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mercredi 3 juin 2015

"Ex machina" : conscience artificielle

Le film s'ouvre sur une brève scène très quotidienne, et pourtant déjà un peu irréelle, qui nous situe dans un futur proche. Un jeune homme rivé à son écran d'ordinateur, qui semble être dans un immense open space, entouré de vitres et de miroirs - miroirs qui prendront leur importance par la suite. Un message s'affiche sur son écran, "Vous avez gagné à la loterie". Grand sourire de joie, toutes les "micro-expressions" de son visage semblent passées instantanément au crible par une caméra, un oeil de robot (comme dans Terminator, vous voyez...).

A la scène suivante, on comprend vite quel gros lot ce jeune employé a remporté: une semaine dans la maison futuriste, perdue au milieu del a montagne, du big boss de la multinationale pour laquelle il travaille. Bluebook, qui doit sa fortune à son moteur de recherche, pieuvre qui détient "94% des résultats de recherches dans le monde" - cela ne vous rappelle rien ? Ce milliardaire, Nathan Bateman, qui doit sa fortune aux technologies donc, n'est pas sans rappeler certains people tech de la Silicon Valley.

En guise de semaine de vacances, le jeune développeur, Caleb, va mener un test de Turing grandeur nature sur un robot conçu par Nathan (son boss), sur plusieurs jours, ou plutôt en plusieurs "sessions", qui rythme le film vers une escalade quasi-ineluctable (attention, *spoilers* en fin de billet). Comment a été conçu cet androïde? "J'ai capté une multitude de micro-expressions faciales d'humains sur leurs smartphones", assure Nathan, son concepteur.

Ex Machina, film sorti ce mercredi 3 juin, que l'on doit au réalisateur britannique Alex Garland, met donc en scène un jeune (et innocent ?) développeur avec son patron, sorte d'apprenti Victor Frankenstein du futur, et un robot humanoïde (ou plutôt ginoïde) doté d'intelligence artificielle. C'est "la plus grande invention scientifique", il développe une intelligence artificielle. Ava sera-t-elle assez "humaine" pour que Caleb en tombe amoureux? Et l'inverse? L'obscur du désir revêt les traits de l’actrice suédoise Alicia Vikander, dans un corps de robot.

Une intrigue qui rappelle celle du film Her de Spike Jonze, sorti en janvier 2014, où un écrivain esseulé, dans un futur proche, tombait amoureux de l'assistant goal de son smartphone, accompagné de la voix éraillée de Scarlett Johansson.

Mais Ex Machina va un cran plus loin. Her mettait en scène un robot, un assistant virtuel qui adopte des comportements humains (séduction, scènes de jalousie...). La série suédoise Real Humans (que j'ai chroniquée ici et ), des hublots (robots-humains,), dont certains rêvent à des comportements humains: se mettre en couple (entre eux ou avec un humain), se marier, avoir des enfants...

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Dans Ex Machina, l'androïde, qui répond au doux nom d'Ava, a certes une forme humanoïde, mais son concepteur lui a volontairement laissé une apparence en partie robotique: si son visage imite à la perfection un visage humain émouvant (la scène où elle observe sur un mur un masque qui reproduit son visage placé à côté de masques africains est troublante), son corps transparent laisse clairement apparaître les parties métalliques et les rouages. C'est une sorte de Metropolis, déjà une femme fatale robot de 1927... Et pourtant, malgré cette apparente physique robotique, où seule le visage est à apparence humaine (et expressif), l'"élève" va tomber amoureux d'elle...

Prise de conscience de soi

Avec ce film d'anticipation qui vire au techno-thriller (dont l'évolution de l'intrigue sera discutable, mais je ne vais pas tout dévoiler ici), Alex Garland s'intéresse à sujet de recherches naissant, mais aussi de plus en plus prisé par la science-fiction ces dernières années, avec cette question : les robots peuvent-ils être dotés d'émotion ? Va-t-on pousser la finesse technologique à un point tel que l'intelligence artificielle ira un jour un cran plus loin, en "conscience artificielle" ? Pourra-t-on un jour épouser un robot? Bienvenue dans la Singularité...

