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Il était censé venir au Festival de Cannes avec 5 films et documentaires dans les cartons. Finalement, Netflix a décidé de bouder la grand-messe du cinéma, qui bat son plein en ce moment. Tout est parti d'une déclaration le 23 mars dernier de Thierry Frémaux, délégué général du Festival, précisant "Tout film qui souhaite concourir pour la Palme d'or devra sortir dans les salles françaises". La règle est claire, désormais, Cannes n’accepte en compétition que des œuvres qui sortiront en salles. Ca n'a pas manqué, le 13 avril, Ted Sarandos, directeur des contenus de Netflix, annonce sa décision de bouder le festival. "Nous voulons être sur un plan d'égalité avec les autres cinéastes", précise-t-il dans un entretien à Variety, la Bible de la presse cinéma à Hollywood. Et d’ajouter: "Bien sûr, il y a deux visions différentes. Mais nous avons choisi de nous inscrire dans l'avenir du cinéma. Si Cannes a choisi d'être bloqué dans l'histoire du cinéma, c'est son choix".

Un premier round dans cette bataille avait été mené en mai 2017, lorsque Netflix avait rechigné à sortir dans les salles obscures ses deux films en sélection officielle, Okja et The Meyerowitz Stories. Pour les diffuser uniquement sur sa plateforme de streaming. A la grande colère des exploitants, qui y voyaient bafoué le statut roi du film projeté en salle, protégé par l'intouchable chronologie des médias. Netflix avait alors remporté la manche.

En cette année 2018, la mesure de rétorsion ne s’est pas faite attendre : cinq films produits par la firme de Los Gatos ont été privés de tapis rouge à Cannes : Norway de Paul Greengrass, Roma d'Alfonso Cuarón (réalisateur de Gravity), Hold the Dark de Jeremy Saulnier, They'll Love When I'm Dead, un documentaire de Morgan Meville sur le cinéaste Orson Welles, et même The Other Side of the Wind, le dernier long-métrage inachevé de ce même Orson Welles. Un projet inachevé du légendaire réalisateur de Citizen Kane, qui avait a pu aboutir… grâce à un investissement de Netflix.

Les Anciens contre les Modernes

Comme une nouvelle bataille des Anciens contre les Modernes. Même si, la semaine dernière, au festival Series Mania à Lille, consacré aux séries télévisées, revenant sur cette polémique, Reed Hastings se livrait à un semi mea culpa, regrettant qu'avec le Festival de Cannes, où aucun de ses films n'est sélectionné cette année 2018 faute d'accord, Netflix "s'est mis dans une situation plus délicate que ce que nous aurions voulu". Avant de défendre son modèle économique: "comme nos abonnés financent nos films, on veut qu'ils y aient accès rapidement et pas trois ans plus tard".

Mais pourquoi ce combat entre le nouveau géant de l'audiovisuel et les organisateurs du Festival de Cannes ? Toute la polémique repose sur la sortie des films en salles, indispensable pour les organisateurs du Festival de Cannes, accessoire pour Netflix. Or, un film projeté dans un cinéma doit attendre trois ans avant qu’une plateforme de vidéo à la demande par abonnement puisse le diffuser. C’est la règle en France, la "chronologie des médias".

Or, qu'est-ce qui définit un film aujourd'hui ? Sa sortie en salles est-elle encore indispensable, obligatoire, pour en faire un film ? Ou un film est-il un film par ses conditions de tournage, de production ? Alors que se multiplient les plateformes de vidéo à la demande sur abonnement, Netflix (qui compterait 3,5 millions d'abonnements en France), Amazon Prime Video, et bientôt, un "Disney Flix", voire des plateformes de SVoD européenne, chinoise, entraînant de nouveaux usages dans les modes de consommation visionnage des films.

Netflix l'a dit à plusieurs reprises, ses 8 milliards de dollars de budget de production de "contenus originaux" (dont 1 milliard pour l'Europe) visent en partie à produire des long-métrages, destinés à sortir directement et uniquement sur sa plateforme, sans passe par la case salles de cinéma.

"Webfilms"

Ces films nouvelle génération, "ce sont des webfilms", me disait récemment le cinéaste Radu Mihaileanu, président actuel de l'Association des réalisateurs producteurs (ARP). Sans préjuger de leur qualité, à ses yeux, "ce n'est pas du cinéma: ces webfilms ne sont vus que sur un écran d'ordinateur ou de télévision".

Justement, peu avant le Festival, le 13 avril, Netflix sortait directement sur sa plateforme Je ne suis pas un homme facile, estampillé "premier film français Netflix original". Réalisé par Eléonore Pourriat, ce film, très drôle, qui imagine un monde où les femmes auraient précisément la place sociale des hommes, a tout du film indépendant , entre son casting, avec à l’affiche Vincent Elbaz et Marie-Sophie Ferdane, méconnue au cinéma mais pensionnaire de la Comédie française, aguerrie au théâtre.

La réalisatrice est ravie, elle estime qu’elle n’aurait pas eu sa chance aussi vite pour monter son premier film en France. Pour elle, c'est sûr, cela reste un film, "Nous avons travaillé dans les mêmes conditions , et une même exigence, que si le film était projeté en salles : avec une chef opératrice, un ingénieur du son…", m'expliquait-elle.

Le fait qu'il ne sorte pas en salles ne lui pose pas de problème. Elle est déjà convaincue du bien-fondé des nouvelles formes de distribution en ligne des films. Elle qui a acquis une "notoriété virale" avec son premier court-métrage, Majorité opprimée, 9 millions de vues sur YouTube aux quatre coins du monde. Et même, sur Netflix, elle estime bénéficier "d'une exposition dans 192 pays. Et il est sorti sans la pression du mercredi à 14 heures : on lui laisse le temps de s’installer par le bouche à oreille".