035-web-tete.jpg, juil. 2020

Il n'y a pas à dire, Netflix a assuré le show pendant la pandémie, profitant du confinement pour élargir son audience. Logique, les investisseurs attendaient la suite du spectacle avec impatience, à coup de cornets de popcorn - les objectifs de cours parfois démesurés des banques d'investissement, telle Goldman Sachs en fin de semaine dernière. Le géant de la vidéo en ligne ne pouvait se permettre de les décevoir, dans un marché du streaming vidéo en pleine ébullition.

Las, en 24 heures, il a subi un sévère revers à Wall Street, après avoir annoncé hier des résultats trimestriels moins bons qu'attendu. Actuellement, son cours de Bourse chute d'environ 7%, après avoir perdu près de 10% dans les échanges post-clôture hier soir, alors qu'il stagnait les jours précédents.

Pour satisfaire les investisseurs, le groupe aurait dû réitérer l'exploit réalisé en avril avec un nombre record de nouveaux abonnés - qu'il avait engrangés grâce à l'effet confinement, comment avait alors prévenu avec prudence son patron, Redd Hastings, dans sa lettre aux actionnaires. Il avait gagné 15,77 millions de nouveaux abonnés payants durant le premier trimestre, contre 7 millions attendus, pour atteindre, courant avril, 182,9 d'abonnés payants dans le monde.

Certes, le géant du streaming vidéo a annoncé hier une forte croissance de son nombre d'abonnés grâce à l'élargissement de son audience pendant le confinement. Il compte maintenant 193 millions d'abonnés payants dans le monde.

illustr netflix 2.jpg, juil. 2020

Mais pas assez aux yeux des investisseurs. Netflix a conquis 10,1 millions de nouveaux abonnés payants sur la période d'avril à juin. C'est moins qu'au premier trimestre, mais honorable: les analystes anticipaient "seulement" un gain de 8,2 millions d'abonnés sur la période, et le groupe annonçait un objectif de 7,5 millions.

Pourtant, côté prévisions, le groupe a déjà prévenu: la croissance de son nombre d'abonnés ralentirait au second semestre après un premier semestre exceptionnel, marqué par un gain net de 26 millions d'abonnés payants. ''"En conséquence, nous prévoyons pour le second semestre une croissance moindre que l'année précédente"'', précise la lettre adressée aux actionnaires.

Garder son audience captive

 

Netflix s'essaie à de nouveaux formats, que ce soient les documentaires qu'il propose en exclu - tel The Last Dance, celui consacré à Michael Jordan, ex-basketteur et icône de la pop culture des 90s, a créé un nouveau précédent, comme j'en ai parlé ici sur BFMTV. Ou avec ses shows de télé-réalité, tels "Too Hot To Handle" et "Floor is Lava" ont diverti ses millions d'abonnés confinés à domicile et/ ou au chômage. La firme de Los Gatos a également sorti plus de trente films depuis mi-mars.Extraction, un film d'action autour d'un trafic de drogue au Bangladesh, a été regardé par 99 millions de foyers en 28 jours.

Reed Hastings l'a toujours dit, son objectif est de garder captifs ses abonnés le plus longtemps possible - comme la télé naguère... «Les abonnés pensaient d'abord à nous comme un endroit pour revoir les shows d'autres chaînes. Puis comme l'endroit pour voir nos contenus originaux. Maintenant, ils viennent pour un vendredi soir au cinéma, avec Netflix proposant les premières des plus grands films au monde», a-t-il déclaré hier. 

Nouveaux concurrents

Le problème est que [Netflix|tag:Netflix] est confronté à une nouvelle donne colossale, qui rend les investisseurs encore plus exigeants: il va devoir ferrailler avec de nouveaux concurrents qui disposent - eux aussi - de moyens colossaux sur le marché de la télévision à la demande, comme [Disney+|tag:Disney+] (213 milliards de dollars de capitalisation boursière), [HBO Max|tag:HBO Max], filiale du géant des télécoms AT&T (216 milliards de capitalisation), et la plateforme d'Apple, Apple TV+ (Apple, pour mémoire: 1 670 milliards de dollars de capitalisation).

La concurrence continue de s'intensifier. La plateforme de streaming de NBCUniversal, Peacock, a été lancée cette semaine tandis que Walt Disney semble disposer d'un blockbuster potentiel avec sa comédie musicale ''Hamilton'', qui aurait dopé les téléchargements de son application de streaming Disney+.

Cet environnement n'a pas empêché son cours de Bourse d'enchaîner les records à Wall Street ces dernières semaines. Et de s'inscrire en hausse de près de 63% depuis le début de l'année. De quoi faire tourner la tête des investisseurs: vendredi dernier, son cours de Bourse a gonflé de 8%, parce que la banque Goldman Sachs anticipait une forte croissance des abonnés de Netflix : +12,5 millions sur le deuxième trimestre (à tort, donc). Goldman avait alors renforcé sa notation de l’action de Netflix à "achat" et augmenté son objectif de cours de l’action sur 12 mois de 540 à 670 dollars. Résultat de cette mini-bulle: sa capitalisation est aujourd'hui de 217 milliards de dollars, contre 241 milliards il y a encore une semaine.

Hollywood à l'arrêt

Et pour la suite, Netflix n'est pas non plus totalement immunisé contre les effets négatifs de la pandémie. La production télévisuelle et cinématographique - dont à Hollywood - reste à l'arrêt dans l'ensemble, d'autant que la pandémie semble connaître un regain aux Etats-Unis. Ce qui pourrait perturber ses projets futurs en matière de diffusion.

Netflix a réussi à se préserver jusqu'à présent : au moins 39 programmes originaux doivent être diffusés au cours du troisième trimestre, dont une nouvelle saison de la série ''The Umbrella Academy.'' Mais quid s'il ne peut reprendre ses tournages et post-productions?

Petite consolation pour Netflix, ses rivaux sont logés à la même enseigne. HBO Max a dû être lancé en mai sans son émission exceptionnelle "Friends Reunion Special", qui devait réunir les six héros de la série à succès ''Friends''.

vendredi 12 juin 2020

Fortnite, un nouveau «réseau social» ?

C'est un des phénomènes en culture numérique que nous, quadras geeks (enfin, nous le croyions), n'avons même pas vu arriver sur nos écrans pendant le confinement. Bon nombre d'écoliers et pré-ados ont été scotchés à Fortnite une bonne partie de leurs journées, pendant cette période. Fortnite? Une sorte de jeu vidéo en réseau gratuit, que (presque) tous les enfants connaissent. Complément d'enquête y a consacré un reportage très intéressant (par ici en replay) hier soir, et m'avait conviée à réagir sur ce phénomène (ainsi que sur Netflix, susceptible de commencer à menacer sérieusement la bonne vieille lucarne dans les salons), en direct de la Cité du cinéma (l'ensemble de l'émission est dispo ici).

Du coup, à l'arrache, j'ai réalisé un mini-sondage via le WhatsApp familial. J'en suis presque tombée de ma chaise. Mes neveux et nièces - loin d'être des enfants accros aux jeux vidéos - connaissent tous bien Fortnite, pour y jouer et avoir des copains (parfois cancres, a cafté un de mes neveux ;) qui y jouent. C'est un vrai phénomène. Dans le jeu le plus connu, Fortnite Battle Royale, un jeu de bataille royale anciennement payant, maintenant en free-to-play, jusqu'à 100 joueurs se battent dans des espaces de plus en plus petits pour finir comme dernière personne debout.

Dans les témoignages très éclairés et de mes neveux et nièces, le côte multijoueurs, entraînant («On peut y jouer en ligne pendant des heures avec ses copains») ressort. «Il y a des gens qui aiment bien dans mon école, parce qu'on peut se parler en audio avec un casque, et il y a plusieurs jeux: des cache-cache, des Battle royales, on peut inviter des amis dans notre groupe. Le principe, ce n'est pas que de tuer des gens: on peut d'aventurer partout, et dans le Battle Royale, on peut faire des constructions, des escaliers...», m"expliquait ma nièce, 10 ans, et déjà bien aguerrie :)

Dans Complément d'enquête, on croise Guylème, 14 ans, qui joue 4 heures par jour «avec des potes» ; Etan, même âge, a dépensé 600 euros en «skins» pour personnaliser son guerrier. Forcément, les journalistes sont allés chercher des spécimens d'enfants gros joueurs.

Assurément, ce jeu cartonne. Il compte désormais plus de 350 millions de joueurs inscrits dans le monde, selon les chiffres dévoilés début mai par Epic Games, l'éditeur du jeu, contre 250 millions il y a un an. Evidemment, le confinement a bénéficié à Fortnite. Rien qu’en avril, le Battle Royale a enregistré 3,2 milliards d’heures de jeu.

Les clés du succès ? Dans Fortnite, il n’y a pas de sang et les graphismes sont cartoonesques. On peut inviter ses amis dans un jeu, et leur parler grâce à la fonction vocale incluse. Son Battle Royale aux 350 millions de joueurs dispose d'un sérieux avantage: il est disponible sur tous les supports, pour consoles de jeux vidéos (Xbox, Nintendo Switch), PC et Mac, et, surtout ,depuis un an, pour les mobiles (iOS et Android) - ça tombe bien, aujourd'hui, même un pré-ado joue régulièrement avec le mobile ou la tablette de ses parents.

Ambassadeurs de marque et «skins» payants

Côté business et marketing, l’imagination d'Epic Games semble sans limites: il organise des championnats démesurés où les joueurs stars, de véritables ambassadeurs, viennent s’affronter en chair et en os. En tête desquels Kinstaar, l'une des vedettes françaises dans ce domaine, issue de l'équipe Solary, qui gagnerait près de 300.000 euros par mois, révélait Complément d'enquête (visiblement, certains fans du jeu n'ont pas du tout apprécié cet angle).

Si le jeu est gratuit, il propose des «skins», des tenues - payantes - pour le personnage virtuel du joueur. À chaque promotion d’un film ou d’une série, un «skin» est créé pour l’occasion. Epic Games se rémunère ainsi des deux côtés, grâce aux revenus générés par les annonceurs et par les fans.

Lors du confinement, Epic Games a présenté un nouvel espace dans le jeu appelé Fête Royale. Un endroit dans lequel les joueurs se rendent pour passer du bon temps et écouter de la musique - une manière de créer des événements, type concerts, qui ne peuvent avoir lieu dans la vraie vie actuellement, en raison des règles de distanciation sociale du «Nouveau monde», face au Covid-19. Cet espace a notamment accueilli la série de concerts du rappeur américain Travis Scott dont le premier a été suivi par 12 millions de personnes. On imagine les perspectives marketing par la suite - et, pourquoi pas, des concerts payants sur Fortnite ?

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Le 14 décembre dernier, les joueurs y ont découvert en exclusivité un extrait du dernier opus de la saga Star Wars, en présence du réalisateur J.J Abrams. Le 22 mai, les joueurs ont pu découvrir la bande-annonce du film de Christopher Nolan, Tenet.

Fortnite, jeu vidéo, monde virtuel, réseau social...

En fait, plus qu'un jeu virtuel en réseau, Fortnite est à la lisière du monde virtuel (un peu comme feu Second Life...) et du réseau social. Rappelez-vous: Second Life, lancé en 2003, consiste à se recréer une vie virtuelle. A l’époque, il était devenu si célèbre que des marques s’y étaient inscrites, des partis politiques, et même des entreprises y organisaient des entretiens d'embauches virtuel (so cool et branché à l'époque) - telles L’Oréal, Areva, Unilog, Cap Gemini, Alstom et Accenture: j'y avais alors consacré ce papier pour ZDNet ;)

Fortnite, comme l’expliquait son fondateur Tim Sweeney à Business Insider l'an dernier, «ce n’est plus seulement un jeu». « Nous croyons au pouvoir du “gameplay” social», assurait l'an dernier Tim Sweeney lors de sa présentation à la GDC, au moment de présenter l’Epic Games Online Service. Sous ce nom se cache un outil qui permet à n’importe quel joueur de se mettre en contact avec les autres, et ce quel que soit leur support. Une petite révolution dans un monde où, jusqu’ici, les joueurs PlayStation 4 ne pouvaient jouer qu'avec d'autres joueurs de PS4, etc.

