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Voix off sur fondu noir. "Bonjour mon ami. Bonjour mon ami? C'est faible. Peut-être que je devrais te donner un nom, mais c'est une pente glissante. Tu es seulement dans ma tête. Tu dois t'en rappeler. Merde! C'est en train d'arriver. Je parle à une personne imaginaire". Petit uppercut dès l'entrée en matière, révélatrice...

Durant ces derniers jours, j'ai dégusté, puis dévoré, dans un de ces accès de binge-watching qui deviennent la norme dans notre "consommation" de la culture, la première saison d'une nouvelle série, dont bon nombre de geeks de mon entourage parlent en cette rentrée, alors qu'elle n'est même pas (pas encore ?) diffusée en France. Mr Robot : c'est la plongée dans l'enfer psychotique d'un nerd absolu, un hacker révolté, radical. En juin dernier, USA Networks a commencé à diffuser la première saison de cette série, Mr Robot, récompensée au très hype festival SXSW. La série a été réalisée par Sam Esmail, et produite par United Cable ainsi que Anonymous Content (admirez le clin d'eil)...

Le pitch: un jeune new-yorkais réservé, entre anxiété sociale et dépression, Elliot Alderson (Rami Malek, acteur méconnu, génial) développeur hyperdoué dans une grosse société de sécurité informatique (Allsafe) le jour, hacker-voyeur-justicier la nuit, va se retrouver embringué par une bande de hackers radicaux, par ailleurs militants hacktivistes (qui renvoient bien sûr aux Anonymous) au sein d'un mystérieux groupe, Fsociety. Un groupe dirigé par Edward Alderson, alias "Mr Robot" (Christian Slater). Ils veulent détruire les infrastructures des plus grosses banques et entreprises du monde, notamment le conglomérat tentaculaire E Corp (qu'il surnomme Evil Corp), où l'on peut voir un mélange de Enron, Microsoft et Google. Avec cet idéal volontiers libertaire, "casser" le système informatique de la multinationale, et ainsi libérer tous les particuliers de leurs dettes... Cela va marcher, bien au-delà de leurs espérances, au point d'entraîner des soulèvements populaires. La série multiplie les références geeks : comme chez Tarantino, les pirates de Fsociety ont des dialogues truffés de référances pour initiés ("je dois naviguer à travers un répertoire de structure en mode Tron", "Mon subconscient tournant en tâche de fond me faisait douter de ce que j'avais fait croire à tous les autres", lâche Elliot). Voilà pour résumer. Je ne vais pas jouer les spoilers sur cette série que j'ai trouvée brillante, radicale, provocatrice (peut-être trop pour qu'elle trouve un diffuseur chez nos diffuseurs française ?), malgré quelques facilités dans le scénario.

Assurément, Mr Robot consacre un nouveau type de super-héros des temps modernes, équipé de sa cape et son épée virtuels : le hacker. Et j'y reviendrai, mais Hollywood adore : il a besoin en permanence de nouveaux héros autour desquels broder des storytellings qui vont faire rêver les foules... De quoi ringardiser les vieux super-héros qui donnent des films cheap à (trop) gros budget. Qu'est-ce qui colle mieux à notre époque déstabilisée q'un héros solitaire, rebelle, névrosé, et shooté à sa vie numérique ?

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C'est bien le personnage de Elliot qui est au cœur de la série : tout se déroule de son point de vue, il commente parfois en voix off, voire, semble prendre à témoin nous, les téléspectateurs, dans certaines séquences. Elliot donc, est en résumé "différent", n'accepte qu'a minima les codes de la vie en société et en entreprise, a une vie numérique cachée, solitaire, a ses névroses (qui deviendront centrales au fil de la série), ses addictions, a des opinions politiques radicales (tendance gauche libertaire)... Mais il se veut justicier, appliquant la justice à sa manière dans la vie numérique. Car il dispose de compétences rares et peu connues, comme prodige de l'informatique, capable d'accéder aux profondeurs du Dark Net - de quoi faire fantasmer le commun des mortels, et, là encore, Hollywood...

"Je ne sais pas comment parler aux gens"

Portrait-robot de notre jeune (anti)-héros donc, qui possède nombre de caractéristiques du hacker (et nerd)-type: l'adaptation au monde du travail et la vie sociale n'ont rien de naturel pour lui. Son boss, plutôt bienveillant à son égard, l'enjoint à ôter son hoodie (costume-type du nerd depuis Mark Zuckerberg) pour être sagement en chemise sur son lieu de travail. Sa meilleure amie, dans la même boîte que lui, tente vaimeent de le convertir au bases de la vie sociale en l'invitant régulièrement aux pots after-work avec d'autres jeunes dans le bar du coin. Souvent, il renonce au moment de franchir la porte du bar. D'ailleurs, Elliot l'avoue: "je ne sais pas comment parler aux gens".

Sa vision de la société est radicale : il n'a pas de page Facebook, qu'il hait, car "les réseaux sociaux gros plan sur un fil Twitter consistent à se spammer les uns les autres avec nos communautés de m***, en se faisant passer pour un fake, sur les réseaux sociaux qui nous volent notre intimité". Steve Jobs, héros des geeks, "s'est fait des millions de dollars sur le dos d'enfants" images d'une keynote de Steve Jobs,.... "C'est pas parce que les Hunger Games nous rendent heureux, mais parce qu'on veut être sous sédatifs. (...) J'emmerde la société!", lâche Elliott à sa psy.

