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mardi 1 novembre 2011

Steve Jobs, Apple, contre-culture et capitalisme - "Mieux vaut être pirate que de rejoindre la marine"

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Un pavé de 667 pages, blanc, quatrième de couv' toute simple et photo neutre en noir et blanc de Steve Jobs. Un bel objet, "qui trouvera sa place à côté des derniers produits Apple", me soufflait avec ironie mon voisin de bureau, qui sera probablement un des must-have pour les cadeaux de fin d'année, aussi bien pour les Applemaniacs que pour le grand public. Moins d'un mois après le décès de Steve Jobs, sa biographie officielle - donc écrite à sa demande par Walter Isaacson, journaliste passé par la CNN et Time Magazine - paraissait le 24 octobre aux US. Elle sort en France demain (2) - dont sur l'iBookStore en français. Un best-seller devenu numéro un des ventes chez Amazon US (papier et livre numérique) et sur l'iBookstore d'Apple. Un des livres-cultes de 2011 ?

Au fil des pages, dans ce qui relève plus d'une enquête au long cours, peu complaisante, que d'une hagiographie comme on pouvait le craindre, on en apprend énormément sur celui qui fut un des entrepreneurs les plus créatifs et visionnaires de ses dernières décennies: sa vie privée, sur laquelle il était très discret (le livre comporte notamment un portfolio de photos personnelle de Steve Jobs et sa famille), ses failles héritées de son enfance, sa jeunesse total post-beatnik des années 70, ses amours (on découvre avec surprise qu'il eut une longue aventure avec la chanteuse Joan Baetz, reine du protest song), l'idéal de contre-culture qui va perdurer - puis s'effilocher - dans Apple, ses échecs, ses relations avec les médias, les "piquages"' d'idées aux concurrents... Et un personnage incroyablement complexe.

Après avoir décliné à plusieurs reprises, Walter Isaacson a accepté la commande de Steve Jobs. Résultat: deux années de recherches, d'entretiens avec une centaine de personnes, plus de 40 heures d'entretiens avec Steve Jobs... Ce qui donne ce bouquin très documenté, incroyablement vivant, où l'on a l'impression de suivre Steve Jobs dans ses réunions internes, ses mythiques présentations de produits, ses luttes intérieures. Un boss énigmatique, parfois fragile, qu'Isaacson n'hésite pas à décrire à plusieurs reprises en larmes, torturé, visionnaire, manipulateur, charmeur.

On y découvre donc sa vie personnelle complexe: orphelin, il grandit au sein d'une famille adoptive aimante de la middle class. Enfant précoce - voire surdoué comme le laisse entendre le biographe - il est poussé par ses parents. Mais le fait qu'il soit orphelin le marque à vie: il grandit "avec le sentiment d'avoir été abandonné, mais aussi la certitude d'être quelqu'un d'atypique. C'est ce qui a forgé toute sa personnalité.", souligne Isaacson.

Il refuse de rencontrer son père biologique qu'il accuse d'avoir abandonné sa mère biologique et sa soeur, la romancière Mona Simpson. A 23 ans - l'âge de ses parents biologiques à sa naissance -, Jobs devient père d'une petite fille, Lisa, qu'il commencera par renier, avant de la reconnaître peu avant l'introduction en Bourse d'Apple, en décembre 1980. Elle avait alors deux ans. Jobs s'est très peu occupé de sa Lisa durant son enfance, jusqu'à son entrée au lycée, où elle vivra quatre ans avec la famille de son père. Il s'est marié depuis et a eu trois autres enfants.

Jeunesse beatnik et contestataire

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Le plus fascinant étant cette quête perpétuelle de Steve Jobs pour ne pas (totalement) perdre l'héritage de sa jeunesse hippie, qu'Apple continue d'incarner la contre-culture, la contestation, la rébellion. "Un monde "cyberdélique". Et la culture des systèmes ouverts… enterrés par Jobs dès la fin des 70's, preuve supplémentaire que capitalisme et cette forme de contre-culture sont consubstantiels", m'indiquait à juste titre Nicolas Demorand dans un échange de tweets, ce qui se vérifie effectivement dans ce bouquin.

