Miscellanees.net - blog prolixe pub, marketing & conso, high tech, innovations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 9 février 2016

Trepalium, apartheid ultralibéral (et orwellien)

425522.jpg

"Il faut sans cesse se jeter du haut d'une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute". (Ray Bradbury)

"On te demandera de faire le mal où que tu ailles. C'est le fondement de la vie: avoir à violer sa propre identité". (Philip K. Dick)

"La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l'impuissance de tout obtenir". (Machiavel)....

Chacun des épisodes s'ouvre avec une de ces maximes de philosophes ou demi-dieux de la science-fiction, empreintes de cynisme désabusé. Et annoncent la couleur. Trepalium est une mini-série d'anticipation, une des premières productions propres d'Arte dans ce domaine. Une petite bombe, un trésor de dystrophie, écrite par Antarès Bassis et Sophie Hiet, qui tient en 6 épisodes de 52 minutes, ultra-condensés. Une petite bombe dans l'univers de la sci-fi. Et la meilleure série que j'aie vue depuis Real Humans, petite perle suédoise déjà découverte par Arte, dont je parlais notamment ici et . J'ai eu la chance de la voir en avant-première, à quelques jours de sa diffusion sur Arte, le jeudi 11 février.

Il était une fois un monde futur, à une date méconnue (mais pas si éloignée que cela), quelque part en Europe. Une dystopie (donc une vision, une distorsion horrifique de la réalité actuelle). De 15% de chômage aujourd'hui, nous sommes passés à 80% (!) de chômeurs. Dans un monde futur ravagé par la crise, les gens ayant un emploi vivent séparés de ceux qui n'en ont pas, dans un apartheid ultralibéral. Une séparation matérialisée par un mur, un mur d’enceinte imprenable. D’un côté la Zone, de l’autre la Ville. une "Zone" miteuse et anarchique où la population est privée de tout, et surtout d'eau potable. Chacun rêve de gagner à La tombola, où chaque année, le gagnant accéder au statut privilégié de "dynactif". De l'autre, la Ville, monde d'abondance glacé où chaque salarié est pressurisé à l'extrême, devant tout faire (il est lui aussi en mode survie) pour garder son travail. Son destin est régi par Aquaville, la firme qui emploie tous ces urbains, et qui détient le monopole de l'eau potable.

serie2.jpg

Lors des premières images (tournées par la télévision d'Etat, monde orwellien oblige); la Première ministre (incroyable Ronit Elkabetz, qui laisse entr'aperçevoir un soupçon d'humanité, derrière une voix rauque à souhait) franchit le Mur ("événement historique", proclame la télé officielle), pour libérer le ministre du Travail (son mari), détenu par des activistes depuis 15 mois. Face aux risques de révolte, elle instaure dans l'urgence un plan inédit de rapprochement entre ses populations: chaque salarié devra embaucher un "emploi solidaire" (superbe novlangue - ça vous rappelle quelque chose ?) sélectionné dans la zone. La famille de Ruben Garcia, un ingénieur en pleine ascension, est contrainte d’embaucher la zonarde Izia, qui rêve d’offrir un nouveau destin à son jeune fils Noah…(No spoils pour la suite ;) Voilà pour le pitch.

La série prend scène, par petites touches, dans un monde futur: les téléphones portables tiennent dans la paume de la main. Plus de téléviseurs, mais des écrans ou des murs interactifs un peu partout. Les voitures ont un design 70s et sont électriques, silencieuses et totalement autonomes.

Trepalium : instruments de torture à trois pieux dont se servaient les Romains pour châtier les esclaves rebelles

De travail, il en est beaucoup question dans cette mini-série très contemporaine. Il est même central. Il est dans le nom même de la série. Et pose des questions très contemporaines (je vais essayer de vous épargner les lapalissades...). Le travail peut-il être source de plénitude ou de souffrance? Peut-on se réaliser dans son travail? Le travail identifie-t-il un individu, le rend-il digne de considération? Le travail rend-il libre? Est-on sans valeur parce que sans emploi?... "La question est de savoir s'il est obligatoire de travailler pour avoir le droit d'être quelqu'un", interroge un instituteur improvisé aux enfants d'"inactifs".

