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Tag - Cannibalisme

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dimanche 26 mars 2017

De "Grave" à "Santa Clarita Diet", le retour du cannibalisme dans la culture pop

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C'est un film dont on ne sort pas indemne. Sur le coup, un peu sous le choc, inquiète, mais pas effrayée pour autant, et l'estomac noué. EC'est un de ces films qui marquent, car il s'agit d'un véritable Ovni cinématographique, insolite, inclassable, indéfinissable (film d'horreur? Pur film indé français fin d'études Femis?), qui apporte un ton nouveau. Parfois, il vous emmène dans des sensations à la limite du désagréable, un peu comme une craie qui crisse sur un tableau noir, vous détournez le regard, mais sans jamais franchir la limite de l'horreur. Quelques heures après, il en reste des sensations, des images fortes, ce ton échevelé, désinhibé, libre, mais pas gratuitement provoc'. Il nous emmène dans un voyage étrange, mais la cinéaste a l'habileté de le narrer à travers un récit banal, quotidien au premier abord (l'initiation à double sens d'une étudiante), pour aborder un des tabous absolus de l'humanité: le cannibalisme. Est-ce bien raisonnable de manger son prochain?

"Grave", c'est donc ce premier film français de la jeune réalisatrice Julia Ducournau, ultra-diplômée (de la Femis, un des écoles de cinéma françaises les plus select, et la l'université Columbia), produit par Julie Delpy, sorti il y a moins de quinze jours, et qui semble bien parti pour acquérir une notoriété mondiale. C'est donc l'histoire de Justine (on pense forcément à Sade), 16 ans, étudiante ingénue et brillante, qui intègre une école vétérinaire - tout comme sa soeur, encore étudiante, et ses parents avant elles. Sur place, les premiers jours sont loin d'être sagement studieux, avec le bizutage des novices, et son lot d'épreuves à la limite du dégradant. Justine s'y plie, bon gré mal gré, jusqu'à être forcée à gober un rognon de lapin cru - épreuve terrible, pour elle la végétarienne... Elle subit ensuite des effets secondaires qui nous font entrer dans un univers à la limite du fantastique: elle est peu à peu gagnée par un appétit irrépressible de viande crue, de chair fraîche, et très vite, de chair humaine.

Je ne vais pas vous spoiler ici tout l'intrigue du film ;) mais une des grandes réussites de Julia Ducournau est de traiter un sujet fantastique, qui relève du cinéma d'horreur - le cannibalisme - dans une fiction ordinaire. Et elle crée d'emblée un univers où s'insinue une vague inquiétude, quelque chose d'organique et d'étrange: l'omniprésence du sang, déjà: dès la scène de bizutage où, pour la traditionnelle photo de promo, les jeunes bizuts se voient déverser des flots de sang (l'image de Justine ensanglantée évoque Sissy Spacek dans Carrie de Brian de Palma). Omniprésence des animaux ensuite, morts ou vifs, en bocaux, ou disséqués en cours. Dans quelques scènes cruelles et fulgurantes, la cinéaste cerne bien des nouveaux comportements de la génération Y: mention spéciale pour ces scènes d'anthologie où la jeune Justine, en prise à ses démons cannibales, et filmées en direct par se camarades de promos avec leurs smartphones... Qui sont alors les plus barbares: la cannibale malgré elle, ou les autres étudiants qui la filment avec avidité?

On sent que la cinéaste a fait se classes pour traiter de ce sujet propre au fantastique, le cannibalisme, à une sauce ultra-réaliste: dans ses interviews, elle cite Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, bijou indé des 70s d'autant plus flippant qu'il est tourné caméra à l'épaule (comme un documentaire), Shining de Stanley Kubrick, Crash de David Cronenberg, plutôt que les classiques de l'horreur tels que La nuit des morts vivants de George A. Romero.

Drew Barrymore zombie chez Netflix

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La cannibale, nouvelle héroïne féminine? Ce personnage s'invite aussi à la télé. Le mastodonte de la série télé mainstream Netflix a lui-même commandé une série originale avec une héroïne cannibale. Dans Santa Clarita Diet, Drew Barrymore incarne une desperate housewife (ou presque) qui mène une vie vaguement ennuyeuse d'agent immobilier, dans une banlieue proprette. Jusqu'au jour où elle ressent subitement le besoin de dévorer de la viande rouge - et des êtres humains. Et redécouvre alors le bonheur familial et conjugal. Etrange série, où, comme chez Julia Ducournau, ce phénomène fantastique est mis en scène dans un univers un ne peut plus quotidien, avec humour potache de soap très américain, où son mari s'efforce de l'aider dans sa nouvelle quête (sans sembler paniqué). Il va même l'aider à tuer, de préférence des criminels ou des mauvaises personnes (coucou Dexter). Un ton étrangement absurde où la mère de famille qui devient zombie doit toujours vendre des maisons et entretenir de bons rapports avec ses copines du quartier.