Dès le lycée, il plonge dans le mouvement contestataire: on commence alors à parler de geeks et de hippies, il se passionne autant pour les maths, l'électronique, que le LSD et les paradis artificiels, "en vogue dans la contre-culture de l'époque". Il découvre les kits d'appareils Heathkit à monter soi-même, les magnétophones à bandes TEAC, bosse ses weekends dans le magasin d'électronique Haltek,... Avec son pote Steve Wozniak, tous deux conçoivent une Blue Box, qui permet de téléphoner gratuitement, sur le modèle de celle de John Draper, un pirate surnommé "Captain Crunch", une des icônes du hacktivisme d'alors (dont je parle notamment dans ce billet). Steve Wozniak - qui, hasard de reconnaissance ou quête de reconnaissance, vient de publier sa propre autobiographie (2) - deviendra un discret collaborateur dans l'aventure Apple, "le gentil magicien, qui viendrait avec ses inventions de génie, et Jobs imaginerait comment les présenter, les rendre conviviales, et les lancerait sur le marché", résume (un peu trop?) Isaacson.

Etudiant, Steve Jobs s'engage dans la spiritualité orientale et le bouddhisme, vie bohème pieds nus, séquences LSD, avec Bob Dylan en boucle, et un mode d'alimentation radical, qu'il conservera toute sa vie - régime végétalien et jeûnes, Une jeunesse hippie autant que rock'n roll, inhérente à son parcours par la suite - mais à mille lieues de ce que l'on sut de lui de son vivant... "Je suis né à une époque magique. Notre conscience était éveillée par le zen et aussi par la LSD. (...) Cela a renforcé mes perceptions, savoir ce qui était essentiel - créer plutôt que de gagner de l'argent, mettre à flot le plus de choses possibles dans le flot de l'histoire et de la conscience humaine", confie-t-il à son biographe.

Atari, culture open source au Homebrew Computer Club

En février 1974, premier boulot chez le fabricant de jeux vidéos Atari, là "où tout le monde voulait alors travailler", entrecoupé par un voyage initiatique de quelques mois en Inde auprès de Shunryu Suzuki, un des gourous-stars de l'époque. La Silicon Valley de la fin des années 60 est alors à la croisée de plusieurs révolutions: technologique (les contrats militaires y avaient attiré des sociétés d'électronique, d'ordinateurs...), et surtout, "il y avait une sous-culture, celle des pirates - des inventeurs de génie, des cyberpunks, des dilettantes comme des purs geeks", des beatniks - elle va marquer Steve Jobs à vie, même s'il va progressivement la fouler aux pieds.

Jobs et Wozniak commencent à fréquenter le jeune groupe Homebrew Computer Club ("Club des ordinateurs faits à la maison"), basé sur cet idéal de libre-circulation de l'information, prémices à la culture des systèmes ouverts et des systèmes open source. Ils planchent sur leur premier ordinateur, l'Apple I, qui naît en même temps que leur société Apple au printemps 76. "Apple Computer" ("Ordinateur pomme"), un peu de contre-culture et d'absurdité dans ce titre... Première faille entre deux, Jobs dissuade Wozniak de partager les codes de cet ordinateur avec leur club, dont les membres prônaient un libre accès aux lignes de codes, où chacun pouvait modifier à sa guise les programmes, l'écriture de standards open source, le contournement des logiciels propriétaires... Une ligne de partage entre systèmes ouverts et systèmes fermés.

On connaît la suite, l'ascension avec quelques accrocs de Steve Jobs, émaillée par des innovations marquantes, avec l'Apple II, lancé en 1977, commercialisé à 6 millions d'exemplaires durant 16 ans. Et - autre révélation de cette biographie - les quelques "piquages" d'idées aux concurrents, comme la technologie de la Zerox PARC en 1980, On a souvent dit que, du Mac à l'iPod, Steve Jobs avait souvent "réadapté" des produits préexistants, mais avait sur les rendre désirables au grand public. Steve Jobs répliquait - sans nier - en citant Picasso, "Les bons artistes copient, les grands artistes volent". Chez Apple, on a jamais eu de scrupules pour prendre aux meilleurs". CQFD.

