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samedi 9 novembre 2019

Nancy Burson à Paris Photo : des photos manipulées aux "deepfakes"

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La galerie italienne Paci est un des stands qui attirait littéralement le regard à Paris Photo, la foire internationale de photographie d'art qui se tenait ce weekend - une expo photo géante, une orgie d'images sous la verrière du Grand Palais, du vintage et du très contemporain, 231 exposants en provenance de 31 pays.

Et il y a donc cette photographie qui nous happe à l'entrée de la galerie Paci, qui a fait la Une du magazine Time en juillet 2018, qui mêle les visages des présidents Donald Trump et Vladimir Poutine, pour créer un nouveau visage dans un habile exercice de morphing. L'exercice visait à démontrer la forte proximité entre les deux présidents, qui venaient de se réunir à Helsinski, en Finlande, sur soupçons de forte implication de la Russie dans la campagne électorale de Trump - "Trump voulait un sommet avec Poutine. Il a obtenu plus que ce qu'il avait négocié", expliquait alors l'éditeur.

C'est là un des travaux les plus marquants de Nancy Burson, une photographe et artiste américaine, née en 1948. Pionnière, elle est connue pour avoir créé dès les années 80 des photographies modifiées par ordinateur, en utilisant les premiers outils numériques de morphing, avec l'aide d'informaticiens du Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston. En somme, à la naissance de la manipulation digitale, dix ans avant Photoshop, elle a défié la vérité photographique avec ces innovations technologiques - à des fins artistiques. Dans ses lointains héritiers, on peut citer le fondateur de #CroisonsLes, @Guillaume TC, qui oeuvre sur Twitter depuis quelques années ;)

A propos de cette cover du Time, dans cette vidéo, elle déclarait l'an dernier "Mon travail a toujours été de permettre aux gens de voir les choses différemment. La combinaison entre deux visages est une autre manière pour les gens de voir ce qu"ils ne pouvaient pas voir avant. Je pense que le meilleur de l'art peut changer la perception des gens dans comment ils voient comment ils sont en tant qu'êtres humains." Elle comptait ainsi faire réfléchir les lecteurs sur les similitudes entre les deux dirigeants.

En plus de l'art de superposer des visages, Nancy Burson a conçu la technologie permettant de vieillir de manière "numérique" des visages, que le FBI utilise maintenant pour aider à identifier des enfants disparus. En concevant dès 1976 un logiciel breveté - "The Method and Apparatus for producing an image of a personn's face at a different age" - permettant de vieillir le visage, elle a donc commencé à produire des portraits générés par ordinateur. Là encore, elle a été en quelque sorte précurseure, de l'inquiétante appli mobile de "vieillissement digital" FaceApp.

De fil en aiguille, ses portraits explorent des thèmes aussi universels que le genre et la sexualité, la beauté, la célébrité, et le pouvoir politique.

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Ici, il s'agit du "First Male Movie Star Composite" (Cary Grant, Jimmy Stewart, Gary Cooper, Clark Gable, Humphrey Bogart), et à droite du "Second Male Movie Star Composite" (Richard Gere, Christopher Reeve, Mel Gibson, Warren Beatty, Robert Redford), où elle a imaginé, en 1984, la movie star "parfaite".

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Ici, travail bien plus politique, "Trump as Five different races (Blak, Asian, Hispanic, Middle Eastern, Indian", créé en 2015.

Avant l'heure, Nancy Burson soulevait la question des "deepfakes", cette nouvelle génération de photos modifiées numériquement destinées à répondre des fake news. Objet d'un prochain billet!

jeudi 14 novembre 2013

"Aujourd'hui, un Libé sans photo"...

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Déjà, il y a ce surtitre de Libération de ce jour, presque un épitaphe. Puis une longue explication en forme d'édito, qui trouve sa suite avec deux pages dans le journal, mais aussi des tribunes signées par les photographes Sébastien Calvet, Caroline Delmotte, et une interview de Raymond Depardon.

