Miscellanees.net - blog prolixe pub, marketing & conso, high tech, innovations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Science fiction

Fil des billets - Fil des commentaires

jeudi 24 août 2017

Ce que la série "The handmaid's tale" dit de l'Amérique de Trump

maxresdefault.jpg

Une fuite éperdue en voiture, les sirènes de flics retentissant derrière. La femme et sa fille en fuite sont rattrapées par de mystérieux hommes casqués, en noir. Plan suivant, le changement de décor est radical. dans un élégant contrejour, la même femme étrangement accoutrée, à la manière d'une servante, longue tunique rouge et casaque blanche. Elle est enfermée dans une chambre nous dit-elle, "mais ils n'ont pas prévu que je m'échappe. Une servante n'irait pas loin. Ils craignent les autres évasions. Celles qu'on peut ouvrir en soi avec un objet tranchant". Au fil des épisodes, cette plongée en continu dans un enfer du futur nous est narrée, en voix off, par Offred (incroyable Elisabeth Moss, révélée dans la série vintage Mad Men, ces élégants pubards), avec une ironie - et une rébellion - constante. "J'avais un autre nom, mais il est interdit à présent". Beaucoup de choses sont interdites à présent".

Bienvenue à Gilead, dictature patriarcale et ses extrémistes chrétiens. Dans un futur (très) proche, ceux-ci ont pris le pouvoir aux États-Unis, et en profitent au passage pour le soustraire totalement aux femmes, reléguées dans ce monde en grave crise de natalité au rang de vulgaires pondeuses. Cette dystopie terrifiante est une adaptation du roman de Margaret Atwood, méconnu en France jusque là, en une série lancée sur la plateforme Hulu (une des concurrentes US de Netflix), et diffusée en France cet été sur OCS (Orange) à partir du 27 juin. C'est une des séries les plus commentées ces derniers mois en France, et une des meilleures que j'aie vues ces dernières années dans les perles de science-fiction (que j'adore et vante ici depuis plusieurs années ;) depuis, mettons, Real Humans, et plus récemment Westworld, où Anthony Hopkins imagine des parc d'attraction peuplés de robots aux faux airs de cow-boys.

Depuis son élection en novembre dernier, l'Amérique de Trump trouve décidément un miroir dans les séries, films et livres. Sorti en début d'année, l'horrifique film Get out reflète une Amérique qui n'en n'a pas fini avec le racisme, ou l'étrange accueil de Chris, beau jeune homme noir, par sa très WASP belle-famille, avant que le tout ne vire façon Tarantino (nos spoils !). Le film, budget de 7 millions de dollars, a raflé 175,4 millions de dollars de recette aux Etats-Unis. Au même moment, Netflix diffusait une série quelque peu borderline, Dear White People dans l'université imaginaire de Winchester, où une soirée "blackface" révélait les tensions raciales…

Il était une fois, donc, le royaume de Gilead, monde futuriste étouffant que n'aurait pas renié René Barjavel. Nous sommes dans un monde futur, où on semble pourtant avoir fait un retour des siècles en arrière. Ici, pas de smartphones, ni machines. On fait le pain soi-même. Chaque foyer est dirigé par un homme omnipotent, et composé de son épouse (privée de tout droit, du droit de vote au droit de travailler, ou encore de détenir son propre compte bancaire,) et d'une servante. Sa robe rouge signifie qu'elle est reconnue, certifiée fertile dans une société où la natalité a chuté en raison d'une grave crise écologique. Elle est violée à échéances régulières par le maître de maison dans une étrange "cérémonie" en présence de l'épouse, dans l'espoir qu'elle donnera un enfant au couple.

Ces servantes sont au centre du récit de cette dystopie, The handmaid's tale ("La servante écarlate"), qui multiplie les symboles parlants. Leur tenue déjà, cette robe rouge qui symbolise leur rôle principal, l'enfantement. Exactement comme dans ''Ravage'' de René Barjavel, roman fondateur de la SF, qui imaginait déjà, en 1943, une société ultra-technologique qui s'effondrait au profit du retour à un traditionnalisme aliénant. Je vous glisse au passage cet extrait révélateur...

-1.jpg

Dans ce monde de Gilead, cette société étouffante a donc créé des rituels, des codes, avec ces étranges phrases pseudo-religieuses devenues banales formules de salutations. "Béni soit le fruit". "Que le Seigneur ouvre". "Gloire à Vous. Que Dieu me rende digne".

IMG_0967_1_.jpg

L'image soignée, l'éclairage nuancé, qui donne à de nombreuses scènes des airs de tableaux de Vermeer, traduit ce retour à un passé oublié. Et signifie une hiérarchisation stricte de la société, organisée autour de la vie domestique, du foyer.

Comme toute dystopie, le scénario prend appui sur des fragilités de la société actuelle pour alerter sur dérives totalitaires possibles. Il met en scène nos craintes, il dit l’inquiétude d’un monde qui court à sa perte: anxiété de l’excès matériel, des dérèglements climatiques, montée des inégalités et des violences populistes… Les retours en arrière réguliers montrent avec cruauté la vie passée agréable qu'on a connue, jusqu'il y a peu. Ces personnages, c'est nous, dans un passé proche, comme nous, elles furent des bobos qui prenaient leur caffè latte dans un bar branché. Une manière d'avertir que, si l'on y prend garde, c'est un risque.

IMG_0987.jpg

Plus qu'un récit rétro-futuriste flippant, la série est une terrible fable féministe. Elle prend bien sûr un relief particulier dans l'Amérique de Trump. "Quand ils ont massacré le Congrès, on ne s'est pas réveillés, quand ils ont mis ça sur le dos des terroristes et suspendu la Constitution, on ne s'est pas réveillés non plus", avertit Offred.

Ces dernières semaines, cette série a semblé, parfois, être rattrapée par la réalité. "Au moment de se lancer, on se demandait si cela serait plausible. (...) et soudain, six mois plus tard, tout cela était devenu affreusement plus crédible", soulignait Elisabeth Moss dans une interview au magazine Time. La série met en scène le nouveau pouvoir, des réactionnaires ultra cathos mais aussi écolos radicaux, qui prônent un retour au tout-naturel. Cela ne vous rappelle rien? Troublant.

D'autant plus depuis l'élection de Donald Trump, la réalité semble rattraper la fiction. Des exemples? La remise en cause régulière du droit à l'avortement, des Etats-Unis à la Pologne, l'abrogation de l'Obamacare, qui menace le financement du planning familial.

Dans un post sur Facebook, Emmanuel Vivier montre les troublants reflets de l'actualité: des extrêmistes qui réclament l'exclusion de minorités et la fin du droit de vote pour les femmes selon The Atlantic, ou encore quand une part de plus en plus importante de la police américaine (coucou Palantir de Peter Thiel) connecté des données personnelles d'individus sans supervision claire, selon Wired.