Rébellion, "pirates" vs capitalisme

Par petites touches, Steve Jobs entre peu à peu dans l'ère du capitalisme, avec ce même paradoxe: se réclamer de la contre-culture tout en l'enterrant. Fin 80, Apple est introduite en Bourse et transformée en grande société, malgré les réticences de Wozniak. Si l'Apple II - conçu par Steve Wozniak - comportait des logements pour des cartes d'extension pour y connecter ce que l'on voulait, il n'en n'est plus question avec le Macintosh, conçu par Steve Jobs et lancé en 1983: premier appareil au logiciel et au matériel liés, où toute modification est impossible, premier système fermé - et vendu très cher... Autre viol du code de la piraterie. La même année, il organise un des premiers séminaires d'Apple, intitulé "Mieux vaut être pirate que de rejoindre la marine". Le siège d'Apple sera (temporairement) orné d'un drapeau où s'entrecroisent la pomme d'Apple et une tête de mort avec des tibias croisés.

En 1984, LA publicité de lancement du Mac scelle la légende Apple, en un somptueux spot réalisé par Ridley Scott avec l'agence Chiat/Day et Lee Clow, par lequel Steve Jobs espère s'imposer comme guerillero, la liberté contre "Big Blue" (IBM), assimilé dans ce spot au Big Brother orwellien... Une manière aussi de "se rattacher à la culture cyberpunk de l'époque", rappelle Walter Isaacson. Une image de marque rebelle et so cool, versus des méthodes de management interne musclées, et un écosystème fermé qui sera la clé d'Apple: un des immenses paradoxes de cette entreprise, que j'abordais notamment dans cette enquête.

En juillet 1997, lors de son retour d'une semi-traversée du désert, pour creuser ce sillon de la rébellion, Steve Jobs conçoit avec Chiat/Day une campagne d'affichage avec pour slogan "Think different", et pour icônes Einstein, Gandi, Lennon, Chaplin, Picassso... Rien de moins.

"Foyer numérique", système fermé

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Même angle d'enquête dans Les Inrocks et Stratégies en décembre 2010

Parallèlement, Steve Jobs bâtit ce système qui s'inscrit dans une logique d'intégration globale: il a la conviction que l'ordinateur personnel va devenir le foyer numérique, permettant de connecter facilement un ordinateur de bureau à une flopée de terminaux mobiles. Les années 2000 scellent ce système, incroyable décennie d'innovations: iTunes, puis l'iPod, l'iPhone, l'iPad, s'inscrivaient dans ce système clos. "On allait pouvoir synchroniser tous ces appareils grâce à l'ordinateur et ainsi gérer musique, photos, vidéos et données personnelles, soit tous les aspects de notre 'mode de vie numérique'", expliquait Steve Jobs. Apple ne serait ainsi plus une entreprise dédiée aux seuls ordinateurs, mais à l'origine d'une gamme de nouveaux appareils - qui allaient ainsi fidéliser les utilisateurs de Windows au système Apple.

Avec le système de gestion et d'achat de musique iTunes, avec pour slogan en 2001 "Rip, Mix, Burn" ("Récupérez, mixez, gravez"), puis l'iTunes Store, la boucle est bouclée. Il convainc Bob Dylan en 2004, les Beatles en 2010, d'y proposer l'intégralité de leurs œuvres sous forme de coffret numérique - "Jobs serait leur dépositaire pour l'ère numérique", pointe Isaacson. La logique est la même dans le secteur de l'édition et du journalisme, lorsqu'Apple crée l'iBook Store, qui vend des livres numériques de la même manière qu'iTunes vend de la musique. Pour y figurer, les éditeurs devront verser à Apple 30% de leurs revenus tirés de ces ventes. Enfin, iCloud, dévoilé en juin 2011, permet à chacun de stocker ses données non plus sur son ordinateur, mais dans un "nuage", ère du "cloud computing" oblige.