Il y a d'ailleurs des fulgurances dans la série, sous le prisme de la dénonciation de la fausse transparence des réseaux sociaux : à un moment donné (épisode 3), il lâche: "Et si on affichait le code-source pour les gens aussi ? Les gens aimeraient-ils voir?..." Et cette séquence surréaliste où il imagine les employés de son bureau portant des pancartes sont placardés leurs secrets inavouables... Des fulgurances qui rendent la série radicale, en se référant clairement à Fight Club de David Funcher (1999).

Il a une haine certaine des multinationales, de 'Evil Corp', des puissants, qui forment à ses yeux une secte secrète, "un groupe puissant de gens secrètement en train de contrôler le monde".

Il a un secret obsessionnel, une addiction: il hacke tous les gens de son entourage: amis, collègues... Evidemment, il excelle dans le hacking, ce qui lui servira au de Fsociety, allant jusqu'à hacker un parking, à se créer une fausse page Wikipedia pour intègre le siège des serveurs de E Corp, ou encore une prison en piratant à distance le portable t'un flic posté à l'entrée... Parfois pour jouer les justiciers - autre caractéristique de la culture hacker (référence aux Anonymous...), comme menacer l'amant infidèle de sa psy. C'est d'ailleurs pour jouer les justiciers qu'il s'embarquera dans l'aventure Fsociety, pour mettre à genoux 'Evil Corp'. A un moment donné (épisode 3), il fixe le téléspectateur, affirmant "J'ai bien droit à quelques erreurs, je suis sur le point de changer le monde". Avec ce côté noir et blanc propre à tout hacker ( Black hat & White hat), à la fois "gentil" qui veut améliorer la sécurité informatique pour le bien de l'Humanité (car le hacher est souvent idéaliste), et "méchant" qui utilise se compétences à des fins criminelles.

Le hacker, ce rebelle du Dark Net qu'Hollywood adore

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Assurément, le hacker est hype. Un reflet de la société, et d'un certain syndrome de Stockholm auquel semble être en proie l'industrie de l'entertainment US. En novembre 2014, alors que USA Network commandait à Sam Esmail les 10 épisodes de la série, Sony Pictures était victime d'un piratage des mails de ses dirigeants par le collectif Guardians of Peace, dévoilant caprices de stars et blagues de mauvais aloi. Quatre mois plus tôt, les comptes iCloud de dizaines de people étaient hackés par un sale gosse, et les photos de Kate Upton et autres Kirsten Dunst circulaient sur 4chan et Reddit... La série Mr Robot est aussi imprégnée des mouvements comme le Printemps arabe en 2010 - 2011 et le rôle des réseaux sociaux (le réalisateur Sam Esmail est égyptien), Occupy Wall Street en 2011 qui fustige le monde de la finance, ou encore le piratage du site de rencontres extraconjugal Ashley Madison en juillet 2015.

Il y a quelques années encore, le hacker vu par Hollywood était cet ado boutonneux et bidouilleur à lunettes, cantonné à des seconds rôles. Puis il devient un héros, tant dans la société que les médias. Edward Snowden (consacré dans le documentaire Citizenfour, sorti en 2014), est devenu la star intègre des lanceurs d'alerte (une nouvelle race de hackers intègres qui risquent leur vie au nom de la vérité...), comme le plus ambigü Julian Assange. Dans le dernier James Bond, Skyfall, on a vu réapparaître Q (vous savez, l'inventeur) sous les traits d'un jeune geek hacker sexy.

"Black hat, white hat", hacker freak, et cyber justicier

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Le hacker le plus connu est bien sûr Lisbeth Salander (une femme, enfin), personnage central de la saga Millenium (dont le tome 4 cartonne): la punkette gothique sombre, un brin hardcore, passée par la case hôpitaux psychiatriques, aide le journaliste dans son enquête par sa propre investigation en ligne grâce au hacking. Elle aussi, elle a ce côté un peu freak où elle a une difficulté à interagir avec l'autre, et manie donc mieux le clavier que les relations humaines. Comme Elliot de Mr Robot. Ou encore comme Jess dans la série TV dystopique The Code (diffusée par Arte ce printemps), dont on comprendra au fil de la série qu'il est atteint du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme qui serait propre aux nerds.

C'est justement un hacker que Michael Mann a mis en scène dans son dernier polar subtil, Hacker (Blackhat, en VO, sorti en mars 2015), Nicholas Hathaway, un pirate informatique qui purge une peine de prison, et est libéré s'il accepte de collaborer avec le FBI et le gouvernement chinois pour démasquer le coupable d'une attaque informatique contre une centrale nucléaire chinoise... Le héros solitaire est donc confronté à un ennemi virtuel, une nouvelle Mafia numérique qui menace de détruire une centrale. Michael Mann représente comme personne ce nouveau virus virtuel, qui circule dans une multitude de circuits informatiques...

Cela fait longtemps que Hollywood représente le hacker comme justicier masqué, tel un nouveau Batman. Depuis la mythique saga 80s Tron, ou encore Matrix, et bien sûr Guy Fawkes dans V for Vendetta, ce collectif de justiciers - bientôt rattrapé par la réalité, lorsque les Anonymous, au début des années 2000, en viennent revêtir son masque. Masque de justicier grimaçant qui est réapparu dans Mr Robot.