Et cet été, l'ultra-violence des manifestations racistes à Charlottesville, qui ont révélé l'Amérique des supremacistes et le retour des cagoules blanches du Ku Klux Klan, que l'on croyait d'un autre temps.

mardi 9 février 2016

Trepalium, apartheid ultralibéral (et orwellien)

425522.jpg

"Il faut sans cesse se jeter du haut d'une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute". (Ray Bradbury)

"On te demandera de faire le mal où que tu ailles. C'est le fondement de la vie: avoir à violer sa propre identité". (Philip K. Dick)

"La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l'impuissance de tout obtenir". (Machiavel)....

Chacun des épisodes s'ouvre avec une de ces maximes de philosophes ou demi-dieux de la science-fiction, empreintes de cynisme désabusé. Et annoncent la couleur. Trepalium est une mini-série d'anticipation, une des premières productions propres d'Arte dans ce domaine. Une petite bombe, un trésor de dystrophie, écrite par Antarès Bassis et Sophie Hiet, qui tient en 6 épisodes de 52 minutes, ultra-condensés. Une petite bombe dans l'univers de la sci-fi. Et la meilleure série que j'aie vue depuis Real Humans, petite perle suédoise déjà découverte par Arte, dont je parlais notamment ici et . J'ai eu la chance de la voir en avant-première, à quelques jours de sa diffusion sur Arte, le jeudi 11 février.

Il était une fois un monde futur, à une date méconnue (mais pas si éloignée que cela), quelque part en Europe. Une dystopie (donc une vision, une distorsion horrifique de la réalité actuelle). De 15% de chômage aujourd'hui, nous sommes passés à 80% (!) de chômeurs. Dans un monde futur ravagé par la crise, les gens ayant un emploi vivent séparés de ceux qui n'en ont pas, dans un apartheid ultralibéral. Une séparation matérialisée par un mur, un mur d’enceinte imprenable. D’un côté la Zone, de l’autre la Ville. une "Zone" miteuse et anarchique où la population est privée de tout, et surtout d'eau potable. Chacun rêve de gagner à La tombola, où chaque année, le gagnant accéder au statut privilégié de "dynactif". De l'autre, la Ville, monde d'abondance glacé où chaque salarié est pressurisé à l'extrême, devant tout faire (il est lui aussi en mode survie) pour garder son travail. Son destin est régi par Aquaville, la firme qui emploie tous ces urbains, et qui détient le monopole de l'eau potable.

serie2.jpg

Lors des premières images (tournées par la télévision d'Etat, monde orwellien oblige); la Première ministre (incroyable Ronit Elkabetz, qui laisse entr'aperçevoir un soupçon d'humanité, derrière une voix rauque à souhait) franchit le Mur ("événement historique", proclame la télé officielle), pour libérer le ministre du Travail (son mari), détenu par des activistes depuis 15 mois. Face aux risques de révolte, elle instaure dans l'urgence un plan inédit de rapprochement entre ses populations: chaque salarié devra embaucher un "emploi solidaire" (superbe novlangue - ça vous rappelle quelque chose ?) sélectionné dans la zone. La famille de Ruben Garcia, un ingénieur en pleine ascension, est contrainte d’embaucher la zonarde Izia, qui rêve d’offrir un nouveau destin à son jeune fils Noah…(No spoils pour la suite ;) Voilà pour le pitch.

La série prend scène, par petites touches, dans un monde futur: les téléphones portables tiennent dans la paume de la main. Plus de téléviseurs, mais des écrans ou des murs interactifs un peu partout. Les voitures ont un design 70s et sont électriques, silencieuses et totalement autonomes.

Trepalium : instruments de torture à trois pieux dont se servaient les Romains pour châtier les esclaves rebelles

De travail, il en est beaucoup question dans cette mini-série très contemporaine. Il est même central. Il est dans le nom même de la série. Et pose des questions très contemporaines (je vais essayer de vous épargner les lapalissades...). Le travail peut-il être source de plénitude ou de souffrance? Peut-on se réaliser dans son travail? Le travail identifie-t-il un individu, le rend-il digne de considération? Le travail rend-il libre? Est-on sans valeur parce que sans emploi?... "La question est de savoir s'il est obligatoire de travailler pour avoir le droit d'être quelqu'un", interroge un instituteur improvisé aux enfants d'"inactifs".

Monde blanc laiteux et glacé vs monde aux couleurs sépia

serie.jpg

Le moindre détail est travaillé dans cette série très dense. Casting hallucinant, entre Ronit Elkabetz, Charles Berling (en cadre salace et mégalo) et Léonie Simaga (actrice sociétaire de la Comédie française, qui incarne Thaïs Garcia et Izia, deux personnages-miroirs). Même la photo reflète la dualité: entre le monde froid de la Ville, où les couleurs sont proches du blanc laiteux. Les personnages sont glacés, d'une froideur robotique (cheque reflète très bien le maquillage, et les coupes de cheveux, trop lisses) et portent des sortes d'étranges uniformes dans un style rétro-futuriste (robes-chasubles, chemises blanches, jupes-crayons 60s). Chaque jour, les individus doivent rendre leurs vêtements (et jouets pour les enfants) - pour éviter tout sentiment de possession, d'attachement ? Dans ce monde-là, on ne s'étreint pas, on se dit peu de choses, on ne dit surtout pas ses sentiments. Point savoureux, plusieurs scènes de ce monde ont été tournées au siège historique du Parti Communiste français (on voit bien la mise en parallèle). On y voit des couloirs, des rues grises, des escalators immenses, des visages sans expressions. On pense à Bienvenue à Gattaca ou Soleil vert. Dans ce monde, Ruben Garcia, dès qu'il découvre son chef de service mort, appelle son père et lui indique illico: "mon directeur de service est mort, je veux postuler". Les moments les plus horrifiques sont accompagnés d'une musique classique magnifique.

De l'autre côté, le monde de la Zone: là, le chef opérateur a opté pour une photo aux couleurs un peu passées, presque sépia. Les "inactifs" sans habillés de manière contemporaine, mais avec des vieux vêtements, et vivent dans des taudis, sans eau courant ni électricité. Ici, c'est la débrouille pour survivre. Mais on se parle, fort, dans une langue familière, on se soutient. Les personnages sont sensuels. Ici, les plans irréguliers tournés caméra à l'épaule suggèrent une vie bouillonnante.