C'est ce que suggère le film, lorsque le maître Nathan parle à son élève , très naturellement, de robots dotés de "conscience artificielle". "Conscience", ce qui distinguera un jour les robots actuels comme le gentil Nao d'Aldebaran, dépendants du programme défini par leurs concepteurs, de ceux de l’ère de l’intelligence artificielle où ils "penseront" par eux-mêmes. Et pourront dépasser l'homme? Eternel fantasme des films de SF, comme Terminator...

Au fil des sept sessions, l'élève Caleb s'improvise maître et mène le test de Turing (pour mémoire, une méthode de test d’intelligence artificielle, fondée sur la faculté d’imiter la conversation humaine) auprès de l'androïde censé être encore "modelable". Les règles du jeu: "Le challenge est de te montrer qu'elle est un robot et de vérifier si pour toi elle a une conscience", précise le maître.

Les miroirs deviennent eux-mêmes un élément troublant de la mise en scène: Caleb s'y mire par moments en semblant se demander s'il est vraiment humain, quand l'humanoïde s'y (ad)mire en semblant *prendre conscience* d'elle-même. Comme un humain. Dans cette maison, en fait un bunker de R&D, tout se déroule à huis-clos, sous l'oeil des multiples caméras de vidéosurveillance.

Pourtant, le robot parvient assez rapidement à inverser la tendance : c'est lui qui pose les questions, déstabilisant l'humain, se lançant même à le séduire ("Veux-tu être mon ami? Ce sera possible?". "Tu m'accompagneras?". "Est-ce que tu aimerais être avec moi?"...). Elle revêt des vêtements féminins, une perruque, pour imiter au plus près l'apparence humaine. Au point qu'il demande à son boss, "L'as-tu programmée pour me séduire?".

C'est bien là le vrai sujet qui intéresse le réalisateur. Le dialogue maître-élève tourne au début autour du degré de développement et de perfectibilité de ce système d'intelligence artificielle (où l'on découvre - parenthèse scientifique - que son concepteur a opté pour une IA stochastique, aléatoire, plutôt que déterministe).

Mais très vite, encouragé en un sens par le maître, l'élève se laisser manoeuvrer par le robot, qui parvient à prendre la main sur la conversation, l'obliger à répondre à ses questions ("Si tu mens, je le saurai")... (petit spoiler) On découvrira ensuite que le maître a mené son propre test: la capacité de sa "créature" à manipuler, manoeuvrer, parvenir à son objectif. Car elle a cette terreur presque humaine: être débranchée par son concepteur.

Et donc: pourra-t-on un jour ressentir des émotions pour un robot, qui saurait faire preuve d'une capacité à anticiper nos attentes, d'une empathie "surhumaine"? Le film met en scène la question, de manière moins métaphysique et magistrale que Her. La scène finale (non, nous ne dévoilerons pas tout), où l'androïde a accompli son rêve (mais un robot a-t-il des rêves, des aspirations? Ou des stratégies?), et voit son ombre se projeter, est glaçante.

samedi 14 février 2015

Les robots sexuels dans la science-fiction (et l'amour dans le futur)

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Oui je sais, je publie ce billet le jour de la Saint-Valentin. Simple concours de circonstances. Ou presque ;) J'ai eu envie de revenir sur la représentation du futur du sexe, voire de l'amour, dans les films d'anticipation, et plus précisément autour des robots sexuels qui alimentent depuis longtemps les récits de SF...

Depuis moins de 10 ans, déjà les sites de rencontres ont bouleversé les modes d'interaction (à vocation sexuelle, ou avec un peu de chance, amoureuse), entre les hommes. J'avais écrit sur cela en 2007-2008, après Meetic, il y a eu une nouvelle génération de sites de rencontres, des expériences, comme ce formidable site à la Second Life, "Come in my workd", avec un système de voix sur IP, un temps incubé chez Orange... Aujourd'hui, après les sites de rencontres ciblés, la prochaine révolution pourrait résider dans les applis mobiles de rencontres basées sur la géolocalisation, telles Tinder et Happn.

Même si on peut parfois se demander si le genre de la science-fiction existe encore réellement au cinéma, quelques joyaux de SF ont très bien représenté comment pourrait évoluer l'amour, les interactions humaines dans le futur. Notamment dans le film Her, que j'ai adoré, où Spike Jonze met donc en scène un écrivain solitaire, en mal d'amour, qui tombe amoureux de son assistant(e) vocal, un logiciel...