En levant les barrières entre les joueurs, Epic Games s'est débarrass" de ces encombrants intermédiaires que sont Nintendo, Microsoft, Apple, ou Facebook.

mardi 26 mai 2020

Surveillance (à distance), passeport d'immunité, télétravail: la vie de demain à l'heure de la distanciation sociale

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C'était le lundi 16 mars au soir. Il y a un peu plus de deux mois, une éternité. Emmanuel Macron annonce lors d'une allocution télévisée le "confinement" obligatoire des Français, sans prononcer ce mot qui va devenir usuel - jusqu'au semi-"déconfinement" annoncé le 11 mai. Comme dans la plupart des pays, en confinant (claquemurant) sa population, le gouvernement espère contenir l'expansion de ce mystérieux virus, le Covid-19, en attendant d'avoir des traitements et un vaccin. Le 16 mars, comme beaucoup, j'ai cette impression de sidération, l'impression d'entrer dans un nouveau monde, où je vais devoir m'adapter. Au jour le jour. Quatre jours avant, le président annonçait la fermeture des crèches et établissements scolaires. Deux jours après, Edouard Philippe annonçait la fermeture des restaurants, bars, cinémas, et autres lieux de sociabilité - vitaux.

Ce jour-là, j'ai fait mes bagages en une soirée, pour aller "me confiner" temporairement à l'autre bout de Paris. Comme beaucoup, j'ai dû précipiter des décisions, des choix jusque-là flottants. J'écrivais alors ce 16 mars, sur Twitter, "L'impression d'être dans une dsytopie en temps réel. Fou. "Les restrictions aux frontières s'ajoutent à une cascade de mesures prises dans les différents pays. Ecoles et universités, restaurants, bars, discothèques, cinémas, sont désormais fermés un peu partout, y compris les maisons closes aux Pays-Bas. Sans parler de quatre importants lieux saints en Iran, du Taj Mahal en Inde, des mosquées au Maroc, de la suspension des prières collectives en Turquie, les habitants de Rio étant, eux, appelés à quitter les plages, comme le décrit ce jour-là l'agence Reuters. Mon quotidien d'il y a 15 jours, mes papiers économiques, me paraissent à mille lieues de ce que j'ai vu, lu, écrit, depuis quelques jours, de devoir réorganiser ma vie au jour le jour."

Il serait long de résumer ici les bouleversements que nous avons connus depuis deux mois, face à une pandémie meurtrière dans beaucoup de pays, l'Europe qui a fermé temporairement ses frontières pour en ralentir la propagation, les populations confinées, et en conséquence une économie quasi à l'arrêt, qui commence tout juste à reprendre depuis quelques jours, et le choc économique, la récession presque sans précédent attendue d'ici cet automne. Et une nouvelle ère de l'incertitude, où " où chaque propos du jour, est possiblement démenti par les réalités du lendemain", l'esquisse d'un Monde de demain "où prime l'incertain".

Technologies de "distanciation" en entreprises

Screen-Shot-2020-04-16-at-12.24.10-AM-e1587021977376.png Image: Landing AI

Justement, les entreprises et les pouvoirs publics tâtonnent. Ils testent des technologies parfois un rien orwéliennes. Qui nous font songer, pour certaines, à l'univers de Minority Report - un film (encore de science-fiction ?) qui a plus de 20 ans, déjà. Avec le déconfinement et la réouverture progressive des entreprises et des commerces, de nouvelles technologies émergent pour faire respecter les "gestes barrières" et la "distanciation sociale" - de cette novlangue apparue il y a deux mois, pour désigner la distance physique à respecter entre les uns et les autres. En attendant des traitements efficaces, et un vaccin contre le Covid-19. De nouvelles normes de surveillance et de contrôle émergent. Certes, dans des espaces publics comme les aéroports, où la surveillance est déjà élevée.

Des technologies qui arrivent précipitamment dans des secteurs industriels parfois en grand danger, qui doivent reprendre leur activité au plus vite - comme dans l'automobile. Comme le raconte le journal Le Temps, par exemple, les ouvriers d'une usine Ford, aux Etats-Unis, portent une montre connectée au poignet, laquelle émet des vibrations lorsqu'ils sont à moins de 2 mètres les uns des autres. De même, les dockers du port d'Anvers, en Belgique, ont été munis de bracelets électroniques qui émettent un signal sonore.

Outre-Atlantique toujours, Amazon - très critiqué ces dernières semaines pour les conditions de travail de ses salariés et leur possible manque de protections sanitaires face à la pandémie - utilise un logiciel destiné à surveiller le degré de distance entre les salariés dans ses entrepôts, selon MIT Technology Review et Reuters. Une technologie similaire à celle de la start-up Landing AI, dont le logiciel doté d'intelligence artificielle s'intègre dans un système de vidéosurveillance, représentant des cadres en surimpression verts et rouges sur les personnes en mouvement. Le tout utilisé avec le consentement préalable des personnes concernées? Le risque d'intrusion dans nos vies privées guette.

Dans les espaces publics, des start-up commencent aussi à déployer leurs solutions hyper technologiques.

Telle Outsight, qui veut déployer sa technologie pour faire respecter la distanciation sociale grâce à un "suivi permanent" en temps réel. Après avoir levé près de 20 millions d'euros fin 2019, Outsight équipe déjà l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle avec sa "caméra 3D sémantique". Sa technologie permet d'identifier et de suivre des personnes en fonction de caractéristiques à risques (le fait de ne pas porter de masque, une température anormale, le non-respect de la distance physique), y compris dans une foule. La start-up, cofondée par Cédric Hutchings - qui a dirigé par le passé Withings, précurseur français des objets connectés - ambitionne d'étendre sa solution à d'autres opérateurs de transports.

Passeport d'immunité

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Avec ce virus émergent aussi des technologies destinées à pister les personnes qui en sont potentiellement porteuses. Plusieurs pays ont opté pour une application mobile, plus ou moins intrusives. En France, on s'apprête à franchir le pas: le gouvernement lance ce week-end son appli StopCovid, une appli pour le suivi des "cas contact": elle doit aider à éviter la propagation du Covid-19 en signalant qu’on a croisé une personne testée positive à la maladie. Un débat parlementaire est prévu ce mercredi. La CNIL, gendarme des libertés personnelles, rappelle, dans son évaluation publiée ce mardi, que le caractère "sensible" de ce type d’application de contact tracing, qui consiste à enregistrer, par Bluetooth sous un alias, les interactions rapprochées entre les utilisateurs, et réitère son appel à la "prudence".

Mais demain, on ira un cran plus loin avec le passeport d'immunité, qui s'ajoutera à notre passeport papier pour franchir les frontières, terriennes ou aériennes.

Il s'agit d'un laissez-passer qui va permettre à la personne qui le détient de prouver qu'elle est immunisée contre le Covid-19. Elle doit donc avoir été testée auparavant, par voie sérologique ou virologique, et s'être révélée immunisée. Ce passeport lui permettra de se déplacer librement sur tous les territoires qui le demanderont pour circuler. Déjà, la Corse est en train de mettre en place un "green pass" pour entrer sur son territoire. C'est déjà la foire d'empoigne entre les start-up spécialisées dans l'identité numérique : en Grande-Bretagne, Onfido, qui vient de lever 100 millions de dollars, VST Enterprises et son V-Health Passport, sont sur les rangs.

L'"engouement" pour le télétravail

Il fallait s'y attendre: quelques Big tech américaines ne jurent désormais que par le télétravail. Facebook, Twitter, American Express... ont déclaré qu'elles mettaient leurs salariés en télétravail pour le restant de 2020. Chez Twitter, son patron Jack Dorsey s'est dit prêt à mettre "certains" salariés en télétravail "à vie" (oui !) . La moitié des employés de Facebook pourraient travailler de chez eux, de façon permanente, d’ici cinq à dix ans, a annoncé Mark Zuckerberg le 20 mai. Chez le géant des réseaux sociaux , 95% des salariés sont en télétravail pour cause de pandémie. Grand seigneur, il s’est dit "optimiste" sur le potentiel bénéfique du travail à distance. Il a évoqué plus d’égalité des chances dans les carrières, des recrutements plus divers (géographiquement et chez les minorités), et... des économies sur les infrastructures et les salaires.

Idée de "génie": rien de tel pour baisser les coûts fixes: cela permettra aux entreprises de fermer les bureaux, les cantines, en "incitant" les gens à bosser chez eux. Plus de loyers, plus de frais de personnel, plus de frais d'imprimantes... Puis on se rendra compte que finalement, les salariés isolés chez eux sont moins productifs et moins créatifs, car privés de la richesse du collectif, du groupe.

jeudi 30 avril 2020

Va-t-on retourner "au cinéma" demain ?

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Vue n°91 Sortie d'Usine I premier film des frères Lumières, 1895

Est-ce que se rendre dans des salles obscures, "au cinéma", restera quelque chose de normal demain? Ou du moins, sous la forme que nous connaissons depuis des décennies - depuis que Louis Lumière et d'autres nous ont habitués à sortir "au cinéma" pour voir des projections de films ? Dans ce nouveau quotidien littéralement extraordinaire que nous connaissons depuis mi-mars, nous avons brutalement dû cesser de nous rendre dans des lieux publics - dont des salles de cinéma. Et le premier ministre Edouard Philippe l'a abruptement confirmé, avant-hier, à l'Assemblée nationale: si notre "déconfinement" aura lieu à partir du 11 mai, les salles de cinéma, elles, resteront fermées au-delà de cette date. Au moins jusque début juillet, espère Richard Patry, patron de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), cité par Le Point. Voire jusque septembre, ou novembre, m'ont soufflé des professionnels du secteur ces derniers jours.

Ce n'est qu'une demi-surprise pour les exploitants de salles et les diffuseurs, au vu des risques économiques et sanitaires que pourrait engendrer une réouverture trop rapide des salles obscures - la Chine, premier pays à "déconfiner" ses habitants, a dû refermer ses 700 salles fin mars, au bout de 15 jours d'exploitaiton, à caue de craintes de résurgence de l'épidémie.

Une réouverture des salles dans l'Hexagone s'accompagnera d'enjeux colossaux, pour faire respecter cette nouvelle règle de "distanciation sociale" devenue vitale face à la pandémie de Covid-19. D'après les premières hypothèses, cela passerait par de nouvelles règles: par exemple nettoyage des salles après chaque séance, réduction des jauges avec peut-être un fauteuil sur trois et une rangée sur deux, jusqu'à la question de la climatisation (soupçonnée de faire circuler le virus)...

Et ce point épineux: le public retrouvera-t-il suffisamment confiance pour retourner dans des salles de cinéma ? Dans un climat particulièrement anxiogène, où, en deux mois, nous avons tous intégré l'idée que nous risquions d'attraper ce virus, cette "chose" dans un espace clos, aurons-nous le cœur à "aller au cinéma", espace confiné par excellence?

Netflix a déjà désacralisé la sortie "au cinéma"

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Depuis quelques années, l'arrivée en trombe de Netflix, Disney+, et d'autres acteurs du jeune segment du streaming vidéo sur abonnement, avaient commencé à bouleverser ce modèle à priori bien installé de la sortie au cinéma, d'aller en salles voir un film. Les polémiques régulières sur les conditions de participation de Netflix (et ses "webfilms") à la compétition officielle du Festival de Cannes ont d'autant plus remis en cause ce modèle, comme j'en parle dans mon livre. Et voilà que, face à la pandémie, le Centre national du cinéma (CNC) a décidé, dans l'urgence, de briser la sacro-sainte chronologie des médias pour autoriser la sortie de films directement sur petit écran, comme j'en parlais ici. Moyennant un paiement à l'acte, ou peut louer ou "acheter" un film pour le visionner chez nous via un service de vidéo à la demande (VoD). Une décision "temporaire" oui, mais qui pourrait sceller de nouveaux usages.

Alors, va-t-on retourner au cinéma ? Ce serait pourtant un des symboles de notre "liberté" retrouvée après ces longues semaines de confinement contraint chez nous - dans nos prisons (plus ou moins) dorées. En attendant la Libération, des alternatives commencent à poindre. Avec de l'espoir: cette période trouble pourrait être l'occasion pour la profession de se réinventer, avec des nouveaux formats. Toutes cherchent à respecter ce qui fait l'âme de la séance de cinéma: un événement qui rassemble des personnes venues partager des émotions devant une même projection de film.

Projections sur des façades de murs, drive-in: des nouveaux formats

Projection "La nuit du chasseur" (c) La Clef Survival

Projo de la Nuit du chasseur, cinéma La Clé

En Italie, on a vu des passionnés cinéphiles improviser, puis organiser, le soir, des projections de films sur des façades de murs depuis leur vidéoprojecteur. Le concept a été repris en France, par des cinémas, par exemple par le cinéma associatif parisien La Clé, dans le 5ème arrondissement, qui projette lui aussi des films pendant le confinement. Et les initiatives se multiplient: Archipop, cinémathèque amateur des Hauts-de-France, vient de mettre en ligne quatre films qui peuvent être librement projetées sur les façades ou pignons d’immeuble.