La série est très contemporaine dans la vision (forcément tordue, paranoïaque) du monde du travail qu'elle donne. (Certes, cela devient vite un brûlot antilibéral gonflé, provocateur). A un moment donné, Ruben Garcia lâche à Thaïs, tombant le masque: "Vous n'imaginez pas tout ce qu'il faut faire ici pour ne pas perdre son emploi, et ne pas passer de l'autre côté" - la Zone, bien sûr. On découvrira peu à peu ses failles, susceptibles de le faire tomber, comme cette petite fille qu'il touche à peine, enfant "mutique" (oui, c'est un syndrôme, dans ce monde). Mutique, potentiellement "inutile", voire "inactive"... Or ici, "l'homme inutile est vite dangereux", lâche à un moment donné le père de Ruben. La fin en forme de twist, mi-happy mi-glaçante, vous laissera songeurs...

dimanche 31 janvier 2016

Animisme et robotique, de la relation homme - objets (vivants) à homme - machines

persona-musee-du-quai-branly.png

"Être un, c’est trop peu, et deux, n’est qu’une possibilité parmi les autres."

Donna Haraway, Manifeste cyborg 1985

Quelle frontière entre l'humain et le non-humain? A part de quel moment un robot humanoïde commence à être assimilable à un être humain? Pour la première fois, le musée du Quai Branly, temple de l'anthropologie et des arts premiers (qui fête ses dix ans cette année - et qui est un de mes musées préférés à Paris) s'est emparé du sujet. Une approche anthropologique qui s'ancre parfaitement avec tous les débats en cours sur l'intelligence artificielle et le transhumanisme.

Je suis allée voir cette expo, Persona, ce matin, justement parce que cette approche anthropologique me semblait nouvelle. Promis, je ne vais pas vous écrire le 350ème billet sur l'homme augmenté et les interactions hommes-machines, j'ai déjà assez sévi sur le sujet ;) (je vous renvoie à mes billets ici, ...).

Persona, présence, matière animée...

Galukoji-accorde_on-divinatoire-Pende-congo-1920-1950-Surnate_um-Bruxelles-_-Muse_e-du-quai-Branly-photo-Claude-Germain-768x1024.jpg

"Entre une chose qui se refuse à être un simple objet et un humanoïde plus ou moins assimilable à un humain, existe un monde peuplé de présences-limites que nous traitons comme des personnes, s'ensuit une rencontre inédite entre arts premiers, art contemporain et robotique", nous prévient-on d'emblée à l'ouverture de cette exposition, baptisée "Persona - Etrangement humain". On peut distinguer la Persona: "le potentiel de toute chose, qu'il s'agisse d'un objet ou d'un être vivant, à s'affirmer comme présence singulière", de la présence-limite ("toute forme de présence ambiguë")...

Les relations hommes-machines? Ce n'est qu'un nouvel artefact d'un phénomène bien plus ancien, qui est le fil rouge de cette expo: les relations que tissent depuis la nuit des temps les peuples avec les objets qui les entourent. Comment l’homme instaure-t-il une relation insolite ou intime avec des objets? Au fil des civilisations, beaucoup d'objets ont eu un statut proche d'une entité vivante, proche du statut d'une personne. "La culture occidentale est la seule à avoir dressé un tel rempart entre l'homme et la matière inanimée", rappelle Emmanuel Grimaud, co-commissaire de l'exposition. Il suffit de voir le culte animiste ancestral encore pratiqué, par exemple, en Thaïlande, à Bali et au Japon...

La question de la porosité des frontières entre humain et non-humain, animé et inanimé, a donc toujours existé. La richesse de l'expo tient dans la continuité qu’elle crée entre les 230 objets - statuettes, amulettes, momies, marionnettes... et robot humanoïdes. Cela apporte un nouvel éclairage sur nos rapports avec les créatures artificielles qui envahiront bientôt notre quotidien.

On voit donc une multitude de masques dogons, effigies anthropomorphes (statues, amulettes, masques) d'Asie et d'Afrique, Mais l'anthropomorphisme (l'attribution des traits propres à l'être humain à des choses ou des êtres qui ne le sont pas) existe aussi en Occident depuis le XIXème siècle à travers le spiritisme, la fascination pour les phénomènes paranormaux... En matière de chasse aux esprits, il y a eu en Europe une vogue d'innovations du côté des objets divinatoires, jusqu'à ce projet un peu fou, cette "machine pour parler aux morts" sur lequel a planché durant dix ans Thomas Edison lui-même, le pionnier de l'électricité.

Les robots, nouvelle génération d'objets animés

metropolis-1.jpg

Metropolis

Quels rapport l’homme peut entretenir avec ces "choses habitées"? Depuis la nuit des temps, il faut activer, provoquer ces présences latentes par différents moyens: la parole (appels, sommations), des offrandes, des pièges (pièges à fées...). La question prend un nouveau relief avec les robots, la nouvelle génération d'objets animés avec lesquels l'homme doit bâtir une manière d'interagir, mus par l'intelligence artificielle.

Et si la relation entre les hommes et les machines avortait? Metropolis en 1927 puis ''2001: L'odyssée de l'espace'' en 1968 sont deux exemples de rébellion de la machine contre l'homme. Dans le film de Stanley Kubrick, le robot Hal 9000 (matérialisé par un œil rouge et une voix métallique) révèle sa "personnalité" (ou en mime une?) lorsque son opérateur cherche à le déconnecter. Entre marche et arrêt, la déconnexion s'assimile à une amputation pour l'ordinateur... Ces nouvelles formes d'interaction qui vont apparaître avec des robots "de services" ont été traitées de façon remarquabledans la série Real humans, que j'avais chroniquée ici, ainsi que dans ces films et séries (cf mon enquête).

IMG_3272.jpg

A un moment donné, ce PC vintage nous permet de tester ELIZA, un des premiers programmes d'intelligence artificielle (conçu dans les années 60!) qui s'approche du test de Turing (j'ai eu l'impression d'être face à Siri à ses débuts, en plus basique). Certes, ELIZA est basique: il donne des énoncés que l'on pourrait attendre d'un psychologue, en reformulant certaines questions posées - mais il donne presque l'illusion d'une communication.

Robophobie

461px-Mori_Uncanny_Valley_fr.svg.png

Uncanny Valley, Masahito Mori (source: Wikipedia)

Attraction, répulsion ou affinités entre humains et robots? Le roboticien japonais Masahito Mori a esquissé une théorie à travers un graphe: le "creux de la vallée". En abscisse, le degré de ressemblance entre un robot et un homme. En ordonnée, la réaction qu'il suscite, qui va du rejet (en bas) à l'empathie (en haut). Selon Mori, plus un robot nous ressemble, plus nous nous sentons proches de lui. Mais au-delà d'un certain seul, la courbe plonge pour créer un "degré de l'étrange": un regard trop profond du robot, une peau artificielle trop ressemblante... Le robot effraie. C'est bien pour cela que les love dolls, qui cartonnent au Japon, ont des yeux "réglés sur une focale de 3 à 5 mètres; Impossible de croiser leur regard. En fabricant des créatures trop réalistes, les roboticiens alimenteraient notre robophobie, pour Mori. "Le temps n'est peut-être pas loin où il pourrait s'avérer nécessaire par exemple d'empêcher un homme de violer une machine à coudre", professait, un peu trash, le maître de la SF Philip K. Dick.