Mais au-delà, comment les films de science-fiction représentent le sexe du futur ? J'ai déjà eu l'occasion d'en parler ici, en 2008, il y a eu cet étrange projet artistique, Sexlife of robots de Michael Sullivan, où l'on voit dans une galerie photo et un docu des androïdes de toutes sortes s’adonner de façon débridée aux plaisirs de la machine,

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La série TV Real Humans de Lars Lundsdröm, sortie en 2013, met en scène une société très contemporaine, mais où chacun s'achète son "hubot", des robots androïdes à l'apparence terriblement humaine (mais une prise USB fichée dans la nuque). Ils jouent les auxiliaires de vie, assistants aux personnes âgées, nurses pour enfants, employés modèles en usines, serveurs dans des restaurants... Et même des robots sexuels, de plusieurs types: des jolies humanoïdes que le quidam peut acheter dans des boutiques dédiées - quitte à trafiquer leur programme par la suite. On y voit aussi un étrange "marché noir" de robots sexuels prostitués, au programme trafiqué pour cela, et dont les services sont proposés par des humains.

La série insinue même que de nouvelles formes de relations sentimentales pourraient se nouer entre humains et robots. Tobias, un ado dans la série, tombe ainsi amoureux de Mimi, le hubot familial. C'est littéralement "Love at first sight", il a un coup de foudre. Tobias est" transhumain sexuel", une nouvelle forme de sexualité apparue avec les robots imaginé dans la série: il est excité par des machines. Dans un tel univers où les robots sont omniprésents dans le quotidien des gens, il est inévitable que des humains confrontés à ces hubots veuillent faire l’amour avec eux. C’est pourquoi dans la série, les fabricants des robots les ont rendus séduisants. C’est une question de business. Une femme humaine quitte son mari pour vivre avec son hubot: pour rajouter du piquant, elle a téléchargé un programme pirate pour doper ses capacités sexuelles.

Plus troublant (et humain) encore, dans la même saison, une "hubot" rêve de se marier et d'avoir des enfants: elle parviendra à séduire et épouser un homme.

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Le personnage de Gigolo Joe, un des "mécas", ces robots androïdes créés eux aussi pour répondre aux besoins des humains dans le monde futuriste de A.I. (Intelligence artificielle, Steven Spielberg, 2001), est aussi affolant : un très bel humanoïde (sous les traits parfaits, et donc si troublants, de Jude Law) a une fonction, un métier: il est escort-robot auprès d'humaines... Il fournit donc des services sexuels auprès de clientes femmes. A mon avis, en bon puritain ;) Spielberg est assez peu à l'aise avec ce personnage: donc il ne décrit pas le processus par lequel un robot séduit des femmes, mais on y voit tout de même Joe recourir à des techniques de séduction suaves et classiques, entre les pas de danse pour lesquels il est programmé, et l'art d'écouter se clientes. Troublant, Joe semble lui-même doté de sentiments humains, tout comme le petit garçon-méca qu'il protège, lorsqu’il avoue espérer rencontrer la femme de sa vie.

Blade Runner (1982)

Dans le mythique Blade Runner (Ridley Scott, 1982), nul robot sexuel, mais un des "replicants", Pris (Daryl Hannah), est pourtant spécialisée dans le domaine militaire... et le plaisir. Elle a d'ailleurs pour mission de séduire le timide chercheur J.F. Sebastian, pour le convaincre de reprogrammer les réplicants afin d'allonger leur durée de vie.

Dans Star Trek : the next generation, l'androïde Data est programmé pour effectuer un éventail de techniques sexuelles.

Bien sûr, tout cela n'est (presque) que de la science-fiction. D’ailleurs, si vous avez d'autres exemples de sex-robots mis en scène dans des films de Sci-Fi, n'hésitez pas à m'en faire part, je mettrai à jour ce billet. Mais les robots sexuels existent déjà: quelques start-up ont créé d'étranges poupées gonflables nouvelle génération, ces love dolls , comme celles vendues au Japon par la société Orient Industry. Aux États-Unis, la firme True Companion est allée plus loin en commercialisant, en 2010, le premier robot sexuel, répondant au doux surnom de Roxxxy.

Et cela pose des questions vertigineuses. Que deviendront le couple, la famille, si ces compagnons artificiels envahissent le champ de l'intime? Tromper son conjoint avec le robot sera-t-il adultère? L'amour romantique persistera-t-il?...