On peut espérer que les projections de films en plein air, qui font florès chaque été à Paris (comme par La Villette) et dans d'autres villes, vont reprendre cette année. Après tout, ce format permet de respecter les conditions sanitaires d'aujourd'hui, en imposant une distance physique entre chaque spectateur. Tout en organisant un événement qui respecte l'ADN d'une séance de cinéma.

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Voire, pourquoi ne pas importer les drive-in en France? Dans les années 50, les jeunes gens américains adoraient se retrouver entre amis et/ou leur conquête, avec leur voiture (décapotable de préférence) sur un vaste parking pour des projections de films sur grand écran en plein air. Petit touche tech, le son était diffusé dans les véhicules par des hauts-parleurs reliés à des bornes implantées sur le parking. Rappelez-vous de la scène d'ouverture de Grease, dans un drive-in...

Dans la culture américaine, on "sortait" au drive-in pour voir entre potes un film d'horreur ou de science-fiction - avec toujours pour idée de sortir et voir un film. Merveille: justement, à Caen, le 11 mai, le cinéma art et essai Lux devrait pouvoir organiser plusieurs séances hebdomadaires de drive-in sur le parking du parc des expositions de la ville, indique Le Monde de ce jour. Il n'attend plus que le feu vert de la préfecture. Il imagine déjà un tarif "de 20 à 25 euros par véhicule", avec, déjà prévu en projection, la Palme d'or 2020 Parasite.

lundi 20 avril 2020

François Truffaut (et Jacques Demy, Claude Chabrol...) sur Netflix

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Moteur! Dans une France confinée, privée d'accès aux salles de cinémas depuis un peu plus d'un mois, Netflix frappe un gros coup, en s'offrant le catalogue de films français du groupe MK2, a révélé Le Parisien ce midi. Netflix a signé un partenariat en ce sens avec le groupe français MK2, producteur et distributeur, qui possède ou loue une kyrielle de salles de cinéma à Paris et en proche banlieue.

Netflix proposera donc à ses abonnés, à partir de ce vendredi, le meilleur des films d'auteur: douze des 21 films réalisés par François Truffaut (dont la saga consacrée à Antoine Doisnel, le double de François Truffaut, Baisers volés, Domicile conjugal et L'amour en fuite, Le Dernier métro, avec Gérard Depardieu et Catherine Deneuve, ou encore Fahrenheit 451, d'après le classique de science-fiction de Ray Bradbury.

La firme de Los Gatos ne va pas s'arrêter là: toujours selon Le Parisien, elle diffusera à partir de fin 2020 des films d'autres émules de la Nouvelle Vague, tels Claude Chabrol, et Jacques Demy, qui incarne la comédie musicale à la française, avec Les demoiselles de Rochefort et les Parapluies de Cherbourg, qui ont révélé Catherine Deneuve et Françoise Dorléac, décédée trop vite. Puis viendront aussi les films de Charlie Chaplin, dont les droits sont également détenus par MK2, puis ceux de David Lynch, du cinéaste polonais Kieslowski, et du Canadien Xavier Dolan.

Niche ciné-club

En clair, Netflix, le géant américain de la vidéo à la demande sur abonnement (SVoD), propose désormais une offre de classiques du cinéma français - une niche ciné-club qui lui faisait cruellement défaut jusqu'à présent. Cela a quelque chose de vertigineux, et de réjouissant:le meilleur du cinéma français sera désormais exposé aux quatre coins du monde sur cette vitrine internationale qu'est devenu Netflix, fort de ses 164 millions d'abonnés payants. Une étudiante en cinéma à New York, une ado vivant à Mexico City, ou un cadre japonais pourront se visionner un Truffaut.

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Alors oui, d'un point de vue symbolique, en termes de communication, et de business, c'est un nouveau coup magistral qu'a réalisé Netflix. Progressivement, ces derniers mois, il a réalisé quelques autres belles acquisitions de catalogues "de patrimoine", comme en début d'année avec l'intégralité des dessins animés écolos et oniriques de Hayao Miyazaki, des studios japonais Ghibli. Par ce deal avec le groupe MK2, il s'offre le meilleur du cinéma français - un paradoxe, alors que son dirigeant Reed Hastings nourrit des relations tendues avec les organisateurs du Festival de Cannes - autre vitrine mondiale du savoir-faire français dans le business du cinéma.

Pourquoi le groupe MK2 a-t-il signé ce partenariat ? Quelles en sont les modalités et la durée ? Pour l'heure, aucune précision n'est apportée par le groupe français par communiqué, ni par la voix d'un de ses dirigeants. Dans un communiqué diffusé en fin d'après-midi, on apprend juste que ce deal porte sur 501 films. Et MK2 se dit "très heureux que Netflix se renforce sur le cinéma de patrimoine et les grands auteurs internationaux avec cet accord. Le rôle de MK2 à travers son catalogue de plus de 800 titres représentant une partie de l’histoire mondiale du cinéma est de contribuer à la transmission de ce patrimoine universel du cinéma et de faire découvrir en permanence ces films au plus grand nombre dont les plus jeunes. Cet accord de diffusion est une bonne nouvelle pour tous les Français amoureux du cinéma et de son histoire", selon un communiqué diffusé par Netflix, où est cité Nathanaël Karmitz, Président du Directoire de MK2.

Difficile de connaître l'état de santé du groupe MK2, dont l'essentiel du chiffre d'affaires - 92 millions d'euros en 2018 - provient de son activité de distributeur et de diffuseur en salles, à l'arrêt depuis mi-mars, alors que le gouvernement a demandé la fermeture des lieux publics, dont les cinémas. Relire cette interview de mai 2019 de Nathanaël Karmitz, ("Netflix fait de la télévision, pas du cinéma, mais cette plate-forme a besoin du prestige que lui apportent le cinéma et le Festival de Cannes"), paraît aujourd'hui presque d'un autre temps.

C'est un gros coup de Netflix, et une énorme surprise - car il aurait paru plus logique que MK2 noue un partenariat avec un acteur français de la SVoD, comme Canal+, ou un spécialiste du ciné-club tel que La Cinetek, UniversCiné ou FlilmoTV. Le fait que Netflix propose désormais cette niche de films d'auteurs tricolores pourrait les mettre à mal.

mardi 7 avril 2020

Disney+, embarquant Marvel, LucasFilms, Pixar... sur les écrans dans l'Hexagone

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C'est parti: Mickey débarque pleinement sur nos écrans. La date de lancement ne pouvait mieux tomber pour Disney, qui lance enfin son service de vidéo à la demande sur abonnement Disney+ en France ce mardi 7 avril, alors que les Français sont confinés chez eux depuis pile 3 semaines.

Avec, une fois encore, un petit goût d'exception française, son lancement, initialement prévu le 24 mars, comme dans les autres pays européens, avait été repoussé de deux semaines à la demande du gouvernement français, qui craignait un engorgement des réseaux - mais l'opérateur télécoms Orange a aussi pesé de tout son poids ;)

Disney+ est le premier concurrent poids lourd face à Netflix: il peut s'aligner avec des tarifs moindres, étant proposé pour 6,99 euros par mois, ou 69,99 euros par an. Autres atouts, la très forte notoriété de la marque Disney dans l'Hexagone, une marque quasi-patrimoniale depuis des décennies: entre nos soirées Disney Channel dans les années 80, les dessins animés classiques siglés, Disney, les parcs d'attraction Disneyland... Et en voyant Disney+ à l'écran, le téléspectateur pense Disney + Pixar + Lucas Films Alors que Netflix, comme je le racontais dans mon livre, a dû faire connaître sa marque lors de son arrivée en France en septembre 2014.

Résultat, il devrait rapidement engranger des millions d’abonnés, comme ailleurs. Lancé en novembre dernier aux Etats-Unis, au Canada, aux Pays-Bas, en Australie et en Nouvelle-Zélande, il y comptait déjà 28,6 millions d’abonnés début février.

Point de détail savoureux, le chiffre d’affaires généré en France ne sera pas encaissé dans l’Hexagone, mais... aux Pays-Bas, comme le révèle ''Capital''. De fait, les CGU (conditions générales d’abonnement indiquent que l’abonné français contracte avec une filiale immatriculée près d’Amsterdam, The Walt Disney Company Benelux BV. Ce qui n'empêchera pas Disney de devoir verser son obole pour financer l’audiovisuel français: soit une taxe de 5,15% de son chiffre d'affaires français auprès du Centre national du cinéma (CNC), et d'investir 25% de ses recettes hexagonales dans des productions européennes (dont environ 20% dans des productions françaises).

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En tous cas, Disney+ débarque avec un catalogue gargantuesque: soit plus de 500 films et plus de 300 séries, dont tous les dessins animés mythiques (Aladdin, Les Aristochats, etc.), aux animations Pixar (Toy Story, Cars…), les Marvel (Avengers, Iron Man…) aux Star Wars, les 30 premières saisons des Simpson...

En parcourant la plateforme, on remarque que la firme de Burbank a pris soin de classifier ses contenus par marques: sous l'onglet Disney, les Originals (dont les séries originales The Clone Wars, The Mandalorian), des films d'animation (tels les classiques La reine des neiges, Le roi lion), les Favoris Disney Channel, des "films nostalgiques" (des catégories qui raviveront la nostalgie des parents quadras, au passage)... L'onglet Pixar donne accès aux pépites de dessins animés (Le monde de Nemo, Ratatouille) et sagas (Cars, Toy Story) du studio d'animation acquis par Disney en 2006 pour quelque 7,4 milliards de dollars. S'y ajoutent tout l'univers des super héros Marvel: longtemps "loué" à Netflix, Bob Iger, alors patron de Disney, avait déclaré la guerre à Netflix lorsque, en plein été 2017, il avait annoncé qu'il allait récupérer son catalogue Marvel... pour lancer sa propre offre de streaming vidéo. ainsi que l'univers Star Wars, et celui des documentaires National Geographic.

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Dans les usages, la Walt Disney Company entend ne pas se plier à la règle du binge watching créée par Netflix: comme Apple TV+, certaines de ses séries originales seront proposées uniquement à un rythme de diffusion au rythme d’un épisode par semaine. Soit chaque vendredi à 9h pour The Mandalorian, la première série live de l’univers Star Wars, aux premières critiques dithyrambiques, supervisée par Jon Favreau, réalisateur d’Iron Man et du Roi Lion. Une manière de créer l'événement par la rareté - et, paradoxe, la reprise des codes des grilles télé old school. Après tout, la très attendue saison 5 du Bureau des légendes est diffusée à dose homéopathique, depuis ce lundi soir sur Canal+.

mercredi 8 janvier 2020

2020, année-test pour les "copycats" de Netflix

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La récolte a été décevante pour Netflix, dimanche dernier, lors de la tenue de la 77ème édition annuelle des Golden Globes, à l’hôtel Beverly Hilton de Los Angeles. Un baromètre, une sorte de répétition générale des Oscars, qui récompense les meilleurs films et séries de l'année écoulée. Il était pourtant donné favori, avec 34 nominations, mais est reparti avec seulement deux prix, pour un seul pour le cinéma, avec le prix du second rôle pour Laura Dern (Marriage Story). Ce loupé de Netflix n'est pas vraiment choquant, malgré la campagne publicitaire à très gros budget qu'il a menée pour ses chouchous: The Irishman était magnifique, un condensé du style Scorsese pour ses fans... mais beaucoup trop long (3 h 30 !). Marriage Story, très bien joué, était extrêmement réaliste (stressant même)- et nécessitait trop d'efforts émotionnels en période de vacances.

En revanche, AT&T a été le grand gagnant, avec des prix pour les séries de HBO Chernobyl et Succession, et pour le film Warner Bros Joker, et le prix d'interprétation masculin - sans surprise - pour Joaquim Phoenix. Ce qui laisse penser que l'opérateur télécom a tiré profit de son acquisition cinéphile de Time Warner en 2018. En outre, One Upon a Time in Hollywood, de Quentin Tarantino, produit par Sony Corp., a raflé les statuettes du meilleur film et du scénario, le mettant peut-être dans la meilleure situation en vue des prestigieux Oscars, qui se tiendront le 10 février.

Streaming Wars

Mais 2020 sera bien l'année de la bataille du streaming - streaming wars comme on dit déjà outre Atlantique, sorte d'allusion cinéphilique à Star Wars. que les Golden Globes, Oscars et autres Palmes ne suffiront pas à évaluer. L'évolution des marchés peut être une jauge plus fiable: bien que cela soit encore flou en ce début d'année, les cours de Netflix sont en tête: ils clôturaient en hausse de 3,8% lundi, à 335,83 dollars par action. Walt Disney Co. est à peine positif, clôturant à -0,55% (145,71 dollars) lundi. Puis suivent AT&T, Comcast, et les autres - qui stagnent ou sont dans le rouge.