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Mais pourquoi cette nouvelle incursion du cannibale dans le cinéma? Evidemment, c'est un classique du cinéma d'horreur. Mais son retour dans la culture pop a été consacré, dans les années 2000, avec la série The Walking Dead, succès continu depuis 2010. Que l'on voit même revenir ici où là dans des petites pépites du cinéma indépendant, aux quatre coins du monde. L'an dernier, au festival de Cannes, deux films abordaient ces ripailles vampiriques: l’un ­situé dans le milieu du mannequinat (The Neon Demon), l’autre en pays ch’ti (Ma Loute). Dans Dernier train pour Busan, film sud-coréen sorti en août 2016, où les voyageurs à bord d'un train se trouvent atteints d'une étrange maladie qui les transforme en zombies...

Révélateur contemporain

Le cinéma s’est toujours nourri de l’état du monde. Dès lors, les troubles qui affligent nos sociétés, nos économies, influencent la production contemporaine. Cette réapparition en salles d'un sujet horrifique et tabou - doit-on manger son prochain pour survivre? - se marie avec une époque, dans la France et le monde d'aujourd'hui, où il y a plusieurs motifs de terreur et d'angoisse. Un film sur le cannibalisme aborde le tabou ultime, et interroge avec brutalité sur les limites de l'humain. Le cannibale, c'est le sauvage, celui qui, par ses mœurs primitives, nous conforte dans notre sentiment de notre humanité. ou peut-être sur notre propre barbarie... De même que La nuit des mort-vivants, sorti en 1968, était une métaphore de la contagion du mal, du communisme qui effrayait alors les Etats-Unis, en pleine guerre du Vietnam, Grave incarne un monde contemporain où des dirigeants, tel Donald Trump, outrancier, extrémiste et grossier, et d'autres personnages populistes en Europe, incarnent une certaine violence.

lundi 28 février 2011

"Nous sommes tous des cannibales"

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Lady Gaga qui se présente aux MTV Video Music Awards vêtue d'une robe de viande saignante, le succès auprès des ados de Twilight et des romans de vampires, les 33 mineurs qui "auraient songé au cannibalisme", sans compter de récents "faits divers" , telle la pulsion cannibale de Nicolas Cocaign, sur laquelle @AbstraitConcret est revenu récemment dans ce passionnant billet... Pas de doute, cannibalisme (qui "se pratique en groupe avec un rituel ou comporte tout du moins un tenant culturel", rappelle @AbstraitConcret) et anthropophagie (acte d’un individu isolé, dépourvu de cérémonie) sont plus que jamais omniprésents, aussi bien dans la création artistique pointue que l'entertainment.

Inhumanité et nihilisme

J'en suis ressortie hier midi secouée. La Maison rouge (la bien-nommée...) propose "Tous cannibales", une étonnante exposition sur la chair et le cannibalisme dans l'art. Des classiques comme Cranach aux artistes contemporains, 47 artistes sont mis en avant dans cette expo sauvage et violente, qui vous prend aux tripes - c'est parfaitement le but recherché. Qui montre que le cannibalisme peut être trash, provocateur, mais aussi profondément nihiliste. Car ce phénomène, particulièrement tabou en Occident, en dit long sur la nature humaine - et fascine, étant une forme de crime ultime à la lisière de l'inhumanité, de l'animalité.

Surtout, de tous temps, la représentation de la dévoration a permis aux artistes de dénoncer la violence de la société. Le sujet est d'autant plus omniprésent que l'"on vit dans une époque aseptisée, où l'on procède à la chirurgie esthétique, au clonage, on assiste au retour de l'anorexie ; on quitte son cors pour un autre. Et, dans le même temps, l'homme contamine son espace vital et ce dont il se nourrit (vache folle, biosphère..)", expliquait très justement Jeanette Zwingenberger, commissaire de l'exposition, dans une interview à Télérama cette semaine. Bref, à ses yeux, la femme bionique accro à la chirurgie esthétique, la fascination pour les tatouages, piercings et autres formes de scarification, voire le transhumanisme relèvent du même phénomène.