Monde blanc laiteux et glacé vs monde aux couleurs sépia

serie.jpg

Le moindre détail est travaillé dans cette série très dense. Casting hallucinant, entre Ronit Elkabetz, Charles Berling (en cadre salace et mégalo) et Léonie Simaga (actrice sociétaire de la Comédie française, qui incarne Thaïs Garcia et Izia, deux personnages-miroirs). Même la photo reflète la dualité: entre le monde froid de la Ville, où les couleurs sont proches du blanc laiteux. Les personnages sont glacés, d'une froideur robotique (cheque reflète très bien le maquillage, et les coupes de cheveux, trop lisses) et portent des sortes d'étranges uniformes dans un style rétro-futuriste (robes-chasubles, chemises blanches, jupes-crayons 60s). Chaque jour, les individus doivent rendre leurs vêtements (et jouets pour les enfants) - pour éviter tout sentiment de possession, d'attachement ? Dans ce monde-là, on ne s'étreint pas, on se dit peu de choses, on ne dit surtout pas ses sentiments. Point savoureux, plusieurs scènes de ce monde ont été tournées au siège historique du Parti Communiste français (on voit bien la mise en parallèle). On y voit des couloirs, des rues grises, des escalators immenses, des visages sans expressions. On pense à Bienvenue à Gattaca ou Soleil vert. Dans ce monde, Ruben Garcia, dès qu'il découvre son chef de service mort, appelle son père et lui indique illico: "mon directeur de service est mort, je veux postuler". Les moments les plus horrifiques sont accompagnés d'une musique classique magnifique.

De l'autre côté, le monde de la Zone: là, le chef opérateur a opté pour une photo aux couleurs un peu passées, presque sépia. Les "inactifs" sans habillés de manière contemporaine, mais avec des vieux vêtements, et vivent dans des taudis, sans eau courant ni électricité. Ici, c'est la débrouille pour survivre. Mais on se parle, fort, dans une langue familière, on se soutient. Les personnages sont sensuels. Ici, les plans irréguliers tournés caméra à l'épaule suggèrent une vie bouillonnante.

La série est très contemporaine dans la vision (forcément tordue, paranoïaque) du monde du travail qu'elle donne. (Certes, cela devient vite un brûlot antilibéral gonflé, provocateur). A un moment donné, Ruben Garcia lâche à Thaïs, tombant le masque: "Vous n'imaginez pas tout ce qu'il faut faire ici pour ne pas perdre son emploi, et ne pas passer de l'autre côté" - la Zone, bien sûr. On découvrira peu à peu ses failles, susceptibles de le faire tomber, comme cette petite fille qu'il touche à peine, enfant "mutique" (oui, c'est un syndrôme, dans ce monde). Mutique, potentiellement "inutile", voire "inactive"... Or ici, "l'homme inutile est vite dangereux", lâche à un moment donné le père de Ruben. La fin en forme de twist, mi-happy mi-glaçante, vous laissera songeurs...

lundi 19 octobre 2015

"Retour vers le futur", Nom de Zeus! (30 ans après. Mais est-ce une saga culte ?)

trilogie-retour-vers-le-futur-i-ii-iii--162098_1.jpg.png

Nom de Zeus, ils sont de retour ! Le 21 octobre, vous n'échapperez pas au raz-de-marée: soirées spéciales sur des chaînes de télé, ressorties dans des cinémas, coffrets collectors, kyrielle de produits dérivés et d'objets de collection...

Pourquoi le 21 octobre 2015 ? "Ca marche ! ha ha ha ha ha ha ! ça marche ! j'ai enfin réussi à inventer quelque chose qui marche !" (vous aurez reconnu cette citation..) C'est La date fatidique, celle qu’affiche l’écran de contrôle de la voiture DeLorean quand Marty McFly accompagne le Docteur Emmet Brown dans le futur, dans le deuxième volet de la trilogie sortie en 1989. En 1985 sortait le premier volet de Retour vers le futur, une de ces sagas cinématographiques marquantes dans la culture geek et pop à la sauce US des années 80. Au même titre que, évidemment, Star Wars, Tron, ou encore ''SOS fantômes''. Des sagas reflets d'une certaine époque, mais que les boîtes de production hollywoodiennes prennent plaisir à ressusciter : imaginez, un SOS Fantômes 3 est prévu pour 2016. Un dernier épisode de Tron était sorti en 2010. Et évidemment, le prochain opus de Star Wars est attendu pour le 10 décembre prochain. Logique : rien de tel que la nostalgie (le marketing de la nostalgie), d'une époque cotonneuse et idéalisée, en période de crise. Et les ados qui ont adoré ces films sont maintenant des trentenaires, cible privilégiées pour ces licences transgénérationnelles (pour parler marketing ;)