En France, pour l'heure, Netflix, Amazon et Apple ont déjà lancé leurs propres plateformes de streaming vidéo. Disney doit dégainer la sienne, Disney+, courant mars. Mais le marché va devenir encore plus encombré outre-Atlantique: en avril, Comcast va lancer Peacock. Le même mois, un nouveau service de streaming vidéo pour mobiles (coucou la génération Y) sera lancé par le magnat des médias Jeffrey Katzenberg et Meg Whitman, ex-CEO de eBay et de HP. En mai, HBO Max, le nouveau foyer de Friends et Game of Thrones, sera aussi lancé.

Les bundles, prochaine étape dans le streaming wars

Les investisseurs de Comcast devraient avoir davantage de détails à propos de ses projets en streaming la semaine prochaine. Il semblerait que la firme étudie le lancement d'une version gratuite (oui !) de Peacock, qui préfèrent s'infliger des écrans publicitaires plutôt que de payer un abonnement. Comcast repose sur un modèle de package de services câblés (rappelons que l'ADN de la télé US repose sur des chaînes câblées, aux prix d'abonnements élevés), il se pourrait aussi que la firme cherche à combiner des offres de streaming vidéo avec ses services internet. En fait, les bundles (offres combinées) pourraient être la prochaine étape dans la bataille du streaming, pour se faire une place avec une valeur ajoutée face aux abonnements Netflix, qui pêchent par manque de nouveaux services.

Disney+ s'est lancé, à première vue, avec succès en novembre dernier, en signant 10 millions de nouveaux abonnés le seul premier jour. Il approcherait maintenant les 25 millions d'abonnés. selon certains analystes, il aurait contribué à réduire d'au moins 10% la base d'abonnés de Netflix. Mais ce serait oublier un peu vite que, côté contenus, Disney+ est pour l'instant surtout calibré pour les superfans de Star Wars et pour les enfants. c'est là que Hulu, autre service de streaming US (qui appartient désormais à la galaxie Disney) pourra jouer son rôle: les abonnés qui paient 13 dollars d'abonnement mensuel à la fois pour Disney+ et Hulu peuvent aussi avoir accès à ESPN+ (un service de streaming vidéo... sportif) gratuitement - une manière d'attirer une audience plus large. Au passage, Disney est ainsi le seul à "découper" ses offres de streaming par cibles.

Le défi pour Disney, cette année, va consister à prouver que ses investissements coûteux dans des contenus exclusifs pour Disney+ ont permis de rendre ses clients captifs, et n'est pas une simple option supplémentaire pour les fans de Netflix. Comme Netflix, Disney commence à afficher des pertes monumentales: elles sont estimées à quelque 4,5 milliards de dollars rien que pour cette année fiscale, selon Michael Nathanson, analyste chez MoffettNathanson.

Du côté de AT&T, son service HBO Max sera lancé en mai pour 15 dollars par mois - le même prix qu'un abonnement à la chaîne câblée HBO. Mais il ne sera pas rentable d'ici 2025: là aussi, pas de quoi rassurer les investisseurs.

L'offre de produits en streaming vidéo va donc s'étendre en 2020 - mais la part de gâteau des revenus ne va pas s'élargir. Ces firmes et d'autres - telles Apple, Amazon, ViacomCBS, etc - se battent pour capter les mêmes téléspectateurs qui disposent d'un nombre d'heures limitées pour binge watcher la télévision chaque jour, et d'un budget restreint.

mardi 26 novembre 2019

Et si le Black Friday devenait obsolète ?

Black friday

Amazon

Importé en France depuis seulement 2013 des Etats-Unis, il est censé incarner la grand-messe consumériste, avec une journée de promotions XXL, de préférence sur internet, ce vendredi 29 novembre. Le Black Friday est né dans les années 1950 aux Etats-Unis pour accompagner le long weekend de Thanksgiving, où il s'accompagne d'une des rares journées fériées - qui laisse au consommateur américain tout loisir de se livrer à une orgie de shopping en ligne, à moins d'un mois des fêtes de fin d'année.

En France, les marques et distributeurs y ont vu l'occasion de créer un nouveau format, une journée de rabais monstres, à l'origine dans la high tech et le numérique. Tout en agitant chez le consommateur la crainte de manquer "la bonne promo" du jour (un peu comme le "fear of missing out" (dont je parlais dans ce billet, en 2014, déjà! et ), la peur de louper une actu sur les réseaux sociaux, vous suivez? ;). A la clé, 5,9 milliards d'euros de dépenses attendues pour cette année en France, selon une étude RetailMeNot.

Mais le Black Friday serait-il déjà tombé en désuétude en France ? Cette année, il est censé se dérouler dans un climat empreint de tensions sociales, de défiance vis-à-vis des pouvoirs publics, d'inquiétude diffuse face aux effets de plus en plus visibles du changement climatique, de rejet croissant de l'hyperconsommation et de l'accumulation de biens matériels... Alors, une certaine vague anti-Black Friday pourrait bien cristalliser tout cela.

Il y a une quinzaine d'années, ce mouvement anti-conso se concentrait, surtout outre-Atlantique, dans - déjà un "Buy nothing Day", porté par les mouvements anti-pub, comme je le relatais alors dans Les Echos, et dans celui-là. Mais il s'agissait de mouvements qui ciblaient les campagnes de publicité d'alors - quitte à être récupérés par les marques, plus que la (sur)consommation.

"Make Friday Green Again"

Green F

Il y a quelques semaines, une poignée de marques se sont associées sous la bannière "Make Friday Green Again", entre allusion au "Make France great again" d'Emmanuel Macron, et bien sûr, l'inénarrable "Make America great again" de Donald Trump. Epinglant "une journée infernale de surconsommation imposée par le marché", elles veulent encourager les consommateurs à trier leurs affaires, épurer leurs armoires (coucou Marie Kondō), recycler, donner. "Nous avons l'intime conviction que consommer, c'est voter", argue le collectif. Les suédois ont déjà inventé un néologisme pour désigner cette tendance naissante: le "köpskam" (la honte de faire des achats), dans la lignée du "flygskam" (la honte de prendre l'avion - et d'augmenter son empreinte CO2), soulignait récemment Le Monde - le quotidien ne se prive pourtant pas de sa page dédiée Black Friday, où il propose une kyrielle de codes promos en ligne ;)

Dans l'Hexagone, plusieurs marques semblent rejoindre ce mouvement tournant au "Fair Friday". Plus de 500 marques, associations et distributeurs, tels Naturalia, Nature et Découvertes, la Camif, ont ainsi rejoint le collectif, créé par Nicolas Rohr et Frédéric Mugnier, cofondateurs de Faguo (à l'origine de vêtements "équitables"). __ N__ouvel épisode, dimanche dernier, Amazon, un des champions du Black Friday, a essuyé un tir nourri de critiques d'ONG, chiffres à l'appui. Y compris sur sa politique de "contournement" fiscal. Attac, les Amis de la terre et Solidaires, dans un document de 60 pages, démontrent que le géant du e-commerce aurait réussi, en 2018, le tour de force de ne pas payer d’impôt sur les bénéfices, au niveau fédéral, alors qu’il a réalisé 11,2 milliards de dollars de profits - grâce au système qui permet de déduire les revenus versés aux dirigeants de l’entreprise non pas en salaires, mais sous forme de stock-options. En France, Amazon aurait réalisé 3,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2017, mais n’aurait déclaré qu’1,6 milliard. Il est aussi pointé du doigt pour son bilan carbone. En 2019, il aurait émis 18,87 millions de tonnes de CO2, soit l’équivalent d’un Etat comme la Bolivie.

mercredi 20 novembre 2019

Comment les deepfakes débarquent en politique

Matteo Renzi, ancien ministre de l'Intérieur italien, et fondateur du nouveau parti Italia Viva, est assis dans un bureau luxueux, face caméra, entre une peinture et un buste style Renaissance, juste avant le tournage d'une interview en duplex. Un technicien vérifie si le son fonctionne, puis sur ces images tournées à son insu, il insulte plusieurs personnalités politiques du pays dont le président du Conseil Giuseppe Conte et le ministre des Affaires étrangères Luigi di Maio, bras d'honneur à l'appui.

Réalité? Trucage? La performance a choqué des téléspectateurs Italiens, qui ont vivement réagi sur les réseaux sociaux face à la diatribe de l'ancien premier ministre. Mais ce n'était pas Matteo Renzi qui paraît. En y regardant de plus près, la voix et les gestes sont différents. Même le visage semble déformé.

La séquence a été diffusée le 23 septembre dernier à la télévision italienne, dans l'émission satirique "Striscia la notizia", à mi-chemin entre "Quotidien" et feu "Les Guignols de l'info". L'émission a tourné les images avec un imitateur reprenant la voix et la gestuelle de Renzi, et a appliqué sur son visage, en utilisant une technologie d'intelligence artificielle, le visage de l'ancien ministre. Sur son site web, la production de l'émission explique que ce résultat est "pour le moment unique au monde". Les publications sur les réseaux sociaux ont souligné immédiatement, qu'il s'agissait d'une parodie, mais ce n'était pas le cas de la version diffusée à la télévision.

Plus inquiétant : le principal intéressé, Matteo Renzi, s'est amusé de cette parodie. "L'imitation est parfaite, mais c'est une imitation", écrivait-il sur son compte Instagram, en omettant la portée dangereuse de montages d'un tel réalisme. Avant de faire son mea culpa, plus tard, sur sa page Facebook : "Effectivement, j'ai sous-évalué la portée potentiellement dévastatrice du deepfake, la nouvelle technique de pointe des fake news", dit-il.

Les deepfakes: ces vidéos, où l'on injecte une dose d'intelligence artificielle, à des fins parodiques - ou de désinformation - c'est peut-être un des prochains outils de manipulation politique, en particulier pour la prochaine campagne des élections présidentielles américaines de 2020, qui est déjà engagée. Il y a quelques années, ces deepfakes étaient une nouveauté, créées par des codeurs amateurs. Aujourd'hui, leur conception est facilitée par des services et start-ups qui les proposent à prix réduit.

L'application mobile DeepNude, tout Comme l'appli chinoise Zao sortie en août, permettent de coller des visages facilement sur des images existantes. Pour l'heure, on peut seulement sélectionner une banque de séquences vidéo prédéfinie, mais l'application, simple à l'usage, a suscité de nombreuses inquiétudes. L'outil Zao a par exemple permis en février dernier à l'émission "Complément d'Enquête" de France 2 de faire dire à Emmanuel Macron qu'il se lançait dans la télévision.

On imagine les dérives possibles. "Des clips frauduleux de dirigeants d'entreprises pourraient faire couler des sociétés. Des vidéos ou bandes son audios de dirigeants de banques centrales pourraient faire osciller les marchés financiers", s'inquiétait récemment le Wall Street Journal, dans une longue enquête.

D'autres cas de duperie par des deepfakes vidéos se sont déjà déroulés ces derniers mois : en mai dernier, le parti socialiste flamand, en Belgique, a publié une fausse vidéo de Donald Trump appelant la Belgique à quitter l'accord de Paris sur le climat. La révélation de la supercherie ("Tout le monde sait bien que le changement climatique c'est faux... comme cette vidéo") n'étant pas sous-titrée, elle a été prise comme telle par une partie des internautes.

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Autre exemple récent, un discours au ralenti de Nancy Pelosi, présidente (démocrate) de la Chambre des Représentants des Etats-Unis depuis 2019: cette vidéo s'est répandue via des médias conservateurs, et les critiques de la femme politique l'ont prise comme preuve d'un supposé problème mental ou d'une maladie- même Rudi Giulany, l'avocat de Donald Trump, l'avait alors retweetée, avant de la supprimer, en défendant son choix. Trump lui-même a posté une autre vidéo déformée de Nancy Pelosi, qui est toujours en ligne - elle compte plus de 30 000 retweets et 90 000 likes.

La réplique ne s'est pas faite attendre: des start-ups proposent maintenant des apps et services de vérifications de vidéos. Comme l'appli américaine Amber, ou encore la start-up Deeptrace.

samedi 9 novembre 2019

Nancy Burson à Paris Photo : des photos manipulées aux "deepfakes"

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La galerie italienne Paci est un des stands qui attirait littéralement le regard à Paris Photo, la foire internationale de photographie d'art qui se tenait ce weekend - une expo photo géante, une orgie d'images sous la verrière du Grand Palais, du vintage et du très contemporain, 231 exposants en provenance de 31 pays.

Et il y a donc cette photographie qui nous happe à l'entrée de la galerie Paci, qui a fait la Une du magazine Time en juillet 2018, qui mêle les visages des présidents Donald Trump et Vladimir Poutine, pour créer un nouveau visage dans un habile exercice de morphing. L'exercice visait à démontrer la forte proximité entre les deux présidents, qui venaient de se réunir à Helsinski, en Finlande, sur soupçons de forte implication de la Russie dans la campagne électorale de Trump - "Trump voulait un sommet avec Poutine. Il a obtenu plus que ce qu'il avait négocié", expliquait alors l'éditeur.