Etait-il précurseur? On voit une nouvelle génération de robots compagnons et objets affectifs, qui cartonnent au Japon, comme Paro, cet étrange robot peluche. Ou la love doll, peut-être un des jouets sexuels de demain. L'expo se clôt sur cette vidéo glaçante tournée le 23 novembre 2011. On y voit le mariage (mis en scène pour rire, bien sûr) entre le photographe japonais Hyôdo Yoshitaka et sa love doll, Haruna.

mercredi 19 mars 2014

"Her", quelle voix (désincarnée), ère de l'ultra moderne solitude

Sa voix sonne comme celle d'une "girl next door", immédiatement familière juste ce qu'il faut, sa tonalité légèrement éraillée de fumeuse lui assurant un charme certain, et elle sait créer une complicité, par son sens de la répartie et son empathie. Samantha (Scarlett Johansson), comme elle s'est baptisée à la demande de son "propriétaire-utilisateur", est bien le personnage principal du film, "Her", Ovni cinématographique de Spike Jonze, qui penche vers le film de science-fiction en version dystopie. Par essence, par sa voix, elle s'impose peu à peu comme un personnage à part entière.

L'histoire, Her donc, tournée par Spike Jonze, sur les écrans depuis ce mercredi, se déroule dans un futur pas si lointain (supposons dans 20 ans ?), dans un Los Angeles où les gratte-ciels sont devenus plus grands, le design des pièces et des meubles minimaliste (et impersonnalisé), et où l'on circule dans des transports en communs et couloirs à l'ambiance ouatée.

Theodore Twombly (Joaquin Phoenix, devenu antisexy au possible par une moustache et une silhouette légèrement voûtée), dont on suppose au fil du film qu'il fut journaliste par le passé, gagne sa vie dans une start-up, Belle-lettre-manuscrite.com. Ecrivain public du futur, il écrit des courriers du coeur divers et variés - des correspondances très intimes - pour le compte de clients. Mais son univers de travail est déjà en partie dématérialisé: il dicte ses lettres à une sorte de logiciel Nuance du futur, saisies automatiquement dans un type manuscrit (et couleur d'encre ou de stylo à l'ancienne) prédéfinis. Ici déjà, la voix prédomine: les écrans de PC sont comme les nôtres, plats et fins mais ornés de délicats cadres en bois clair. Les claviers et souris n'existent plus, on commande son ordinateur en effleurant le bureau de quelques gestes. Logique: déjà aujourd'hui, la commande par le geste s'est imposée pour piloter nos appareils, tels la Kinect de Microsoft, ou certains téléviseurs, comme chez Samsung.

En quittant le bureau, comme tous dans le métro, il s'empresse de mettre à son oreille l'objet connecté d'alors qui cartonne, une oreillette sans fil depuis laquelle il peut passer des commandes vocales à son smartphone glissé dans sa poche. Un lointain héritier de Siri, l'assistant téléphonique à la voix métallique de l'iPhone: il pilote bien ses appareils par la voix. L'intelligence artificielle appliquée à la voix, comme déjà aujourd'hui avec Siri . En arrivant chez lui, les lumières s'allument automatiquement à son passage. Durant sa soirée, ses loisirs consisteront à jouer à un jeu vidéo en réalité augmentée, puis ils s'autorise, depuis son lit et par son oreillette connectée, quelques "chats" coquins avec des inconnues depuis un réseau social vocal. L'ultra-moderne solitude que chantait Alain Souchon, avec quelques artifices virtuels pour la combler...

De fait, Theodore Twombly se remet difficilement de son divorce. Il décide, pour combler le vide autour de lui, d'acheter un tout nouveau système d'exploitation (OS) ultra-intelligent qui vient de sortir, installé sur son smartphone et son PC. Un Siri en version ultra-améliorée, donc. Une forme d'_intelligence artificielle, qui a - comme tout robot - la redoutable capacité d'apprendre au fur et à mesure depuis l'être humain, de s'adapter. Et de mîmer au mieux les émotions, jusqu'à l'empathie totale. Theodore va progressivement tomber amoureux de cette très virtuelle Samantha. C'est cette situation absurde, un humain qui tombe amoureux d'une intelligence très artificielle, que Spike Jonze tourne. Le réalisateur de Dans la peau de John Malkovich plonge une nouvelle fois dans le cerveau masculin et explore à la fois notre rapport à la machine et les rapports humains. Il souligne délicatement le contraste entre cette situation extrême propre à la science-fiction - de nouvelles formes d'interaction__ qui naissent entre des humains et des machines, comme dans la formidable série Real Humans, que j'avais chroniquée ici et - et l'histoire d'"amour" très banal de cet homme pas moins banal, accompagné par la musique délicate d'Arcade Fire.

Sa vie bascule. C'est tellement plus confortable, et moins douloureux que dans une "vraie" relations amoureuse avec un être humain "dont il faut accepter les évolutions", avoue-t-il. La précision de la perception de "Samantha" (même si elle ne voit que par la caméra du téléphone), ses facultés de calcul (arithmétique, psychologique, social) font d'elle la présence idéale, qui manquait à la vie du solitaire. A un moment, lors d'un dîner avec une nouvelle rencontre (bien réelle, elle), il renonce lorsqu'elle lui demande de s'engager: il croit avoir le choix entre la réalité de l'imperfection humaine et la perfection numérique, qui avance sous le masque de la voix complice de Scarlett Johansson.

Spike-Jonze-Her-ss-02.jpg

Plus troublant encore, au fil du récit, "Samantha" sort de son rôle de logiciel pratique et perfectionné : elle trie ses dossiers, ses contacts, ses mails, lui rappelle ses rendez-vous avec une bonhomie apparente. Très vite, elle connaît très bien son propriétaire en parcourant ses films et le disque dur de son PC. Elle prend des initiatives. Elle le divertit, lui fait la conversation dans l'oreillette. Il la présente à ses amis comme sa petite amie officielle, l'"emmène" en vacances. Puis, programmée pour évoluer, elle en vient à réclamer de l'attention, et revendique elle-même des comportements et des émotions très humains, allant jusqu'à "jalouser" ouvertement l'ex-femme de Theodore ("elle est très belle, a une carrière... Moi, je n'ai pas de forme humaine"). Les écahnges entre les deux sont vifs et intelligents. On a peu à peu ce sentiment dérangeant qu'ils sont faits l'un pour l'autre l'autre, et forment le couple idéal. C'est finalement une comédie romantique à l'ère de la dématérialisation.