Paradoxe récursif et comédie

08209194-photo-retour-vers-le-futur-21-octobre-2015.jpg

Robert Zemeckis avait eu ce coup de génie de jouer sur les codes du film de science-fiction sans se prendre aux sérieux : alors que Star Wars revêtait les habits du space opéra, de la saga intergalactique, dans Retour vers le futur, avec un duo formé par un professeur Nimbus et un ado, la saga imaginait le futur dans 30 ans - aujourd'hui ! Sans avoir l'air d'y toucher, le film a imaginé plusieurs innovations très réalistes, concrétisées depuis pour certaines. Il a tout de même attiré 3 million de spectateurs dans les salles en France, et 30 millions outre-Atlantique. Même si, personnellement, je pense qu'il a une identité, des valeurs, moins marquées que la saga Star Wars (qui part de mythes chevaleresques, parle de princes et de princesses, du complexe d'Oedipe...). Retour vers le futur, c'est une certaine image plutôt lisse de l'Amérique des années 50 puis 80.

Mais il n'est pas si superficiel: inspiré d'un livre de René Barjavel (Le voyageur imprudent), il met en scène de façon comique un concept propre à la science-fiction, le paradoxe récursif ( si le héros tue un de ses aïeux, le héros ne peut pas naître...), que l'on retrouve par exemple dans Terminator. Par exemple, Marty, retourné vers le passé, doit absolument provoquer un flirt entre ses parents pour être sûr d'exister (vous suivez ? ;) "Mais Doc, tous ces risques de modifier le futur? Le continuum espace-temps?..." "Bah, on s'en balance!"

Films d'anticipation ?

Et si certaines des innovations de la saga se concrétisaient ? J'ai regardé en avant-première un documentaire "Retour vers le présent" coproduit par D8. Son réalisateur, Gilles Ganzmann, et son producteur Billy (Allo Houston Production) ont eu La bonne idée toute simple : confronter le monde imaginé par Robert Zemeckis il y a 30 ans à notre présent. Quelles innovations scénaristes dans le film ont vu le jour ?

Le docu de 90 minutes, diffusé sur D8 le 21 octobre ;), a déjà été vendu dans 40 pays en format 50 minutes, du Japon (Nippon TV) aux Etats-Unis, en passant par le Brésil (Glezz). "Nous avons voulu concevoir un docu international, qui aurait vocation à voyager", soulignent d'ailleurs le producteur et le réalisateur. "Ce qu'on aimait est que c'était le premier film de science-fiction où tout était positif". Une exception en effet, dans un genre narratif où la dystopie est plutôt la norme...

Alors, le documentaire a un ton entertainement (à la sauce D8) parfaitement assumé. Mais pour chaque innovation-star du film, il a tenté de trouver sa concrétisation, une start-up qui l'a conçue. Il a rencontré évidemment Robert Zemeckis, mais aussi Google, Microsoft, Hitachi, le patron de l'innovation chez PSA, des start-up dans la Silicon Valley... "Notre plus grand regret, c'est de ne pas avoir su anticiper sur l'apparition du téléphone portable", lâche, réaliste, Robert Zemeckis dans le docu.

Sans surprise, ils sont allés chercher quels objets-cultes du film se sont concrétisés. Il y'a eu bien sûr, pour l'HoverBoard, ce skateboard volant (dûment sponsorisé par Mattel dans le film), des communautés de fans-geeks, qui y sont allés de leurs inventions postées sur YouTube (des milliers de vidéos...). Mais ils ont déniché une start-up californienne (allez, je vous lâche le nom), Hendo. Des objets qui seront bientôt vendus (comptez 10 000 dollars pièce), pour des parcs d'attractions, et un futur X-Games est déjà prévu.

Autre objet-culte, les chaussures autolaçantes Nike, (magnifique placement de produit...), où la marque s'affichait en néons. Culte chez les fans, elles ont même été conçues en série limitée, à des fins humanitaires, révèle le docu : Michael J.Fox en a vendu une série limitée sur eBay USA pour financer son association de lutte contre la maladie de Parkinson.

Les voitures qui carburent à la bière grâce à Mr Fusion ? Une start-up californienne a imaginé des pompes qui convertissent bière ou coca cola en bioethanol.

La pizza déshydratée ? Si elle n'existe pas (heureusement), le docu nous montre les premiers Pizza Hut aux US dotés de tables tactiles qui permettent de commander sa pizza personnalisée. Il évoque aussi les premiers pizzas imprimées en 3D, qui pourront même être conçue dans l'espace : la Nasa avait organisé un concours d'inventeurs sur ce sujet précis en 2013.

Petit scoop, le docu revient sur la fameuse montre connectée mise en scène dans le film - on parle beaucoup des smartwatches depuis un an... Et on apprend qu'une marque de montres de luxe a failli en être sponsor dans le film, puis l'a dédaigné. Et pour le reste, je ne jouerai pas davantage les spoilers... ;)