C'est là un des travaux les plus marquants de Nancy Burson, une photographe et artiste américaine, née en 1948. Pionnière, elle est connue pour avoir créé dès les années 80 des photographies modifiées par ordinateur, en utilisant les premiers outils numériques de morphing, avec l'aide d'informaticiens du Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston. En somme, à la naissance de la manipulation digitale, dix ans avant Photoshop, elle a défié la vérité photographique avec ces innovations technologiques - à des fins artistiques. Dans ses lointains héritiers, on peut citer le fondateur de #CroisonsLes, @Guillaume TC, qui oeuvre sur Twitter depuis quelques années ;)

A propos de cette cover du Time, dans cette vidéo, elle déclarait l'an dernier "Mon travail a toujours été de permettre aux gens de voir les choses différemment. La combinaison entre deux visages est une autre manière pour les gens de voir ce qu"ils ne pouvaient pas voir avant. Je pense que le meilleur de l'art peut changer la perception des gens dans comment ils voient comment ils sont en tant qu'êtres humains." Elle comptait ainsi faire réfléchir les lecteurs sur les similitudes entre les deux dirigeants.

En plus de l'art de superposer des visages, Nancy Burson a conçu la technologie permettant de vieillir de manière "numérique" des visages, que le FBI utilise maintenant pour aider à identifier des enfants disparus. En concevant dès 1976 un logiciel breveté - "The Method and Apparatus for producing an image of a personn's face at a different age" - permettant de vieillir le visage, elle a donc commencé à produire des portraits générés par ordinateur. Là encore, elle a été en quelque sorte précurseure, de l'inquiétante appli mobile de "vieillissement digital" FaceApp.

De fil en aiguille, ses portraits explorent des thèmes aussi universels que le genre et la sexualité, la beauté, la célébrité, et le pouvoir politique.

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Ici, il s'agit du "First Male Movie Star Composite" (Cary Grant, Jimmy Stewart, Gary Cooper, Clark Gable, Humphrey Bogart), et à droite du "Second Male Movie Star Composite" (Richard Gere, Christopher Reeve, Mel Gibson, Warren Beatty, Robert Redford), où elle a imaginé, en 1984, la movie star "parfaite".

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Ici, travail bien plus politique, "Trump as Five different races (Blak, Asian, Hispanic, Middle Eastern, Indian", créé en 2015.

Avant l'heure, Nancy Burson soulevait la question des "deepfakes", cette nouvelle génération de photos modifiées numériquement destinées à répondre des fake news. Objet d'un prochain billet!

mercredi 9 octobre 2019

South Park a-t-il été censuré par Netflix ?

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C'est sans doute le premier gros cafouillage qu'a connu Netflix, depuis son lancement en France en septembre 2014. Depuis samedi dernier, la diffusion pour le moins parcellaire de South Park a ému bon nombre d'internautes.

South Park, c'est une série animée pour adultes, diffusée depuis 1997 sur la chaîne américaine Comedy Central, qui met en scène une bande d'enfants en surpoids, dans une commune imaginaire du Colorado. Au programme, humour scato, burlesque, et style volontiers anti-politiquement correct.

Ces derniers jours, des abonnés à Netflix constaté que le dessin animé était disponible de façon très incomplète sur la plateforme de la vidéo à la demande puisque, comme elle l'a annoncé, seules les saisons 15 à 21 sont en réalité disponibles. 10 épisodes sur 78 manquaient donc. Ce qui, déjà, n'est en soit pas dans ses habitudes. Et même dans cette sélection réduite, certains épisodes manquaient à l'appel, ainsi que l'ont constaté avec agacement des observateurs sur Twitter.

Dès le début, alors que a 23ème saison commence à être diffusée aux Etats-Unis, il y avait un certain imbroglio: c'est Amazon Prime Video qui avait obtenu les droits de diffusion, dont en France, pour les 22 saisons. Mais il a connu un bug, et Netflix l'a devancé en diffusant, lui, les épisodes depuis la saison 15.

Dix épisodes manquent à l’appel sur Netflix : quatre épisodes sur la saison 15 (La machine à rigoler, Taille du Membre Indexée, Chiasse Burger, Thanksgiving), deux sur la saison 16 (Chupaquhébreux, Un bracelet pour une cause) et sur la saison 17 (World War Zimmerman, Ginger Cow), ainsi qu’un de la saison 18 (Va te faire financer) et un autre de la saison 19 (Les Méchants ninjas). Parmi les épisodes caviardés, l'un mettait en scène les Allemands comme «le peuple le moins drôle du monde» ; un autre imagine les débuts de Thanksgiving avec des extraterrestres ; un autre met en scène des personnages de South Park déguisés en ninjas pour faire peur aux SDF...

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Pourquoi ces manques ? Netflix aurait-il décidé de lui-même, pour la première fois, de couper dans des contenus qu'il diffuse ? Lundi après-midi, la plateforme de vidéo a répondu sur Twitter : «Il manque des épisodes de South Park. Pourquoi ? Des épisodes ont été censurés lors de leur toute première diffusion en France. Ils sont considérés comme dénigrants pour certaines communautés par les autorités audiovisuelles locales. On le respecte pour des raisons légales.»

En évoquant des «autorités audiovisuelles locales», de qui parle donc Netflix ? Il fait comme si le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), le régulateur de l'audiovisuel en France, avait donc considéré ces épisodes comme «dénigrants pour les communautés». Et fait ainsi référence à ce texte de... 2007, où le CSA avait réclamé à la chaîne Game One une nouvelle signalétique sur deux épisodes de la saison 10 de South Park, pour qu'ils soient déconseillés aux moins de 12 ans.

Les plates-formes comme Netflix ou Prime Video ne sont pas (encore) soumises à ses règles, comme les chaînes de télévision. A moins qu’il ne s’agisse d’une question de droits, sur ces épisodes particuliers.

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Six heures après son premier tweet, le compte de Netflix a d'ailleurs donné un second argument, évoquant des problèmes de droits: et d'assurer que les épisodes de South Park disponibles sur Netflix seraient «tout simplement, ceux que les ayant-droits nous ont proposés.»

Difficile d'y voir clair, alors que cette décision du CSA ne concerne pas des épisodes du catalogue Netflix – et date bien avant des débuts de Netflix ! Netflix se serait-il, pour la première fois, soumis à une forme de censure ?

vendredi 6 septembre 2019

Disney+ va-t-il enfermer ses abonnés dans sa bulle ?

C'est la rentrée ! Je réouvre, pour l'instant du moins, ce blog. Peu importe si, parait-il, les blogs sont "démodés", pour moi, un média d'écrits est indémodable. Après une année bien remplie par la promo de mon livre sur Netflix & Cie, il m'a semblé utile de revenir sur la guerre des titans qui se profile dans l'audiovisuel. Et ce qui attend les internautes-téléspectateurs-cinéphiles, de bon et de moins bon...

Disney+ va-t-il enfermer ses abonnés dans sa bulle ? Le 12 novembre prochain, Disney lancera sa machine de guerre, son propre service de streaming vidéo, d'abord aux Etats-Unis, au Canada et aux Pays-bas. Disney voit grand: dès le premier jour, il proposera 7 500 épisodes de séries, 500 films, pour 6,99 dollars par mois. Il vise 90 millions de foyers d'ici fin 2024. Il prévoit déjà un milliard de dollars de pertes, pour acquérir et produire des contenus originaux.

Qui peut s'aligner, avec de tels moyens, et un tel catalogue ? En quelques années, l'empire Disney, déjà fort de ses dessins animés (Le Roi Lion, Toy Story, Cars...), et ses films (comme Pirates des Caraïbes...) n'a fait que grossir. Avec l'acquisition de la 21th Century Fox pour 71 milliards de dollars, finalisée en mars, il a à portée de main des milliers de programmes télévisés estampillés Disney: il a dans son escarcelle la 20th Century Fox - le vénérable studio de cinéma fondé en 1931, qui a produit Cléopâtre, Titanic, et Avatar entre autres; les studios Pixar, rachetése 7,4 milliards de dollars en 2006, Lucas Films (les sagas Star Wars, Indiana Jones), rachetée 4 milliards en 2012, les Simpsons, et la licence de super héros Marvel.

En un clic, l'internaute-abonné aura donc accès à l'empire Mickey. A condition de s'abonner. Ce qui s'esquisse, avec Disney+, c'est une plateforme où des milliers de films et séries seront réservés aux seuls abonnés.

La guerre des titans est bien lancée. Comme je le retrace dans mon livre Netflix & cie, les coulisses d'une révolution, en quelques années, un autre ogre américain, Netflix,"pure player" du streaming vidéo, lui, a déjà une longueur d'avance: il a dépensé 12 milliards de dollars en acquisitions et productions pour la seule année 2018. Ironie, jeudi dernier, où j'étais invitée à débattre dans "Le téléphone sonne" sur France Inter (podcast par ici) de la guerre des titans du streaming, Netflix, au départ simple service de location de DVD sur abonnement, fêtait ses 22 années.

Lors du lancement de Disney+, des séries inédites leur seront proposées - en exclusivité.The Mandalorian, nouveau spin-off de Star Wars, écrit par l'auteur d'Iron Man ; la série Obi Wan Kenobi, où Ewan McGregor a accepté de rempiler dans la peau de son personnage ; trois nouvelles séries Marvel, dont The Eternals avec Kit Harington, qui s'est fait connaître dans Game of Thrones... a botte secrète de Disney+, c’est la possibilité de développer un nombre infinis de contenus exclusifs, à partir de ses marques prestigieuses.

Très attendus aussi, les prochains films Disney en salles: l'épisode 9 de Star Wars, L'Ascension de Skywalker, qui sort le 18 décembre; La Reine des Neiges 2, le 22 décembre, Avengers Endgame en décembre...

Or, après leur sortie en salles, ces films seront réservés aux seuls abonnés de la plateforme Disney+. Qui auront par exemple en exclusivité Captain Marvel. On le sait, Disney est en train de retirer progressivement ses contenus de Netflix - dont il est désormais concurrent . Bob Iger avait commencé à déclarer la guerre à Netflix en été 2017, lorsqu'il a annoncé ne pas reconduire son contrat. Sur Netflix, Jessica Jones (3 saisons), Luke Cage ou encore Daredevil (3 saisons) ont fait des cartons d'audience, tout comme Agent of S.H.I.E.L.D. (6 saisons), diffusé sur ABC, entre autres. Tout ce catalogue sera rapatrié sur Disney+ à son lancement le 12 novembre.

Ce qui s'esquisse, c'est que, peu à peu, Disney va réserver ses films et séries, nouveautés ou archives, à ses seuls abonnés. Il faudra être obligatoirement abonné à sa plateforme pour pouvoir les visionner. Dans cette logique, Disney a même annoncé la semaine dernière son intention de ne plus sortir ses prochains films et séries en DVD ! Une révolution. Et une manière d'enfermer ses abonnés dans ses propres contenus.

Disney ne fait que renforcer cette tendance que Netflix a créée. J'ai déjà abordé ici et dans mon livre la polémique qui a opposé à plusieurs reprises Netflix aux organisateurs de festivals de cinéma, dont Cannes: pour Netflix, il est normal de réserver ses productions originales - films, ET séries - à ses seuls abonnés. Et donc de ne pas les sortir en salles (ou très peu).

Roma d'Alfonso Cuaron, le film aux cinq Oscars? Il est sorti dans une poignée de salles à Londres, New York et Los Angeles. Mais seuls les abonnés à Netflix ont pu le voir (directement sur leur téléviseur). LA prochaine superproduction de 3h30 du maître Martin Scorsese, The Irishman? Elle sera proposés directement sur Netflix le 27 novembre. Et peut-être dans quelques salles . Netflix a déboursé au moins 170 millions de dollars pour le produire, il lui semble donc "normal" de le réserver aux abonnés. The Landromat, prochain film de Steven Soderbergh, lui aussi produit par Netflix, présenté il y a quelques jours au festival de Venise, connaîtra le même sort.

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Vous voulez revoir l'intégrale de Friends, série-culte des années 90 qui connaît un retour en grâce inattendu? Elle a effectué son come back sur Netflix, dont elle représentait une bonne part de l'audience. Le 9 juillet, Netflix a annoncé qu'elle disparaîtrait de son catalogue - aux Etats-Unis - dès 2020. Elle a été rachetée par la Warner pour son futur service de streaming vidéo HBO Max. Selon le Hollywood Reporter, Warner a déboursé 85 millions de dollars par an pendant cinq ans pour en obtenir les droits; En clair, à moins de trouver des DVD (ou des cassettes vidéo sur eBay, soyons vintage jusqu'au bout), les Américains devront s'abonner à HBO Max pour (re)voir la série. Pour la France, rien n'est sûr pour l'heure. Pourtant, en décembre dernier, Netflix avait mis 100 millions de dollars sur la table pour garder la sitcom culte - pour un deal non-exclusif, de surcroit.