Comme d'autres avant, tel Spielberg dans A.I. en 2001, où un robot voulait être aimé - et avoir une couverture charnelle - comme un enfant ordinaire, Spike Jonze effleure le sujet des rapports homme-machine, et la capacité pour des machines du futur de mîmer toujours au plus près les comportements d'humains. Et cette question vertigineuse: le futur de l'amour passe-t-il par l'absence de corps? L'amour ne peut-il être que cérébral pour durer?

A un moment donné, Theodore revendique de déclarer à des amis qu'il "sort avec son OS", vante le fait d'être "avec quelqu'un qui adore la vie"(sic)... Jusqu'à découvrir qu'il n'est pas le seul, et que nombre de personnes, comme lui, dans la rue ou le métro, à converser et plaisanter avec quelqu'un de virtuel par oreillette interposée, dans un bourdonnement de monologues.

samedi 21 décembre 2013

The Circle, dystopie horrifique où "Privacy is theft"

04SILOBOOK-popup-v2.jpg

Lorsqu'elle arrive sur le campus, à la vue de la fontaine, des courts de tennis et de volley, de la boutique intégrée, des cris d'enfants qui jaillissent de la crèche, "'Mon Dieu', pensa Mae. C'est le paradis". C'est la première ligne du livre, qui raconte le premier jour de travail de Mae Holland, une jeune femme lors de son arrivée dans une société appelée The Circle ("Le cercle"). On entrevoit ainsi, dès le début, que ledit paradis de The Circle, décrit dans le nouveau roman de Dave Eggers (ed. McSweeney's, 2013, disponible uniquement en V.O. pour l'instant) sera un enfer.

Dave Eggers, fondateur du magazine littéraire The Believer, de Might Magazine, et de la maison édition McSweeney's.qui a commis cette fiction, a publié entre autres A Hologram for the King en 2012, l'histoire d'un looser qui incarne la classe moyenne américaine qui combat pour réaliser ses rêves dans un monde globalisé et en récession.

Sur 450 pages, Dave Eggers nous raconte donc, sous le regard d'une jeune et naïve recrue, la toile que tisse la start-up The Circle dans la société - et plus que la vie numérique, comme on va le voir. Une sorte de meta-réseau social qui compile Facebook, Twitter, Google et Paypal, avec un réseau social d'échelle planétaire, Zing. Dans un futur proche, la start-up est devenue une des plus puissantes grâce à son système TruYou, qui a unifié tous les services sur Internet et aboli l'anonymat. Ses membres ont une seule identité et y rassemblent l'ensemble de leurs données - même personnelles. Une manière d'organiser la "big data" de tout individu... Le récit, qui se déroule dans un futur proche, n'est pas vraiment de la science-fiction: le quotidien des personnages nous semble très proche. Les trois Wise Men cofondateurs de The Circle nous rappellent tout créateur de start-up contemporain.

Dystopie

Mais le récrit est bien une dystopie, sous-genre de science-fiction qui est une sorte de contre-utopie, où l'auteur prend pour point de départ des fragilités de notre société contemporaine pour les tordre, les exagérer, dans un récit qui devient peu à peu horrifique, dans un Cercle vicieux. Comme tout ouvrage d'anticipation, il a donc une dimension d'avertissement. Son univers nous semble un peu familier: les blogs, Twitter, Facebook posent déjà des questions telles que la tyrannie de la transparence, la privacy en ligne perçue comme inutile (Vinton Cerf, vice-président et Chief Internet Evangelist de Google, déclarait récemment que "la vie privée peut être considérée comme une anomalie"), notre état d'esprit reflété par notre présence perpétuelle sur les réseaux sociaux, nos vies perpétuellement sous surveillance du gouvernement (effet NSA), la voracité de Google pour s'intégrer dans le monde de l'information...

The Circle apporte sa part à ces débats naissants. Eggers l'aborde par une fable, une sorte de conte destiné à être pédagogique, avec des personnages tels que la naïve héroïne qui va être dévorée par son ambition, les trois Wise Men, un Transparent Man, le mystérieux Kalden, qui émerge de l'ombre (seul personnage, dans cette ère de la transparence, à ne pas être traçable dans The Circle)... Le risque de tomber dans le pur récit de SF horrifique est contrebalancé par des anecdotes légères et distrayantes.

Secrets are lies, Sharing is caring, Privacy is theft

L'idée : on découvre au fil du récit que la merveilleuse start-up The Circle a formalisé une certaine idéologie : elle exige la transparence en tous domaines, ses slogans étant SECRETS ARE LIES ("Les secrets sont des mensonges"), SHARING IS CARING ("Partager est prendre soin"), et PRIVACY IS THEFT ("La vie privée c'est le vol", lointain détournement du mantra d'un certain Proudhon...). L'anonymat est banni, le passé de chacun est révélé, le présent de toute personne doit être enregistré et diffusé dans une vidéo en direct. Ce qui est enregistré et diffusé ne sera jamais effacé. Ces directives s'appliquent à l'ensemble des salariés de The Circle, mais au fil du livre, le grand public commence à les appliquer... L'objectif de The Circle est ainsi de couvrir tous les aspects de l'existence humaine, du vote aux histoires d'amour, sous forme de flot d'informations qui se déversent sur son portail en ligne.

3421483_3_c2c6_le-futur-siege-de-facebook-s-etendra-a-menlo_52d93da4bc152c9b4c8348d9a7a471a3.jpg

Le futur siège social de Facebook

D'ailleurs, The Circle s'avère plus que paternaliste envers ses salariés : dans ce phalanstère du futur, un peu à la manière du Googleplex que nous connaissons (reflété il y a quelques mois dans cet étrange film publicitaire dont je parlais ici, Les stagiaires), ils y ont accès à une multitude de services - restaurants, courts et salles de sports, magasin, agence de voyage intégrée qui leur organise leurs vacances dès qu'ils rentrent leurs dates de congés, chambres à disposition... Ce qui sonne étrangement contemporain : le futur siège social de Facebook, situé loin de toute ville, prévoit bien des logements juste à côté pour ses salariés. Au passage, ils sont fortement incités à participer à des multiples soirées afterwork à thèmes, dans un agenda partagé - leur vie ne doit-elle pas se dérouler au sein de The Circle ?