Les derniers années de Steve Jobs, son rapport avec son cancer - le déni, les divers traitements suivis, la transition chez Apple - sont largement abordées dans cette biographie. Où l'on apprend qu'il suivait ce memento mori, avertissement donné par un médecin: "Dans la Rome antique, quand un général victorieux paradait dans les rues, la légende voulait qu'il soit suivi d'un serviteur dont le rôle était de lui répéter "memento mori" ("Rappelle-toi que tu es mortel").

(1) Steve Jobs, Walter Isaacson, JC Lattès, 667p., 25€. Sortie le 2 novembre. (2) iWoz, Steve Wozniak et Gina Smith, Ecole des Loisirs, 323p., 14,80€.'

A lire également, sur MondayNote, ce long billet de Jean-Louis Gassée (ex-DG France d'Apple, que Steve Jobs accuse dans sa biographie d'avoir "poignardé dans le dos" en 1985), et ce très émouvant article de sa soeur Mona Simpson publié par le New York Times.

dimanche 27 mars 2011

Pirat@ge: du hacktivisme au hacking de masse

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Ils sont quatre, dont trois frères, jeunes et (à première vue ;) innocents, et leur clip, "Double Rainbow song", bidouillé non pas au fond d'un garage mais dans le salon familial, avec un piano, a attiré plus de 20 millions de visiteurs. Un clip parodique qui a généré un buzz énorme, à partir d'une simple vidéo amateur d'un homme à la limite de la jouissance devant un phénomène rare : deux arcs en ciel.. Au point - le comble - que Microsoft a recruté le "Double Rainbow guy" pour sa nouvelle pub pour Windows Live Photo Gallery. Ou quand l'industrie pirate les pirates...

Les Gregory Brothers ont réalisé sans le faire exprès quelques tubes par la seule voie numérique grâce à un petit outil, Auto-Tune the News (Remixe les infos en français dans le texte), qui permet à tout un chacun de détourner des reportages TV en y superposant des montages de sons, avec le logiciel de correction musicale Auto-Tune. Comme "Bed intruder song", un remix de reportage qui montre Antoine Dodson interviewé par une chaîne TV suite à un fait divers (l’intrusion d’un inconnu dans la chambre de sa sœur). Un témoignage qui va le propulser en superstar du web lorsque les Gregory Brothers transforment ses paroles en une mélodie hip-hop vraiment efficace. Plein d'internautes ont été prêts à la voir - et la payer en ligne - une fois qu'elle était disponible sur iTunes - CQFD. Je vous laisse le plaisir de déguster cette mise en bouche...

"La propriété c'est le vol"

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De détournement satirique à piratage, il n'y a qu'un pas. J'ai eu la chance, cette semaine, de voir en avant-première le documentaire "Pirat@ge", réalisé par les journalistes Étienne Rouillon (magazine "Trois couleurs") et Sylvain Bergère, diffusé le 15 avril sur France 4 (1). Pour la première fois, un docu retrace l'histoire du piratage, avec un parti-pris du côté des hackers, parfaitement assumé. "A quoi ressemblerait Internet sans les pirates ? Au Minitel ! Depuis cinquante ans, des petits génies ont façonné le web, souvent en s’affranchissant des lois. Des pirates ? Ils sont à la fois grains de sable et gouttes d’huile dans les rouages de la grosse machine Internet". Voilà le postulat des auteurs de ce docu.

Un docu malin, forcément un peu brouillon à force de vouloir englober tout ou presque de la culture du hacking (en effleurant l'hacktivisme et les engagements citoyens qu'il implique) en 1 heure 30, parfois en surface. Mais il offre une plongée assez passionnante dans cette culture des flibustiers des temps modernes, apparus dans les années 80 - bien avant l'Internet. Dès 1983, lorsque lorsque les premiers ordinateurs font leur apparition dans les foyers (remember l'Apple I de Steve Wozniak et Steve Jobs en 1976...), les hackers font leurs débuts en essayant de casser les protections anti-copie ou en détournant les règles des jeux informatiques. Ils font leur le dicton de Pierre-Joseph Proudhon, "La propriété c'est le vol".