Et ce n'est que le début. Netflix, Disney, et bientôt Apple avec son propre service de streaming vidéo Apple+, attendu outre-Atlantique en novembre, AT&T-WarnerMedia avec HBO Max, Comcast avec NBCUniversal... Tous ces géants de la tech, pour lancer leurs plateformes concurrents à Netflix, ont eux aussi préparé leurs munitions: tous investissent des milliards de dollars (au moins 12 milliards cette année pour Netflix 7 milliards pour Apple) pour acquérir ou produire des contenus *exclusifs* pour leurs plateformes. L'internaute n'aura d'autre choix de s'abonner à tel ou tel service pour les voir. Sauf à passer par un service de téléchargement ou streaming pirate.

mardi 14 mai 2019

Le Festival de Cannes s'ouvre (presque) sans Netflix

Quentin Tarantino / AFP

D'ici quelques heures, le Festival de Cannes ouvrira ses portes, pour sa 72ème édition. Cette année de nouveau, avec pour point névralgique le Palais des festivals, il offrira son mélange de glamour, de cinéphilie et de business. Les stars hollywoodiennes seront de nouveau au rendez-vous: Jim Jarmush foulera le Tapis rouge ce soir, avec un film de zombies, The dead don't lie, présenté en ouverture. Ces prochains jours, Quentin Tarantino est attendu pour son nouveau film en compétition officielle, Once upon a time... in Hollywood - 25 ans après Pulp Fiction, qui lui avait valu la Palme ! - avec Leonardo di Caprio et Brad Pitt. Antonio Banderas, Pedro Almodovar, Sylvester Stallone, Bill Murray, Margot Robbie, Isabelle Huppert, les frères Dardenne, Adèle Haenel, sont attendus. Comme avant. Ou presque.

Mais les choses ne sont plus tout à fait comme avant. La montée en puissance de Netflix et Amazon, désormais à la fois studios de production, diffuseurs, et mastodontes à plusieurs centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière, et le lancement attendu de nouveaux-venus du streaming, tels Disney Plus et WarnerMedia, brouillent les pistes dans l'écosystème de l'entertainment.

Après une polémique sur la présence - ou pas - de Netflix en compétition officielle à Cannes, il y a deux ans, la firme de Los Gatos en est désormais absente pour la deuxième année consécutive. Comme je le raconte en détail dans Netflix & co, Les coulisses d'une (r(évolution, Netflix est absent de la compétition officielle pour la deuxième année consécutive, après l'adoption par le Festival d’un règlement imposant une sortie en salle pour tout film en compétition. «À l’époque, on pensait demander (à Netflix) et obtenir que ces films-là sortent en salles (...). Ils n’en sont pas encore là», pointent les organisateurs du festival, qui résistent à la plateforme de streaming, là où d’autres festivals comme la Mostra de Venise accueillent ses films à bras ouverts comme ''Roma'' d’Alfonso Cuaron. Cannes est le dernier bastion, le dernier festival à rester sur cette ligne, les Oscars et la Mostra de Venise ayant accepté des productions Netflix en compétition officielle.

Nouvelles règles du jeu

Jusqu'à il y a peu, les règles du jeu étaient claires. Les sociétés réalisaient un film calibré pour une sortie en salles, qui connaissait ensuite une seconde vie en DVD, puis en diffusion télévisée. Cela ne fonctionne plus, dans une ère où Netflix passe outre les traditionnelles sorties en salles, et les plateformes de diffusion en streaming remportent des droits de diffusion - mondiaux et tous écrans - qui auraient été attribués, naguère, à un HBO ou un Showtime.

Puis sont arrivées les premières plateformes de streaming, Netflix et Amazon. Elles ont d'abord été perçues par les studios de cinéma comme des vaches à lait. Elles ont surpayé les droits de séries télé confirmées, en dizaines de millions de dollars (comme Friends, pour laquelle Netflix a déboursé 100 millions de dollars fin 2018 pour en conserver les droits cette année). Dans mon livre encore, je racontais comment Netflix avait signé un contrat de 5 ans en 2008 avec Starz (sorte de Canal+ version US) , puis, fin 2012, un accord de licencing pluriannuel avec Disney de 350 millions de dollars par an. un mirifique contrat à 200 millions de dollars avec Marvel Télévisions et…Disney fin 2013.

15 milliards de dollars de productions Netflix en 2019

Puis, les studios ont perçu ces steamers comme des frenemies, ces ennemis indispensables dans le business. Ils apportaient beaucoup d'argent à ces studios, mais disruptaient leurs modèles traditionnels. car eux ont les poches pleines: Netflix a investi entre 8 et 12 milliards l'an dernier en production originales, et pourrait y investir 15 milliards cette année, selon les analystes, cités par Variety.

Depuis 2016, pour enrichir leurs catalogues, Netflix et Amazon font ainsi régulièrement monter les enchères au festival de Sundance. Cette année, Amazon a claqué 50 millions de dollars pour mettre la main sur les droits de films tels que The Report, film dramatique avec Adam Driver et Annette Bening, et Honey Boy, film semi-autobiographique de Shia LeBeouf. Netflix a misé 10 millions de dollars sur Knock Down the House, un documentaire sur les jeunes stars politiques américaines, telle Alexandria Ocasio-Cortez. Les années précédentes, tous deux y ont acquis les droits de films oscarisables, comme Manchester by the Sea pour Amazon, six nominations aux Oscars 2017. Et demain, Apple, Disney, Comcast et WarnerMedia se lanceront aussi dans la course à l'achat de droits de programmes premium pour leurs propres plateformes de streaming, attendues dès cet automne 2019 pour la plupart.

Cannes sur son Aventin ?

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Est-ce que Cannes resterait sur son Aventin ? Pas si sûr: en parallèle au très glamour Festival se tient le Marché du Film, où les sociétés de production viennent des quatre coins du monde pour vendre à des acheteurs des scripts ou des faims, susceptibles d'être au box office demain. Il suffit de longer la Croisette pour voir des affiches géantes de (super)productions, placardées dans la rue ou sur des balcons d'hôtels.

Pour la première fois, le Marché du Film accueillera cette année "Meet the steamers", un événement destiné à connecter les producteurs de films et les plateformes de streaming, selon Hollywood Reporter. Le Festival a sélectionné une vingtaine de plateformes indépendantes, pour des sessions de speed dating d'une vingtaine de minutes. Avec notamment Flimin, Kinoscope, Le Cinéma Club, ou encore Watcha Play. Mais les mastodontes Amazon Studios et Netflix en seront absents - alors que leurs noms sont sur toutes les lèvres. Netflix ne sera même pas présent au Marché du film, selon son service de presse parisien, preuve que la Guerre froide règne encore. Tout juste y aura-t-il une production Netflix présentée cette année à Cannes, le long-métrage Wounds, à la Quinzaine des réalisateurs.

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dimanche 9 septembre 2018

Netflix décroche son Lion d'or (à défaut d'une Palme)

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Un film Netflix lion d'Or de Venise. Et futur Oscar?

La consécration pour Netflix. Avec un sacré goût de revanche après le précédent du festival de Cannes. Samedi 8 septembre au soir, la Mostra de Venise, un des plus prestigieux festivals de cinéma, a attribué son Lion d’or à Roma, film du cinéaste mexicain Alfonso Cuarón. Un film très personnel, à mille lieues de Gravity (2013), blockbuster interstellaire qui nous plongeait avec fascination dans l'espace, et carton international (723 millions de dollars de recettes).

Roma, c'est un film très personnel, un des favoris du Festival, dans un noir et blanc osé pour le cinéma d'aujourd'hui, pour lequel le cinéaste s'est inspiré de son enfance, pour raconter l’année 1971, où il a connu la vaste répression du mouvement contestataire des étudiants, et le divorce de ses parents), dans le quartier Borghèse de Roma, au Mexique. La gloire pour le réalisateur.

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Mais le vrai vainqueur de la Mostra est sans doute son distributeur, Netflix. Une première. Une révolution. Bonne nouvelle, garantie de renouveau, ou cataclysme annoncé pour le monde du cinéma? Comment définir Netflix aujourd'hui? Cette start-up devenue ogre, mi-GAFA, mi-studio hollywoodien, qui propose sur sa plateforme une sorte de vidéoclub géant en ligne? ce sujet est au cœur de mon livre, justement, ''Netflix & co, Enquête sur une (r)évolution'', qui sort ce 12 septembre (tadaa !). Netflix est à la fois un studio de production, un distributeur de films et séries, un diffuseur, et une plateforme internet de diffusion de contenus vidéos en streaming, sur abonnement, qui compte près de 130 millions d'abonnés dans le monde, dont 3,5 millions en France. Et une capitalisation boursière de 151 milliards de dollars.

La sortie en salles obligatoire, (encore) une exception française

Une première, donc. Jamais cette plateforme américaine de streaming n’avait obtenu la récompense suprême de l’un des principaux festivals de cinéma. Roma avait d'ailleurs déjà fait parler de lui sur un autre festival, à Cannes ce printemps, où il faisait initialement partie de la sélection officielle, au même titre que Norway de Paul Greengrass, Hold the Dark de Jeremy Saulnier, They’ll Love When I’m Dead, un documentaire de Morgan Meville sur le cinéaste Orson Welles, légendaire réalisateur de Citizen Kane, et même The Other Side of the Wind, le dernier long-métrage inachevé de ce même Orson Welles. Or pour les organisateurs du Festival de Cannes, tout film en sélection officielle doit sortir en salles *avant* toute diffusion sur internet.

Un film qui ne sort pas au cinéma est-il encore un film ? Je me posais la question déjà il y a quelques mois. Toute la polémique s'était cristallisée sur cela, la sortie des films en salles, indispensable pour les organisateurs du Festival de Cannes, accessoire pour Netflix. Manifestement, les organisateurs des autres festivals n'ont pas la même vision des choses. Comme je détaille dans mon livre, outre-Atlantique, les organisateurs des Oscars considèrent eux aussi la sortie en salles comme secondaire pour sélectionner un film. Il semblerait bien que la sortie en salles obligatoire pour être en lice à un festival de cinéma ne s'impose désormais plus. Netflix, décidément, dicte ses règles du jeu. Et parvient, progressivement, à ringardiser le festival de Cannes.

A cela s'ajoute une exception française, la désormais fameuse "chronologie des médias", qui implique un délai de trois ans entre la sortie en salles d'un film et sa diffusion sur une plate-forme de vidéo. Ce qui avait donc provoqué l'ire des Netflix à Cannes. On imagine donc le goût pétillant de revanche qu'a eu cette récompense - un Lion à défaut d'une Palme - pour les dirigeants de Netflix, hier soir.

Deux productions Netflix primées

THE BALLAD OF BUSTER SCRUGGS

''The Ballad of Buster Scruggs"

Mieux, le prix du scénario à la Mostra a été attribué au western de Joel et Ethan Coen, The Ballad of Buster Scruggs, le deuxième des trois films Netflix (avec July 22, de Paul Greengrass) en compétition cette année à Venise. Eh oui, les frères Coen, la crème des cinéastes indépendants américains, réputés depuis Barton Fink, The big leboswki et Fargo, étaient une des autres "prises" hollywoodiennes de la firme de Los Gatos,. Au détail près que leur projet initial consistait en une mini-série télé de six épisodes, vaste hommage aux western spaghettis italiens des années 60. Soit six récits d'une heure sur l’Ouest américain, aux personnages divers, entre le cow-boy solitaire, et le chercheur d’or, avec un humour noir féroce propre au duo de cinéastes.

Pourtant, à la surprise générale, lors de l'ouverture du festival, le 31 août, leurs auteurs annonçaient que la série était devenue un film à sketchs de deux heures. C'est bien cette version de deux heures que le public - ou plus exactement les seuls abonnés Netflix - pourront découvrir sur la plateforme de streaming d’ici à la fin de l’année, aux Etats-Unis et - probablement - dans la plupart des pays, mais aussi le commun des mortels en salles.

En France, tout dépendra de sa sortie dans les cinémas – ou pas –, puisque si tel était le cas, le film devrait attendre trois ans avant d’être disponible sur Netflix, conformément à l’actuelle chronologie des médias. Quant aux six heures de la série qui ont été produites, le flou demeure sur leur devenir.