Monitoring de soi

eggersd2.png

Au fil des pages, on assiste donc à la plongée aux enfers de Mae. Elle est recrutée à The Circle via sa colocataire Annie. Au début simple chargée de relation client, où elle répond en ligne aux questions et plaintes de clients, ses performances en ligne s'affichent au vu de tous sur l'Intranet de The Circle, où remontent ses notes après chaque interaction. Acharnée, Mae obtient un score record dès son premier jour de travail. Elle devient vite une championne de The Circle, approchant le cercle des fondateurs de la société.

Au passage, très corporate, elle devient de plus en plus "transparente" acceptant tout ce que la société lui demande : fusionner les données personnelles de son propre PC et son téléphone avec les appareils fournis par la société, puis partager en temps réel tout ce qu'elle fait sur le feed de The Circle, s'équiper d'un bracelet connecté qui relève ses données de santé (nous sommes bien dans le quantified self) - données dont son employeur a connaissance... Si elle est silencieuse trop longtemps, ses followers lui envoient des messages urgent pour lui demander si tout va bien. Très vite, l'entreprise exige - comme de tout salarié - sa participation active à la communauté en ligne : impossible de refuser de nouveaux "friends", ou de prendre part à de nouveaux cercles. Ceux qui s'écartent de ce "réseau social" sont de facto des parias.

L'individu doit s'effacer face à cette communauté, nouvelle humanité à l'ère virtuelle. Dans le récit, salariés de The Circle, puis personnalités politiques commencent à s'équiper de petites caméras (sortes de GoPro du futur): tout ce qu'ils font doit pouvoir être capté et partagé pour la mémoire commune, au nom de la "transparence". Une forme de nouveau totalitarisme. D'ailleurs, puisque rien ne peut être effacé, The Circle retire le bouton "supprimer". Les études, questionnaires et pétitions sont diffusés sans interruption, on vote d'un simple clic.

Peu à peu, c'est le cercle vicieux. Mae travaille de plus en plus sur les réseaux sociaux pour la prochaine récompense : augmenter ses "rates" (notations) et le nombre de millions de followers. Elle trouve chaque nouvelle demande "délicieuse" et "exaltante". Une quête éperdue de notoriété et de reconnaissance numérique, qui se mesure en données chiffrées - une sorte de monitoring de soi qui nous paraît étrangement contemporain.

Mae est plutôt la méchante que la victime de l'histoire. Elle cherche à évincer Annie du Circle vers la fin du récit. Ses motivations sont celles d'une teenager à l'ère d'Internet: décrocher les notes les plus élevées, se rapprocher des cercles de pouvoir du Circle, être populaire. C'est plus une bonne élève qu'une opposante qui voudrait prendre le pouvoir.

lundi 28 octobre 2013

Gravity, odyssée spatiale contemplative, le retour de la 3D

Les premières minutes, on est en contemplation, scotché dans son fauteuil, on s'abreuve de ces images jamais vues, avec cet effet de relief incroyable. Et parfois, la tentation d'attraper avec les mains des objets qui volent. Les deux astronautes évoluent dans ce bout d'infini, d'espace, avec une incroyable lenteur. Au fil des minutes, cela semble doux, suave, avec des sons étouffés. Alors que ce qui se trame est d'une certaine violence: les deux astronautes sont susceptibles, d'une minute à l'autre, d'être emportés par une pluie de débris. Dans cette odyssée spatiale, les longs plans-séquences succèdent aux chorégraphies spatiales, en passant par la reproduction visuelle de l'état d'apesanteur. On a le sentiment d’être, de flotter dans l’espace.

C'est un des films les plus étonnants en cette rentrée, thriller galactique, qui exploite de manière assez incroyable les potentialités de la 3D. Gravity, donc, réalisé par Alfonso Cuarón, est une sorte de blockbuster fantastique qui se déroule presque totalement dans l'espace. Durant 1 h 30, on y voit un huis-clos dans cet espace infini, avec deux personnages - et quelques autres, de simples voix par micros interposés, depuis la Terre. Le docteur Ryan Stone, experte en imagerie médicale, accompagne pour sa première expédition à bord d'une navette spatiale l'astronaute chevronné Matt Kowalsky. Mais alors qu'il s'agit apparemment d'une banale sortie dans l'espace, un violent rebondissement surgit : la navette est pulvérisée, Stone et Kowalsky se retrouvent totalement seuls, livrés à eux-mêmes dans l'univers. Avec une menace - l'adversité propre à tout scénario hollywoodien - d'une réaction en chaîne entre les débris spatiaux en orbite autour de la Terre. Le tout dans ce silence assourdissant et velouté autour d'eux, où ils ont perdu tout contact avec la Terre. En s'enfonçant plus loin encore dans l'immensité de l'espace, ils trouveront peut-être le moyen de rentrer sur Terre...

Depuis sa sortie en France, mercredi dernier, Gravity y a réalisé 1 113 882 d'entrées en cinq jours - ce qui en fait le troisième meilleur démarrage de l'année derrière Iron Man 3 et Fast & Furious 6. Déjà aux Etats-Unis, il a réalisé 170 millions de dollars de recettes en 3 semaines

Je m'interrogeais il y a quelques temps sur l'avenir de la science-fiction: ici on frôle le genre, avec ce film hybride, film fantastique, pas vraiment de science-fiction, qui emprunte largement aux codes du space opéra. Gravity fait ainsi penser à l'immense 2001, l'odyssée de l'espace (l'aspect métaphysique en moins, porté dans le film de Stanley Kubrick par la musique, avec Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss en ouverture), tourné 15 mois avant la réussite d'Appolo XI, ou encore la fresque Silent running, réalisée en 1971 par Douglas Trumbull (concepteur des effets spéciaux de 2001).

Cinéma contemplatif et métaphysique

HT_gravity_tether_tk_131007_4x3_992.jpg

Avec Gravity, peut-on réellement parler d'un film ? C'est à la fois du cinéma-spectacle et du cinéma contemplatif, où l'on se plonge dans l'infini de l'espace. Il y a un aspect très documentaire : le réalisme implique que, durant les premières minutes, on découvre cet univers. D'ailleurs, pour cette approche documentaire, le cinéaste a expliqué avoir soumis des situations à des astronautes, avoir discuté avec des physiciens, y compris sur le comportement des corps soumis à l’apesanteur.

Il y a un côté métaphysique à se plonger dans cet univers infini, où l'on est décidément que poussière. Ce qui explique peut-être en partie le succès de ce film, à en voir les photos de queues infinies devant les salles largement diffusées sur Twitter le weekend dernier. (Même si, certes, les esprits chagrins souligneront la relative faiblesse du scénario, la fin plan-plan et le faux suspense, etc). Un aspect parfaitement voulu.