Dans un esprit très post-70s, l'éthique du hack, élaborée au MIT (mais que l'on peut retrouver dans le Hacker Manifesto du 8 janvier 1986), prône alors six principes:

  • L'accès aux ordinateurs - et à tout ce qui peut nous apprendre comment le monde marche vraiment - devrait être illimité et total.
  • L'information devrait être libre et gratuite.
  • Méfiez-vous de l'autorité. Encouragez la décentralisation.
  • Les hackers devraient être jugés selon leurs œuvres, et non selon des critères qu'ils jugent factices comme la position, l’âge, la nationalité ou les diplômes.
  • On peut créer l'art et la beauté sur un ordinateur.
  • Les ordinateurs sont faits pour changer la vie.

Eh oui! Car dès ses débuts, le hacking a été théorisé au mythique MIT: "Au MIT, le besoin de libérer l'information répondait à un besoin pratique de partager le savoir pour améliorer les capacités de l'ordinateur. Aujourd'hui, dans un monde où la plupart des informations sont traitées par ordinateur, ce besoin est resté le même", résume ce billet chez Samizdat. Dans l'émission, Benjamin Mako Hill, chercheur au MIT Media Lab, ne dit pas autre chose: développeur, membre des bureaux de la FSF et Wikimedia, pour lui, "l’essence du logiciel libre est selon moi de permettre aux utilisateurs de micro-informatique d’être maître de leur machine et de leurs données".

Pour ce docu, Étienne Rouillon et Sylvain Bergère sont allés voir plusieurs apôtres du hacking, tel John Draper, hacker, alias "Captain Crunch", un des pionniers hackers en télécoms. Un détournement qui tient du simple bidouillage, mais qui a contribué à créer la légende, la blue box. Il s'agissait d'un piratage téléphonique qui consistait à reproduire la tonalité à 2600 Hz utilisée par la compagnie téléphonique Bell pour ses lignes longue distance, à partir d'un simple sifflet ! Une propriété exploitée par les phreakers pour passer gratuitement des appels longue distance, souvent via un dispositif électronique - la blue box - servant entre autres à générer la fameuse tonalité de 2600 hertz.

"Napster a ouvert la voie à l'iPod"

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Leur théorie ? Internet a été construit par des hackers pour faire circuler l'information. Mais peut-être Internet a-t-il marqué la fin du hacking et son éthique d'origine. Car avec Internet, après l'ère idéaliste d'un Internet libertaire, l'industrialisation des réseaux prend vite le dessus. Les pirates du net, cybercriminels et contrefacteurs en ligne prennent le pas sur les hackers, la confusion est largement entretenue...

1999: Napster, cette immense plateforme d'échange de fichiers musicaux en ligne à tête de chat, débarque sur la Toile. Elle est fermée deux ans après mais a ouvert une brèche: le partage de fichiers musicaux entre internautes. "Napster a ouvert la voie à l'iPod", ose le documentaire. Vincent Valade bidouillera eMule Paradise - presque par hasard, comme il le raconte aux auteurs du docu, encore étonné. Sa fermeture avait fait grand bruit - initialement simple site de liens Emule, Vincent Valade est poursuivi pour la mise à disposition illégale de 7 113 films, son procès doit avoir lieu cette année. D'autres s'engouffrent dans la brèche, comme The Pirate Bay, entre autres sites d'échanges de fichiers torrents.

Les industriels de l'entertainment s'emparent aussi de ce modèle naissant. TF1 - face au piratage massif de ses séries TV ? - lance sa plateforme de vidéo à la demande - payante bien sûr, à 2,99 euros puis 1,99 euro l'épisode. "C'était un projet de marketing. C'est mon job", lance face à la caméra Pierre Olivier, directeur marketing de TFI Vidéo et Vision. Rires dans la salle.

Hacktivisme journalistique

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Et aujourd'hui? Le culture hacktiviste a imprégné plusieurs pratiques: dans le domaine du logiciel libre bien sûr, même si le docu aborde à peine ce sujet. Mais elle rayonne aussi sur de nouvelles pratiques journalistiques. Indymedia, né en 1999 pour couvrir les contre-manifestations de Seattle, lors de la réunion de l'OMC et du FMI, fut un des précurseurs: ce réseau de collectifs, basé sur le principe de la publication ouverte et du "journalisme citoyen" en vogue au début des années 2000 ("Don't hate the media, become the media"), permet à tout un chacun de publier sur son réseau.