Une autre production 100% Netflix en ouverture à Toronto

Autre pied de nez à l'industrie traditionnelle du cinéma, deux jours avant, jeudi 6 septembre, Netflix s’était déjà offert une autre (avant-)première. C’est un de ses films, Outlaw King : Le roi hors-la-loi, de David Mackenzie, qui a fait l'ouverture du Festival international du film de Toronto. Tourné en Ecosse, ce film est consacré au roi écossais du 14e siècle Robert Bruce, et retrace son combat pour reprendre le contrôle de l'Ecosse après avoir été déclaré hors-la-loi par l'Angleterre.

C'était la première fois qu'une production d'une plateforme de streaming faisait l'ouverture d'un des plus grands festivals de cinéma du monde. Petit détail: ce film, projeté en première mondiale à Toronto, ne sortira pas en salle par la suite. Il sera réservé aux abonnés de Netflix, qui pourront le visionner à partir du 9 novembre. Décidément, au fil des Festivals de cinéma, Netflix impose son propre modèle de diffusion: des productions destinées exclusivement à ses abonnés, qui n'ont pas vocation à sortir en salles traditionnelles. D'ailleurs, son patron fondateur Reed Hastings, ne s'en est jamais caché: "Puisque nos abonnés financent nos films, nous voulons qu’ils y aient accès rapidement, et pas trois ans plus tard", déclarait-il encore au festival Séries Mania à Lille, le 3 mai dernier. Et les festivals semblent, les uns après les autres, accepter ce principe. Exceptés les seuls organisateurs du festival de Cannes. Pour l'instant.

"Nous avons choisi le meilleur film que nous pouvions trouver pour être à la hauteur de ce que nous voulons pour la soirée d'ouverture", justifiait à l'AFP Cameron Bailey, directeur du festival de Toronto. Et d'insister: "Des plateformes comme Netflix, Amazon et Hulu soutiennent certains des meilleurs talents de nos jours". Les studios traditionnels de cinéma apprécieront.

Le modèle Netflix appliqué à l'édition: Koskas au Renaudot

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Le dernier Koskas, livre "publié" par Amazon

Netflix est-il en train d'imposer son modèle à l'industrie culturelle ? Il se fait donc producteur de contenus, destinés à être proposés *exclusivement* à ses seuls abonnés, sur sa plateforme de diffusion. Consécration de ce modèle, ces films ("webfilms" aux yeux de certains cinéastes) sont même sélectionnés, voire récompensés, dans des festivals de cinéma ! Un modèle qui semble irriguer bien plus que l'industrie du cinéma. Dont l'édition, l'industrie du livre.

Il y a quelques jours, on apprenait ainsi qu'un livre autopubié sur la plateforme d'Amazon était sélectionné pour le Prix Renaudot, un des prestigieux prix littéraires de la rentrée en France. Bande de Français, le dernier livre de Marco Koskas, auteur franco-israélien de plusieurs ouvrages, a ainsi été sélectionné parmi les 17 romans élus, avec un nom d'éditeur un peu particulier, Galligrassud. "Une contraction de noms de maisons d'édition qui cache un ouvrage autopublié grâce au service... d'Amazon", comme l'a révélé le très bien informé site Actualitte.

Un auteur de livres confirmé, 16 livres publiés à son actif, a donc choisi de publier son dernier opus via CreateSpace, le service d'autopublication d'Amazon, en passant outre les maisons d'édition traditionnelles. Ce qui l'a poussé à franchir le Rubicon ? Probablement, entre autres, le pourcentage sur les ventes assez conséquent reversé par Amazon à ses auteurs — plus de 50% du prix de vente du livre, contre 5% à 10% chez les éditeurs "papier" traditionnels (je suis bien placée pour en témoigner ;)

Plus que l'autoédition, ce qui pose question est bien sûr la présence d'un livre publié par Amazon, firme haïe par une partie du monde du livre — les libraires — car elle incarne un risque de monopole. Les organisateurs du Prix Renaudot ne semblent pas se poser la question. Et décidément, l'arrivée de GAFA et consorts, tels Netflix, Amazon, et très bientôt Youtube (Google) et Apple, dans la culture traditionnelle, du cinéma à l'édition, soulève des questions inédites.

dimanche 13 mai 2018

Un film doit-il sortir en salles pour être encore un film? (Netflix vs Cannes)

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Il était censé venir au Festival de Cannes avec 5 films et documentaires dans les cartons. Finalement, Netflix a décidé de bouder la grand-messe du cinéma, qui bat son plein en ce moment. Tout est parti d'une déclaration le 23 mars dernier de Thierry Frémaux, délégué général du Festival, précisant "Tout film qui souhaite concourir pour la Palme d'or devra sortir dans les salles françaises". La règle est claire, désormais, Cannes n’accepte en compétition que des œuvres qui sortiront en salles. Ca n'a pas manqué, le 13 avril, Ted Sarandos, directeur des contenus de Netflix, annonce sa décision de bouder le festival. "Nous voulons être sur un plan d'égalité avec les autres cinéastes", précise-t-il dans un entretien à Variety, la Bible de la presse cinéma à Hollywood. Et d’ajouter: "Bien sûr, il y a deux visions différentes. Mais nous avons choisi de nous inscrire dans l'avenir du cinéma. Si Cannes a choisi d'être bloqué dans l'histoire du cinéma, c'est son choix".

Un premier round dans cette bataille avait été mené en mai 2017, lorsque Netflix avait rechigné à sortir dans les salles obscures ses deux films en sélection officielle, Okja et The Meyerowitz Stories. Pour les diffuser uniquement sur sa plateforme de streaming. A la grande colère des exploitants, qui y voyaient bafoué le statut roi du film projeté en salle, protégé par l'intouchable chronologie des médias. Netflix avait alors remporté la manche.

En cette année 2018, la mesure de rétorsion ne s’est pas faite attendre : cinq films produits par la firme de Los Gatos ont été privés de tapis rouge à Cannes : Norway de Paul Greengrass, Roma d'Alfonso Cuarón (réalisateur de Gravity), Hold the Dark de Jeremy Saulnier, They'll Love When I'm Dead, un documentaire de Morgan Meville sur le cinéaste Orson Welles, et même The Other Side of the Wind, le dernier long-métrage inachevé de ce même Orson Welles. Un projet inachevé du légendaire réalisateur de Citizen Kane, qui avait a pu aboutir… grâce à un investissement de Netflix.

Les Anciens contre les Modernes

Comme une nouvelle bataille des Anciens contre les Modernes. Même si, la semaine dernière, au festival Series Mania à Lille, consacré aux séries télévisées, revenant sur cette polémique, Reed Hastings se livrait à un semi mea culpa, regrettant qu'avec le Festival de Cannes, où aucun de ses films n'est sélectionné cette année 2018 faute d'accord, Netflix "s'est mis dans une situation plus délicate que ce que nous aurions voulu". Avant de défendre son modèle économique: "comme nos abonnés financent nos films, on veut qu'ils y aient accès rapidement et pas trois ans plus tard".

Mais pourquoi ce combat entre le nouveau géant de l'audiovisuel et les organisateurs du Festival de Cannes ? Toute la polémique repose sur la sortie des films en salles, indispensable pour les organisateurs du Festival de Cannes, accessoire pour Netflix. Or, un film projeté dans un cinéma doit attendre trois ans avant qu’une plateforme de vidéo à la demande par abonnement puisse le diffuser. C’est la règle en France, la "chronologie des médias".

Or, qu'est-ce qui définit un film aujourd'hui ? Sa sortie en salles est-elle encore indispensable, obligatoire, pour en faire un film ? Ou un film est-il un film par ses conditions de tournage, de production ? Alors que se multiplient les plateformes de vidéo à la demande sur abonnement, Netflix (qui compterait 3,5 millions d'abonnements en France), Amazon Prime Video, et bientôt, un "Disney Flix", voire des plateformes de SVoD européenne, chinoise, entraînant de nouveaux usages dans les modes de consommation visionnage des films.

Netflix l'a dit à plusieurs reprises, ses 8 milliards de dollars de budget de production de "contenus originaux" (dont 1 milliard pour l'Europe) visent en partie à produire des long-métrages, destinés à sortir directement et uniquement sur sa plateforme, sans passe par la case salles de cinéma.

"Webfilms"

Ces films nouvelle génération, "ce sont des webfilms", me disait récemment le cinéaste Radu Mihaileanu, président actuel de l'Association des réalisateurs producteurs (ARP). Sans préjuger de leur qualité, à ses yeux, "ce n'est pas du cinéma: ces webfilms ne sont vus que sur un écran d'ordinateur ou de télévision".

Justement, peu avant le Festival, le 13 avril, Netflix sortait directement sur sa plateforme Je ne suis pas un homme facile, estampillé "premier film français Netflix original". Réalisé par Eléonore Pourriat, ce film, très drôle, qui imagine un monde où les femmes auraient précisément la place sociale des hommes, a tout du film indépendant , entre son casting, avec à l’affiche Vincent Elbaz et Marie-Sophie Ferdane, méconnue au cinéma mais pensionnaire de la Comédie française, aguerrie au théâtre.

La réalisatrice est ravie, elle estime qu’elle n’aurait pas eu sa chance aussi vite pour monter son premier film en France. Pour elle, c'est sûr, cela reste un film, "Nous avons travaillé dans les mêmes conditions , et une même exigence, que si le film était projeté en salles : avec une chef opératrice, un ingénieur du son…", m'expliquait-elle.

Le fait qu'il ne sorte pas en salles ne lui pose pas de problème. Elle est déjà convaincue du bien-fondé des nouvelles formes de distribution en ligne des films. Elle qui a acquis une "notoriété virale" avec son premier court-métrage, Majorité opprimée, 9 millions de vues sur YouTube aux quatre coins du monde. Et même, sur Netflix, elle estime bénéficier "d'une exposition dans 192 pays. Et il est sorti sans la pression du mercredi à 14 heures : on lui laisse le temps de s’installer par le bouche à oreille".

lundi 2 avril 2018

Prêts à quitter Facebook, vraiment ? (De notre dépendance numérique)

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#deletefacebook. En quinze jours, c'est devenu un des hashtags les plus populaires. Pour beaucoup d'internautes, ça y est, "il est temps de partir", en suivant le conseil d'une poignée de gourous de la Silicon Valley, tel Brian Acton, le co-fondateur de WhatsApp, qui publiait la semaine drnière sur Twitter "Il est temps. #deletefacebook."

Pourtant, l'automne dernier, la Silicon Valley bruissait de mille rumeurs quant à une possible candidature de Mark Zuckerberg à la présidence des Etats-Unis en 2020. Rien de moins. Aujourd'hui, le fondateur de Facebook bataille pour prouver qu'il est capable de diriger une des plus importantes sociétés cotées en Bourse - ou que ses 2,1 milliards d'utilisateurs dans le monde doivent continuer à faire confiance à son entreprise. Avec l'affaire Cambridge Analytica, selon laquelle une société britannique ayant activement participé à la campagne électorale de Donald Trump a tranquillement récupéré les données de 50 millions d'utilisateurs de Facebook (voire 87 millions, aux dernières nouvelles, à voir la fin de ce billet publié par Facebook)) par des moyens suspects, le réseau social est plongé dans une crise de confiance sans précédent. Y compris chez les investisseurs: en quelques jours, il a perdu près de 10% de sa valeur en bourse

Abandonnistes

Path

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Alors, ce n'est pas la première fois: il y a eu des précédents, comme en 2010, lorsque la création du service de géolocalisation par Facebook, Places, a fait polémique. Certes, il y avait eu un mouvement d'abandonnistes de Facebook qui avait émergé. et des sites alternatifs, tels Diaspora (ce site "anti-Facebook, "plus respectueux de la vie privée" lancé en 2010), Places (oui, il existe toujours), Ello, ou Mastodon, né l'an dernier), vite oubliés depuis.

Cette fois-ci, la flambée serait-elle assez importante pour en amener certains à quitter totalement Facebook ? Déjà ces derniers mois, il y a eu les débats sur la propagande et les fake news, face auxquels facebook semblait bien silencieux. Maintenant, les consommateurs prennent conscience des risques qu'il y a à livrer leurs données à un géant du numérique OU une controverse de plus qui montre que leur réseau social préféré laisse d'autres recueillir leurs données personnelles, et viole - peut-etre - leur vie privée.

Non non, bon nombre d'entre eux, d'entre nous se réconcilieront avec Facebook, et y retourneront, comme nous l'avons fait lors des flambées précédentes. Même si, c'est promis, il prendra toutes les précautions. En dix ans - une éternité - depuis la popularisation de Facebook dans l'Hexagone, à l'automne 2007 - nous avons développé une étrange relation avec ce réseau social, tiraillés entre une dépendance (affective) absolue et un rejet, qui nous rend accros. Tout en sachant que ce n'est pas bon pour nous, comme la clope, le chocolat ou d'autres sources d'addictions.