"L’une des premières images que nous avions en tête était celle d’un astronaute dérivant dans le vide. Parmi les thèmes que nous voulions aborder dans un film d’action, il y avait l’adversité et la capacité des individus à affronter celle-ci pour enfin revenir à la vie. L’espace était l’endroit parfait pour accueillir les métaphores qui figureraient ces idées. Le personnage central était dès le départ une femme, nous voulions une présence maternelle qui fasse écho à celle de la Terre. Ryan Stone (Sandra Bullock) réapprend à vivre, c’est une renaissance. Autre point crucial, il fallait un traitement très réaliste, très proche d’un documentaire comme Hubble (Toni Myers, 2010) mais dans lequel la mission aurait dérapé", explique Jonás Cuarón, fils du réalisateur, dans une interview à Trois Couleurs.

Le retour de la 3D

Mais aussi, cela réhabilite de manière inattendue la 3D, que l'on croyait déjà has been, plus ou moins vouée à l'échec au cinéma, à part pour quelques rares blockbusters et dessins animés. Car malgré l'effet Avatar, le cinéma tout comme la télé 3D n'ont guère décollé, comme je l'abordais ici, ou dans cette enquête, celle-ci pour Mediapart. De fait, le film fait plus de 82% de ses recettes aux Etats-Unis dans les salles 3D, tout comme dans les autres pays où le film est sorti - certes, les spectateurs n'ont peut-être pas trop le choix, car la quasi-totalité des séances proposées en France sont en 3D.

Assurément, dans Gravity, la 3D est justifiée. Les premières minutes du film, on peut ressentir une nausée vertigineuse à l'image de ce noir infini, de la planète Terre qui est immense, avec ces bouts de vaisseau au premier plan.. Et il y a ces petits objets qui volettent. La 3D se justifie vraiment car c'est une des premières expériences visuelles spatiales aussi réalistes que l'on connaît de cette manière. On aurait presque l'impression d'être à bord d'un vaisseau. La 3D permet de littéralement découvrir visuellement l'espace, ces planètes en premier plan, ces météorites qui flottent parfois...

mercredi 30 mai 2012

Prometheus: SF métaphysique, multiplication des écrans

C'était un des films de science-fiction les plus attendus de l'année, réalisé par un des maîtres du genre, Ridley Scott, pour lequel c'était le premier retour à la SF depuis 1982 (année de sortie de Blade Runner), et son coup d'essai en 3D. Film d'autant plus attendu que la culture SF semblait muséifiée, en recul au cinéma ces dernières années, comme j'en parlais dans ce billet l'an dernier (repris chez Owni). Ridley Scott est donc revenu à la SF avec Prometheus, prologue (ou prequel) à la série (saga?) culte des Alien. Un film - blockbuster à gros budget, avec une véritable machine de guerre marketing, décryptée ici-20120529--14358774@207149190-20120529203749] par L'Expansion.

Un prequel - genèse, avec les premières minutes du film une genèse de la créature, de l'existence de l'homme sur Terre, qui aborde des thèmes métaphysiques classiques en science-fiction, les origines de l'homme et l'évolution de la condition humaine, autour du mythe de Prométhée, rebelle chassé de l'Olympe et condamné à se faire dévorer quotidiennement le foie par un aigle, après avoir volé le feu aux dieux au profit des humains.

Pour résumer l'histoire donc, elle se déroule dans les années 2090, soit avant l'action des Alien (le premier se passe en 2122) - donc on connaît déjà la suite, la substance. Suite à la découverte de pictogrammes formant une carte spatiale, avec un astre inconnu, un vaisseau (Prometheus) se lance à sa recherche. Avec à bord, notamment, des scientifiques idéalistes, Meredith Vickers, la blonde glacée qui pilote l'expédition (Charlize Theron), un vieil homme en quête d’immortalité (Guy Pearce), ou encore David, un majordome-androïde ambigü à souhait (Michael Fassbender). Ils vont découvrir les vestiges d’une civilisation éteinte de géants - référence au mythe de Golem - dans un univers qui n'est pas sans rappeler celui d'Enki Bilal. De fil en aiguille, Ridley Scott raccorde plutôt habilement son récit à la suite annoncée des Alien.

Je passe sur l'accueil mitigé qu'a reçu ce film, tant à cause des faiblesses du scénario que le côté trop "blockbuster" du film, et des personnages trop peu épais, bien loin de la subtilité dont Ridley Scott a fait preuve dans ses films précédents, comme Blade Runner.

Robot teinté d'humanité

Pourtant, le film accomplit presque sa mission, en effleurant les classiques propres à la science-fiction, entre métaphysique, questionnements sur le genre humain et sur ses excès. Son personnage le plus intéressant est sans doute le robot androïde, complexe, trouble, qui a des soupçons d'humanité: il use de la ruse, du double jeu (on découvrira plus tard dans le film qui est son véritable commanditaire), et de l'ambiguïté sur son statut. Lorsqu’il dit à la scientifique (Naomi Rapace) "Parfois, on aimerait tuer son créateur" et qu'il aura sans doute "sa liberté" suite à l'expédition, toute l'ambiguïté est là. Il semble presque vouloir ressembler à ses créateurs. Il cherche même à négocier, à la fin du film, pour de ruse dans le film pour sauver sa peau (comme le ferait un humain...), demandant par exemple à l'une des protagonistes de la secourir, en lui promettant en échange de lui trouver un vaisseau sur la planète. Troublante aussi, cette scène, ou David se regarde dans un miroir et se recoiffe - comme le ferait machinalement un humain...

Un véritable personnage qui aurait un caractère presque... humain, lointain cousin du non moins complexe Répliquant Roy de Blade Runner (séquence piquée dans ce billet chez Jean-Christophe Féraud).

Foisonnement d'écrans, mise en abyme de l'image

ecrans3.jpg

Dans des décors époustouflants créés par l'artiste suisse H.R. Giger (il a déjà travaillé sur Alien), qui encore une fois, me rappellent l'univers visuel d'Enki Bilal, un de mes auteurs préférés de BD de science-fiction, on est dans des paysages lunaires, aux couleurs sombres et froides, et quelques éléments lumineux, tels cette multitude d'écrans et d'hologrammes.

Surtout, Ridley Scott s'essaie donc à la 3D. Il en use avec parcimonie, sans abuser des effets de relief à répétition sur les premiers plans. La 3D est utilisée de manière naturelle et discrète, tout pour juste pour quelques effets de relief en avant-plan de certaines scènes, ou pour ces fascinantes séquences de fantômes entourés d'une bruine, qui semble nous arriver sur le visage durant le film.