Ingestion, injection, greffe, transplantation

Y a-t-il une différence réelle entre ingérer le corps de l'autre et en introduire volontairement des parties ou des substances dans son propre corps, par injection, greffe ou transplantation ? Il existe peut-être d'autres formes de cannibalisme, sous d'autres formes, parmi nous, voilà ce que veut nous démontrer cette expo très provoc'. Et nous pousser dans nos retranchements.

"Nous sommes tous des cannibales. Après tout, le moyen le plus simple d'identifier autrui à soi-même, c'est encore de le manger". Voilà ce qu'écrivait Claude Levi-Strauss dans La Repubblica en 1993, pour qui l’anthropophagie des peuples indigènes d’Océanie ou d’Afrique était un équivalent à l’eucharistie ou aux transferts d’organes pratiqués en Occident.

Il y a d'abord, bien sûr, les mythologies les plus anciennes de la dévoration: depuis la déesse Kali,Tantale et Polyphème qui font acte d'anthropophagie, ou Saturne (Chronos dans la mythologie romaine) qui dévore ses enfants à leur naissance, pour éviter que ne s'accomplisse la prédilection selon laquelle il serait détrôné par l'un d'eux...

De ce masque rouge de Giovanni Battista Podesta, une représentation du diable peu éloignée de celles du Moyen-Age, en passant par une gravure de Lucas Cranach L'Ancien du loup-garou, où l'homme dévore ses semblables,en passant par celle du sabbat des sorcières, où celles-ci se livrent à des rites et des orgies et s'abreuvent de sang (Goya s'en inspirera) - jusqu'au XVème siècle, l'anthropophagie est représentée comme une pulsion aux origines maléfiques, qui menacent la société et l'Eglise.

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Même dans des gravures d'époque, le Gargantua de Rabelais est représenté s'empiffrant joyeusement de bonshommes...

Sans compter le (faussement) univers des contes pour enfants, d'Hansel et Gretel et l'ogre dévorant ses enfants, au Petit Chaperon Rouge...

Une autre vision du cannibalisme succède au XVème siècle, lors des grandes explorations: des Antilles à l'Amérique, puis sur les premières photos du XXème siècle: des photos de "sauvages" primitifs, où le cannibalisme est assimilé à un instinct primitif, proche de l'état animal: une vision colonialiste que véhiculent alors les photos "ethnographiques", dont celles prises par les frères Dufty sur les îles Fidji.

Au XVIIIème siècle, la cannibale prend aussi la figure du buveur de sang: vampire popularisé par les contes et légendes populaires, depuis les contes pour enfants pour Grimm, et par Bram Stoker - repris à l'infini au cinéma, depuis le puissant muet Le Vampire de Murnau au gothique Dracula de Francis Ford Coppola.

Société de consommation

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Mais l'expo va bien plus loin qu'un passage en revue de l'art classique. Elle montre l'omniprésence du cannibalisme dans l'art contemporain - les artistes en font un relais destroy de messages non moins percutants. En 1987, Jana Sperbak revêt cette robe de chair (concept récemment repompé par Lady Gaga, comme je le disais plus haut), parure comestible et périssable, à notre image.

Avec le moulage d'un corps obèse qui se vide sur le sol, "Fatman", John Isaacs représente toute la cruauté de la société de consommation.

A coup sûr, le cannibalisme permet de remettre en cause des piliers sociaux - dont l'Église, bien sûr. La commissaire de l'expo a ainsi choisi d'inclure la tétée: le petit dévorant sa mère. Une manière de voir les choses... Côté classique est ainsi exposée une Vierge à l'Enfant d'un atelier de l'Europe du Nord du XVème siècle, qui nourrit l'enfant Jésus.

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Œuvre côtoyée par des cousines plus trash: une photo de Cindy Sherman représente une madone sans enfant qui tend un sein, étrange prothèse à l'artificialité évidente. Quelques mètres plus loin, une photo ("Lait miraculeux") de Bettina Rheims de sa série «Chambre close» de 1992, où l'on voit une jeune femme coiffée d'un voile noir et habillée d'un soutien-gorge d'allaitement, offrant au regard un sein volumineux dont coulent quelques gouttes de sang...