Comme d'autres médias, tels la télévision ou la radio, le média Facebook s'attache notre dépendance par les gratifications qu'il apporte - illusion d'une compagnie, multiplicité d'informations à picorer, relaxation.... Mais Facebook a été le premier média "social", à fournir des outils et méthodes clés en main d'une efficacité diabolique, pour développer notre "sociabilité" (ou popularité) numérique. Et donc nous rendre inéluctablement accros. En reproduisant des schémas psychologiques classiques.

Maintenir son réseau

De façon plus informelle que Linkedin, plus interactive que feu hi5, lorsqu'il est apparu en France en 2007, Facebook était une des premières plateformes qui permettait de se créer un réseau social informel, où des petits outils créaient des interactions, pour renforcer nos liens (virtuels) avec nos "amis" numériques. Le fait de cliquer sur le bouton "J'aime" (un pouce en l'air, comme dans les arènes de gladiateurs jadis), de commenter des photos d'amis (ah, l'époque où le moindre contact sur Facebook postait ses photos de famille ou d'enfants), de les identifier (les "tagger") dans des photos de soirées, ou envoyer des "pokes" (une de ces pratiques sociales propres à Facebook tombée en désuétude) permettait d'amplifier ce fragile "lien social" virtuel créé. Des contacts bien éphémères, de minuscules marques d'intérêt envers des "contacts" Facebook que l'on connaissait parfois à peine dans la vraie vie (IRL).

Et plus incroyable encore, il offrait enfin l'opportunité de tisser une multitude de liens, d'avoir des brassées de nouveaux "amis" virtuels jamais rencontrés dans la raie vie). Comment se résoudre à perdre cette multitude de contacts accumulés virtuellement ces années, en effaçant son profil Facebook ?

Et son "capital social"

Plus vous êtes actifs sur les réseaux sociaux, vous vous géolocalisez (dans les aéroports par exemple), ou postez des photos ou statuts flatteurs, plus votre valeur sociale (pour paraphraser Bourdieu) augmente. Vous êtes disponible, ouvert, pour un nouveau job sur Linkedin, renouer avec des amis d'enfance sur Copains d'avant. Mécaniquement, au fil des années, on a développé une dépendance à cette popularité numérique, la nécessité de façonner cette e-réputation (comme on disait il y a quelques années ;), qui dope l'estime de soi.

Certes, au fil des années et de leur apprentissage aux réseaux sociaux, chacun a appris à partager avec prudence des infos personnelles sur Facebook. La plupart ont banni les photos d'enfants ou réflexions trop personnelles. Mais il est devenu irrésistible de façonner son soi idéalisé: en affichant à quel concert ou quelle expo nous sommes allés, dans quelle destinations idyllique de vacances (avec une multitude de photos à l'appui), quelle cause nous soutenons, à quelle manifestation nous soutenons, ou quelle injustice nous révolte. De cette manière, nous "gérons" notre image numérique.

Laquelle est approuvée, notée par les autres, au fil des Likes, smileys, commentaires et partages.

Validations sociales

Car on ne peut plus passer de ces multiples signaux de notre existence - et popularité - numérique, la même popularité que l'on recherchait dans la cour de récré à l'école. C'était la grande nouveauté des réseaux sociaux et des blogs, dans la lignée des forums de discussions (rappelez-vous les Yahoo! Groups) au début des années 2000: chacun pouvait prendre la parole en direct dans d'immenses agoras virtuelles, au fil de tweets, de statuts ou d’un billet de blog détaillé, participe aux débats du moment. Au fil des années, nous sommes devenus dépendants de ces interactions virtuelles, ces petits signaux qui traduisent des validations externes - notre besoin fondamental de nous sentir aimés.

Stalking et Fear of missing out

Facebook nous a aussi confortés dans un autre comportement universel, plus pervers: l'art d'épier les autres, dissimulés derrière des rideaux numériques, l'écran de nos ordinateurs. Bienvenue dans le stalking, la possibilité d'espionner les autres (son meilleur ennemi, son ex...) en regardant les bouts de vie numérique qu'ils livrent sur leurs walls Facebook.

Ce besoin trivial, primaire, de surveiller les autres, quitte à perdre du temps en cherchant leurs traces numériques sur Google; a été savamment entretenu par les réseaux sociaux.

Ce même besoin psychologiques nous soumet au FOMO (fear of missing out), la peur de manquer quelque chose, entretenue par la réseaux sociaux, dont je parlais déjà dans ce billet en 2014 (qui m'avait alors valu d'être plagiée par Le Nouvel Obs, la gloire ;) Une nouvelle peur qui est née avec les premiers smartphones (remember, le premier iPhone a été lancé en novembre 2017), où l'on a pris l'habitude de consulter plusieurs fois par jour Twitter et Facebook - comme de véritables fils d’informations, nourris en contenu par les commentaires, photos, et autres contenus, postés au fil du temps. Il y a quelques années, un ami, Stan, me disait avec angoisse qu'il avait "peur de louper quelques chose sur Twitter". Et que, "comme allumer la radio", il y jetait un oeil durant quelques minutes, de temps en temps.

Twitter et Facebook sont devenus des sortes de fils d'infos en continu, où nous pouvons surveiller le déroulé de la vie de nos contacts, et de la vie tout court.

Alors, serions-nous prêts à renoncer à tout cela ? Nombre d'articles ont listé ces derniers jours la masse de données que Facebook a amassées sur nous en quelques années, archivage géant de notre mémoire privée et publique. Et tous ces souvenirs virtuels de notre "nouvelle vie" numérique qui risquent de s'évaporer.

dimanche 18 mars 2018

Pourquoi les médias ressuscitent les forums de discussion (sur Facebook)

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Mark Zuckerberg savait sans doute très bien ce qu'il faisait en annonçant, le 11 janvier dernier, que les contenus de la presse (articles, vidéos, Lives) apparaîtraient moins sur les murs des utilisateurs. Priorité était désormais données aux contenus "personnels", des amis et de la famille, plutôt qu'aux pages publiques. Dès lors, panique à bord: au fil des années, les marques et médias avaient capitalisé sur ces Pages Facebook pour retenir (un peu) l'attention de ces internautes versatiles, qui passent désormais le plus clair de leur "temps numérique" sur Facebook - il engrange 26,4 millions de visiteurs uniques quotidiens en France, d'après Médiamétrie. Pendant longtemps, pour une marque ou un média, le nombre de fans était un indicateur en soi.

Les médias, Facebook les a même dragués outrancièrement en les incitant à produire des contenus sur mesure pour lui, de préférence de longues vidéos, baptisées les Facebook Live. Plusieurs éditeurs de presse ont même signé des accords avec Facebook, pour toucher une généreuse rémunération, comme le détaillait cet article très fouillé du journaliste Nicolas Becquet, responsable du numérique à L'Echo. Las, la firme de Menlo Park leur brutalement coupé les vivres fin 2017. On a mieux compris pourquoi ce 11 janvier.

Facebook, un Linkedin bis

Alors, comment les médias vont-ils pouvoir continuer d'assurer leur présence sur Facebook, où ils sont devenus brutalement moins désirables? Une chose est sûre, même si zuck' veut un retour aux sources (refaire de Facebook le média social où on partage des bribes de son quotidien), il est trop tard. Le newsfeed (fil d'actualité Facebook) n'est plus l'endroit où le chaland poste ses précieux contenus personnels - ses photos, vidéos ou statuts pour relater son quotidien. Peut-être parce qu'il est devenu plus méfiant envers Facebook, au fil des scandales et polémiques sur sa perception particulière du respect de la vie privée par ce dernier. Maintenant, la vraie vie se raconte en images sur sa page Instagram, ou Snapchat pour les millenials. Désormais, Facebook a des faux airs de Linkedin-bis: on partage sur son newsfeed des articles, des vidéos d'actualité (coucou Brut), des centres d'intérêt 'publics' ou semi-professionnels.... Mais certainement plus de photos de brunchs entre amis ou de vacances en famille (qui étaient tout de même monnaie courante il y a 10 ans).

Ce dimanche en fin de journée, j'ai sur mon newsfeed, en vrac: un commentaire sportif sur un championnat de foot en Californie, une photo de monument à Riga prise par un ancien photographe avec son iPhone, quelqu'un qui promeut sa formation en vidéo mobile, les photos des nouveaux locaux d'une start-up par son fondateur, une photo de la collection de robots d'une geekette revendiquée, une photo-portrait d'il y a 4 ans repostée (sur la suggestion de Facebook ;), un partage d'article sur SpaceX, un abonné à Canal+ qui partage une expérience malheureuse... Peu d'articles de presse des médias dont j'ai liké la page Facebook (Le Monde, Challenges; Wired, etc) remontent automatiquement (je dois beaucoup scroller pour les trouver): désormais, la plupart des articles de presse "en bonne position" sont ceux partagés par mes "friends" sur Facebook.

Le Facebook group, ce nouveau club des lecteurs

Alors, les médias ont peut-être trouvé une nouvelle marotte pour rester présents - et indispensables - dans le newsfeed Facebook de leurs lecteurs: créer un groupe Facebook. Ou comment le vieux forum de discussion, en vogue au début des années 2000 (la préhistoire, l'ère d'avant les réseaux sociaux !) est ainsi ressuscité ! Comme on dit en novlangue marketing, le groupe Facebook a pour avantage de créer un engagement sans précédent de l'internaute: c'est un "club" qu'il choisit de rejoindre, où il dialogue, commente, poste des suggestions, des photos... Il interagit avec d'autres membres d'une communauté, créée et chapeautée par un média. Cette sorte de club des lecteurs numérique, c'est une audience hyper captive.

Surtout, c'est du pain-bénit pour des médias critiqués pour leur parisianisme qui cherchent à recréer un lien de proximité avec leurs lecteurs - comme le montrent les jeunes titres Ebdo, et bientôt ''Vraiment'', qui organisent des réunions "IRL" avec leurs lecteurs, ou les sollicitent pour des idées de sujets.

Mieux, chaque nouvelle publication, ou commentaire qui la "rafraichit", remonte automatiquement en haut du fil d'actualité et peut être doublée d'une notification (qui apparaît par exemple en pop-up sur le mur Facebook de l'internaute). Parfait pour contourner les derniers impératifs de l'algorithme de Facebook.

Facebook groups Nice Matin, BFM...

Dans l’Hexagone, plusieurs médias ont bien vu l'aubaine. Mais comme pour une rubrique, il faut trouver un angle, une thématique propre à leur groupe. Mention spéciale pour le quotidien régional ''Nice Matin'', qui a créé des premiers groupes autour de services: l'un, Nice-Matin des solutions, près de 1 500 membres, est dédié au journalisme de solutions: il invite certes à voir "les coulisses de reportages" (classique), mais surtout, se veut "dédié aux initiatives positives qui émergent chaque jour dans nos départements, aux gens qui se bougent et proposent des solutions". Un autre groupe, Kids-Matin, encore naissant (il compte 300 membres) veut proposer des solutions et services autour des enfants dans la région de Nice.

D'autres médias ont aussi sauté le pas. BFM Business avec BFM Stratégie (1 848 membres 1 mois après sa création) propose "un cours de 40 épisodes donné par Xavier Fontanet, ancien président d'Essilor, éditorialiste et professeur affilié à HEC". Des cours d'éco-management, mis en ligne après leur diffusion TV. Au menu, "La stratégie, c'est l'art de bien vivre avec son concurrent", "Valeur part de marché : le cas de forte croissance"... Dans un autre genre, le média en ligne Les Jours (créé par des anciens de Libération) propose sur "Obsession Migrant" les coulisses de l'enquête de ses journalistes sur la trace des migrants morts en Méditerranée.

Outre-Atlantique, plusieurs médias ont anticipé ce virage de Facebook dès l’année dernière. Le Washington Post a ouvert "PostThis" (4 300 membres), spécialisé dans le fact-checking. Vox avec The Weeds (15 000 membres), il y a 10 mois, tout juste présenté comme un "espace collaboratif". Citons aussi, comme le relate Les Echos, Bloomberg avec Money Talks (4 200 membres) pour parler de finances personnelles, le Financial Times a lancé en janvier le FT Books Café (2 100 membres) un "book club" avec à la clé des sessions live avec des écrivains...

Reste à voir si la parade sera suffisante pour combler le trou dans les audiences provoqué par la nouvelle politique de Facebook. Pour l'instant, les groupes que je cite comptent à peine quelques milliers de membres. Bien loin des millions de membres qui avaient liké la page Facebook d'un média. Et si cette nouvelle audience ramènera des lecteurs sur les sites des médias. Voire suscitera l'intérêt des annonceurs.

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