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Une fuite éperdue en voiture, les sirènes de flics retentissant derrière. La femme et sa fille en fuite sont rattrapées par de mystérieux hommes casqués, en noir. Plan suivant, le changement de décor est radical. dans un élégant contrejour, la même femme étrangement accoutrée, à la manière d'une servante, longue tunique rouge et casaque blanche. Elle est enfermée dans une chambre nous dit-elle, "mais ils n'ont pas prévu que je m'échappe. Une servante n'irait pas loin. Ils craignent les autres évasions. Celles qu'on peut ouvrir en soi avec un objet tranchant". Au fil des épisodes, cette plongée en continu dans un enfer du futur nous est narrée, en voix off, par Offred (incroyable Elisabeth Moss, révélée dans la série vintage Mad Men, ces élégants pubards), avec une ironie - et une rébellion - constante. "J'avais un autre nom, mais il est interdit à présent". Beaucoup de choses sont interdites à présent".

Bienvenue à Gilead, dictature patriarcale et ses extrémistes chrétiens. Dans un futur (très) proche, ceux-ci ont pris le pouvoir aux États-Unis, et en profitent au passage pour le soustraire totalement aux femmes, reléguées dans ce monde en grave crise de natalité au rang de vulgaires pondeuses. Cette dystopie terrifiante est une adaptation du roman de Margaret Atwood, méconnu en France jusque là, en une série lancée sur la plateforme Hulu (une des concurrentes US de Netflix), et diffusée en France cet été sur OCS (Orange) à partir du 27 juin. C'est une des séries les plus commentées ces derniers mois en France, et une des meilleures que j'aie vues ces dernières années dans les perles de science-fiction (que j'adore et vante ici depuis plusieurs années ;) depuis, mettons, Real Humans, et plus récemment Westworld, où Anthony Hopkins imagine des parc d'attraction peuplés de robots aux faux airs de cow-boys.

Depuis son élection en novembre dernier, l'Amérique de Trump trouve décidément un miroir dans les séries, films et livres. Sorti en début d'année, l'horrifique film Get out reflète une Amérique qui n'en n'a pas fini avec le racisme, ou l'étrange accueil de Chris, beau jeune homme noir, par sa très WASP belle-famille, avant que le tout ne vire façon Tarantino (nos spoils !). Le film, budget de 7 millions de dollars, a raflé 175,4 millions de dollars de recette aux Etats-Unis. Au même moment, Netflix diffusait une série quelque peu borderline, Dear White People dans l'université imaginaire de Winchester, où une soirée "blackface" révélait les tensions raciales…

Il était une fois, donc, le royaume de Gilead, monde futuriste étouffant que n'aurait pas renié René Barjavel. Nous sommes dans un monde futur, où on semble pourtant avoir fait un retour des siècles en arrière. Ici, pas de smartphones, ni machines. On fait le pain soi-même. Chaque foyer est dirigé par un homme omnipotent, et composé de son épouse (privée de tout droit, du droit de vote au droit de travailler, ou encore de détenir son propre compte bancaire,) et d'une servante. Sa robe rouge signifie qu'elle est reconnue, certifiée fertile dans une société où la natalité a chuté en raison d'une grave crise écologique. Elle est violée à échéances régulières par le maître de maison dans une étrange "cérémonie" en présence de l'épouse, dans l'espoir qu'elle donnera un enfant au couple.

Ces servantes sont au centre du récit de cette dystopie, The handmaid's tale ("La servante écarlate"), qui multiplie les symboles parlants. Leur tenue déjà, cette robe rouge qui symbolise leur rôle principal, l'enfantement. Exactement comme dans ''Ravage'' de René Barjavel, roman fondateur de la SF, qui imaginait déjà, en 1943, une société ultra-technologique qui s'effondrait au profit du retour à un traditionnalisme aliénant. Je vous glisse au passage cet extrait révélateur...

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Dans ce monde de Gilead, cette société étouffante a donc créé des rituels, des codes, avec ces étranges phrases pseudo-religieuses devenues banales formules de salutations. "Béni soit le fruit". "Que le Seigneur ouvre". "Gloire à Vous. Que Dieu me rende digne".

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L'image soignée, l'éclairage nuancé, qui donne à de nombreuses scènes des airs de tableaux de Vermeer, traduit ce retour à un passé oublié. Et signifie une hiérarchisation stricte de la société, organisée autour de la vie domestique, du foyer.

Comme toute dystopie, le scénario prend appui sur des fragilités de la société actuelle pour alerter sur dérives totalitaires possibles. Il met en scène nos craintes, il dit l’inquiétude d’un monde qui court à sa perte: anxiété de l’excès matériel, des dérèglements climatiques, montée des inégalités et des violences populistes… Les retours en arrière réguliers montrent avec cruauté la vie passée agréable qu'on a connue, jusqu'il y a peu. Ces personnages, c'est nous, dans un passé proche, comme nous, elles furent des bobos qui prenaient leur caffè latte dans un bar branché. Une manière d'avertir que, si l'on y prend garde, c'est un risque.

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Plus qu'un récit rétro-futuriste flippant, la série est une terrible fable féministe. Elle prend bien sûr un relief particulier dans l'Amérique de Trump. "Quand ils ont massacré le Congrès, on ne s'est pas réveillés, quand ils ont mis ça sur le dos des terroristes et suspendu la Constitution, on ne s'est pas réveillés non plus", avertit Offred.

Ces dernières semaines, cette série a semblé, parfois, être rattrapée par la réalité. "Au moment de se lancer, on se demandait si cela serait plausible. (...) et soudain, six mois plus tard, tout cela était devenu affreusement plus crédible", soulignait Elisabeth Moss dans une interview au magazine Time. La série met en scène le nouveau pouvoir, des réactionnaires ultra cathos mais aussi écolos radicaux, qui prônent un retour au tout-naturel. Cela ne vous rappelle rien? Troublant.

D'autant plus depuis l'élection de Donald Trump, la réalité semble rattraper la fiction. Des exemples? La remise en cause régulière du droit à l'avortement, des Etats-Unis à la Pologne, l'abrogation de l'Obamacare, qui menace le financement du planning familial.

Dans un post sur Facebook, Emmanuel Vivier montre les troublants reflets de l'actualité: des extrêmistes qui réclament l'exclusion de minorités et la fin du droit de vote pour les femmes selon The Atlantic, ou encore quand une part de plus en plus importante de la police américaine (coucou Palantir de Peter Thiel) connecté des données personnelles d'individus sans supervision claire, selon Wired.

Et cet été, l'ultra-violence des manifestations racistes à Charlottesville, qui ont révélé l'Amérique des supremacistes et le retour des cagoules blanches du Ku Klux Klan, que l'on croyait d'un autre temps.