Et, dans un vertigineux exercice de mise en abîme, le cinéaste met en scène les écrans du futur. Comme dans tout film d'anticipation, il part de nouvelles formes d'usage pour imaginer comment les technologies se seront installées dans notre quotidien. Et il s'amuse donc à mettre en scène un foisonnement d'écrans, omniprésents dans chaque plan : on retrouve bien sûr les hologrammes, des classiques de la SF depuis La guerre des étoiles... Des hologrammes qui lui permettent de mettre en scène des écosystèmes complexes de planètes en 4D, ou encore des hologrammes que les personnages peuvent activer instantanément, par exemple à partir d'une tablette tactile, ou encore d'un surprenant Rubik's cube futuriste.

On y voit aussi les personnages utiliser des tablettes tactiles basées sur des supports translucides, ou encore afficher des écrans virtuels grand format. Même la très "robotique" Meredith Vickers a un écran virtuel géant au fond de son appartement, sur lequel elle alterne différents "fonds d'écrans", comme un champ de blé. Une mise en abyme aussi, lorsque David, dont on découvrira ensuite qu'il est androïde, fait défiler les images de la mémoire d'un personnage "endormi" en cryogénisation - des images aux couleurs passées, qui semblent s'afficher sur un vieux téléviseur.

dimanche 12 février 2012

"Siri (Angie/ Vlingo), commande-moi une pizza..."

dave-2001-space-odyssey-hal-9000-sad-hill-news.jpg

Zapper d'une chaîne à l'autre sur son téléviseur, lancer une recherche de fichier Word sur son ordinateur, émettre un appel, dicter et envoyer un e-mail, commander une pizza... Juste par la voix, en quelque sorte en passant un ordre à son téléviseur, son ordinateur ou son smartphone, sans toucher un clavier ou même effleurer un écran. J'en parlais en fin d'année dernière, et en début d'année dans cette enquête pour Stratégies, la commande vocale est une des innovations les plus importantes de ces derniers mois, au point qu'elle pourrait révolutionner nos usages, notre rapport aux machines ces prochaines années. Une nouvelle révolution, après celle du tactile, initiée avec le premier iPhone, et du pilotage par la gestuelle, lancé avec la Kinect de Microsoft. Concrètement, elle permet de donner des instructions à une machine par la voix, étant parfois couplée à la reconnaissance de mouvements.

blade_runner.jpg

Le téléviseur à agrandisseur intégré piloté par commande vocale dans Blade Runner, Ridley Scott, 1982

Une technologie qui pourrait, à moyen terme, entraîner la disparition des claviers, télécommandes et joysticks, ces interfaces et outils qui permettent d'interagir avec une machine. Cette image de l'ordinateur sans clavier ni souris, fantasme classique des films de science-fiction (on en a une vision fugace dans Blade Runner de Ridley Scott, ou encore dans IA - Intelligence Artificielle de Steven Spielberg), pourrait bientôt devenir réalité...

C'est Apple qui a rendu désirable cette étrange pratique, avec une des dernières petites bombes (à retardement) concoctées par Steve Jobs avant son décès: Siri, implanté sur l'iPhone 4S en octobre dernier, qui permet à l'utilisateur de "dialoguer" en langage naturel – autrement dit par phrases entières – pour lui demander d'effectuer toutes sortes de tâches. Apple a rendu cette nouvelle pratique "désirable" auprès du consommateur lambda à forcé de spots publicitaires, mettant bien en scène, et de manière très rassurante, comment cet outil pouvait lui faciliter le quotidien.

Preuve que ce système de commande vocale se popularise - pour l'instant - sur ce segment très précis des smartphones, les autres constructeurs sont en train de dégainer, les uns après les autres, leurs propres applications de commande vocale, sur leurs AppStores. Certes, Google a tiré le premier, avant Apple, avec Vlingo pour Android, proposé en France en septembre dernier.

Google travaillerait sur un service Siri-like, sous le nom de code "Majel". L'éditeur de logiciels de reconnaissance vocale Nuance, qui a lancé en juillet 2011, aux US Dragon Go, une application pour iPhone dotée d'une technologie de recherche en langage naturel, annonçait fin décembre dernier le rachat de Vlingo. Enfin, la start-up française xBrainsoft, que j'évoque dans mon enquête, annonçait cette semaine aux TechDays de Microsoft le lancement de son propre assistant vocal, Angie, disponible sur le marketplace du Windows Phone. Un kit de développement permettra aux geeks développer leur propre agent conversationnel.

Du téléphone aux ordinateurs, téléviseurs et consoles de jeux, il n'y a qu'un pas. Côté jeux d'abord: depuis le 7 décembre dernier, une mise à jour de la Kinect de Microsoft permet de piloter la console de jeux Xbox 360 par la voix. Certes, cela reste aléatoire, il faut prononcer des mots-clés (titres de jeux, rubriques du menu...), impossible d'émettre une demande en langage naturel. Mais c'est déjà un début. La commande vocale pourrait aussi remplacer la télécommande des téléviseurs. Il se murmure que Steve Jobs en a équipé la future Apple TV, annoncée pour fin 2012. En janvier, le constructeur sud-coréen dévoilait au CES de Las Vegas une nouvelle version de sa télécommande LG Magic Motion, dotée d'un micro.

Par la même occasion, la société Vlingo annonçait elle aussi lancer cette année un assistant personnel à commande vocale pour téléviseur. "Vous pouvez commander votre téléviseur, votre décodeur ou votre câble, tout en restant assis sur votre canapé, avec le simple contrôle de votre voix. Votre télé vous répondra avec son programme d'assistance vocale virtuelle: demandez ce que vous voulez et l'assitant cherchera ce que vous souhaitez. C'est comme le Siri d'Apple mais en mieux, pour votre téléviseur", expliquait alors Chris Barnett, vice-président de la start-up, annonçant des partenariats avec plusieurs constructeurs.

La semaine dernière encore, c'est le sud-coréen Sansung qui annonçait le lancement d'une nouvelle télécommande de Samsung (elle n'apparaîtra qu'avec les Smart TV qui sortiront dans le courant de l'année) à commande vocale.

RENOIR

Nao / Aldebaran Robotics

Bien sûr, rien ne dit que cette innovation de rupture entrera dans les usages. C'est socialement assez incongru de parler à son téléphone en permanence - imaginez la scène de chacun donnant des ordres à son téléphone dans le métro... Mais le phénomène est troublant. C'est la première fois que des constructeurs industrialisent des procédés permettant de donner des ordres à une machine, voire d'interagir avec elle. Ce sont les premières interfaces dotées d'intelligence artificielle - des capacités intellectuelles comparables à celles des êtres humains, telles que la mémorisation, l'apprentissage, et la capacité à imiter certains comportements humains. Une brèche est ouverte...