Et surtout, en le feuilletant, il y a ces pages marquées de gros carrés blancs, trous béants au milieu des articles, où apparaissent juste les légendes et les crédits photos : quelques signatures de photographes et de collectifs (Léa Crespi, Bruno Charoy, Sébastien Calvet, Mat Jacob / Tendance Floue) et beaucoup d'agences (AFP, Joe Raedle / Getty, AFP, Marion Ruszniewski / AFP). Avec ces blancs, le quotidien semble étrangement muet. Aujourd'hui, Libération a donc fait le choix de publier une édition amputée de ses photos, néanmoins publiées sur une double page en fin de journal, un peu comme un chemin de fer. Un coup éditorial, une grève de l'image en quelque sorte.

La veille, cet ultime chemin de fer, lors du bouclage, avec ces trous béants, avait déjà filtré sur Twitter, via le compte de Jérôme Balazard.

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Libération a donc traité à sa manière l'actu photo du moment, l'ouverture, ce matin, du salon Paris Photo au Grand Palais. A contrepied. "Choisir l'ouverture du salon Paris Photo pour "installer" des images blanches dans toutes nos pages comporte, bien sûr, un engagement de notre part", insiste l'édito. Car le contraste est saisissant : on a rarement autant parlé de l'omniprésence de l'image dans nos vies numériques, où l'on partage sur les réseaux sociaux, à longueur de journée, des photos sur notre quotidien, comme j'en parlais dans ce billet. Comme le montrait le Salon de la photo en fin de semaine dernière, les appareils photo numériques connectés à Internet, et la nouvelle génération de smartphones intégrant des appareils photo perfectionnés accentue aussi cette tendance.

Paradoxe, dans les travées du très chic salon Paris Photo, des galeries photo de Russie, de Chine, de New York, de Londres et de Paris, exposent en ce moment des tirages photos à vendre - parfois très cher, sur un marché de la collection de photos qui s'enflamme. La galerie français Polka, lancée par Alain Genestar, vend ainsi une cinquantaine de tirages photo de Sebastiao Salgado. Mise à prix: de 8 000 à 50 000 €. Un "art bicentenaire auréolé par le marché", avec des chiffres de vente fous ("5,5 millions d'euros pour des tirages de Richard Avedon"), où il y a pourtant une large zone de flou, entretenue par une bulle naissante: "Désormais, quand on ne trouve plus une œuvre, on la crée. Des descendants multiplient les tirages", souligne Libération. Et cite, à ce titre, Richard Avedon, qui a multiplié les tirages à la fin de ses jours...

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Libération défend par ces blancs dans ses pages la liberté de la presse, et dénonce la situation plus que préoccupante des photographes de presse. Et de démontrer l'importance de la photo dans l'information - la photo, plus qu'une simple illustration, est une info en elle-même, avec un angle, elle "a l'oeil sur les mœurs et usages de notre monde". "C'est un Libération où la photo a été volontairement escamotée. Du blanc en hauteur ou en largeur, comme le négatif d'images invisibles et pourtant bel et bien là. (...) Nul n'ignore la situation calamiteuse où se trouvent les photographes de presse, en particulier, les reporters de guerre, qui mettent leur vie en danger pour à peine la gagner", souligne le quotidien dans un édito au ton ferme. Une radicalité qui s'affiche donc littéralement. De fait, une récente enquête de la Société civile des auteurs multimédias (Scam) soulignait qu'un photographe de guerre sur deux perçoit des revenus inférieurs ou égaux au Smic et n'est pas assuré.

Le lien paradoxal avec Paris Photo ? Dans la galerie Magnum, hier soir, j'ai vu à vendre quelques tirages de Raymond Depardon - que l'on ne présente plus - ainsi que de Jérôme Sessini, un des photojournalistes-stars français, débauché par Magnum à l'AFP. Les reporters de guerre "exposés pour quatre jours au Grand Palais par des galeries avisés, leur sort apparemment plus enviable est en réalité un miroir aux alouettes", tranche le quotidien.

Ce qu'il faut restituer dans un contexte de crise aggravée pour les agences photo : disparition progressive des agences photo historiques, telles Sygma et Rapho, face aux défis du numérique, raréfaction des photographes salariés par les rédactions - Le Monde, L'Express, Libération font partie des journaux qui ont peut-être encore une poignée de photographes et correspondants salariés fixes (et non à la pige)...