De jeunes médias expérimentent des méthodes d'investigation en ligne, comme le site d'information Owni (dont j'ai déjà parlé ici et là notamment). Qui a pour particularité de compter dans ses équipes autant de développeurs que de journalistes - voire des jeunes geeks qui ont le double profil. Son dernier fait d'armes: cette enquête, et sa révélation selon laquelle Orange aurait "monnayé" son implantation en Tunisie en surévaluant sa participation dans une société détenue par un gendre de Ben Ali. Ici, plus d'enquête sur le terrain ou de rendez-vous avec des informateurs: le jeune journaliste Olivier Tesquet et Guillaume Dasquié (journaliste précurseur de l'investigation en ligne, qui s'est fait connaître au début des années 2000 avec Intelligence Online, une lettre professionnelle consacrée à l’intelligence économique), s'appuie sur des documents officiels (comme le rapport d''activité 2009 d'Orange), et d'autres plus confidentiels, et est illustré a renfort de copies de ces documents et de visualisations, datajournalism oblige.

Un vent nouveau dû à l'éclosion ces derniers mois de Wikileaks - là encore, son impact est effleuré dans "Pirat@ges" - dont l'ADN réside dans l'ouverture des frontières numériques - rendre accessibles à tous des données publiques, et son double, OpenLeaks. Car Wikileaks a instauré la "fuite d'informations" en protégeant ses sources, et a remis au goût du jour la transparence et le partage de données si chères aux premiers hackers. Au point que, courant 2010, les révélations de WikiLeaks ont été relayées par une poignée de grands quotidiens nationaux (dont Le Monde), qui en ont eu l'exclusivité, au prix de conditions fixées en bonne partie par Julian Assange, comme j'en parlais dans cette enquête pour Stratégies.

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Parmi les dignes successeurs des premiers hacktivistes, citons bien sûr les Anonymous, des communautés d'internautes anonymes qui prônent le droit à la liberté d'expression sur internet (j'y reviendrai dans un billet ultérieur...). Une de leurs dernières formes d'actions (évoquées sur la page Wikipedia dédiée) rappelle bien celles des premiers hackers: les attaques par déni de service (DDOS) "contre des sites de sociétés ciblées comme ennemis des valeurs défendues par le mouvement". Ce fut le cas avec le site web de Mastercard en décembre 2010, qui avait décidé d'interrompre ses services destinés à WikiLeaks.

... et hacking culture de masse

La donne a changé: le hacking n'est plus l'affaire de seuls bidouilleurs de génie. L'arrivée de plusieurs industries de l'entertainment sur le numérique, et de nouvelles barrières sur les contenus mis en ligne, implique que tout le monde est aujourd'hui concerné par le piratage numérique. Comme des Mr Jourdain qui s'ignorent, nombre d'internautes ont déjà été confrontés, de près ou de loin, au piratage numérique, en le pratiquant (qui n'a jamais téléchargé illégalement de films, de musique ou de logiciels ?), ou y étant confrontés (fishing).

De culture underground, le hacking frôle la culture de masse, avec une certaine représentation cinématographique, entre Matrix, Tron, Millenium et Lisbeth Salander, geekette neo-punk qui parvient à rassembler des données personnelles en ligne en un tournemain..

Et bien sûr The social network, qui a fait de la vie du fondateur de Facebook un bioptic. Qui a même sa version parodique, consacrée à... Twitter. En bonus, un petit aperçu du trailer de "The twitt network" ;).

Car Facebook, après tout, est un lointain dérivé de la culture du hacking, né d'une association de piraterie + industrie numérique: son fondateur l'avait créé en bidouillant un réseau local affichant les plus jolies filles de son campus... Mais pas sûr que Mark Zuckerberg ait retenu ces deux principes de la culture des hackers :

  • Ne jouez pas avec les données des autres.
  • Favorisez l’accès à l’information publique, protégez le droit à l’information privée.

(1) produit par MK2 TV avec la participation de France Télévisions, "Pirat@ge" sera diffusé sur France 4 le 15 avril prochain à 22h30