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mardi 9 février 2016

Trepalium, apartheid ultralibéral (et orwellien)

"Il faut sans cesse se jeter du haut d'une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute". (Ray Bradbury)

"On te demandera de faire le mal où que tu ailles. C'est le fondement de la vie: avoir à violer sa propre identité". (Philip K. Dick)

"La nature nous a créés avec la faculté de tout désirer et l'impuissance de tout obtenir". (Machiavel)....

Chacun des épisodes s'ouvre avec une de ces maximes de philosophes ou demi-dieux de la science-fiction, empreintes de cynisme désabusé. Et annoncent la couleur. Trepalium est une mini-série d'anticipation, une des premières productions propres d'Arte dans ce domaine. Une petite bombe, un trésor de dystrophie, écrite par Antarès Bassis et Sophie Hiet, qui tient en 6 épisodes de 52 minutes, ultra-condensés. Une petite bombe dans l'univers de la si-fi. Et la meilleure série que j'aie vue depuis Real Humans, petite perle suédoise déjà découverte par Arte, dont je parlais notamment ici et là. J'ai eu la chance de la voir en avant-première, à quelques jours de sa diffusion sur Arte, le jeudi 11 février.

Il était une fois un monde futur, à une date méconnue (mais pas si éloignée que cela), quelque part en Europe. Une dystopie (donc une vision, une distorsion horrifique de la réalité actuelle). De 15% de chômage aujourd'hui, nous sommes passés à 80% (!) de chômeurs. Dans un monde futur ravagé par la crise, les gens ayant un emploi vivent séparés de ceux qui n'en ont pas, dans un apartheid ultralibéral. Une séparation matérialisée par un mur, un mur d’enceinte imprenable. D’un côté la Zone, de l’autre la Ville. une "Zone" miteuse et anarchique où la population est privée de tout, et surtout d'eau potable. Chacun rêve de gagner à La tombola, où chaque année, le gagnant accéder au statut privilégié de "dynactif". De l'autre, la Ville, monde d'abondance glacé où chaque salarié est pressurisé à l'extrême, devant tout faire (il est lui aussi en mode survie) pour garder son travail. Son destin est régi par Aquaville, la firme qui emploie tous ces urbains, et qui détient le monopole de l'eau potable.

Lors des premières images (tournées par la télévision d'Etat, monde orwellien oblige); la Première ministre (incroyable Ronit Elkabetz, qui laisse entr'aperçevoir un soupçon d'humanité, derrière une voix rauque à souhait) franchit le Mur ("événement historique", proclame la télé officielle), pour libérer le ministre du Travail (son mari), détenu par des activistes depuis 15 mois. Face aux risques de révolte, elle instaure dans l'urgence un plan inédit de rapprochement entre ses populations: chaque salarié devra embaucher un "emploi solidaire" (superbe novlangue - ça vous rappelle quelque chose ?) sélectionné dans la zone. La famille de Ruben Garcia, un ingénieur en pleine ascension, est contrainte d’embaucher la zonarde Izia, qui rêve d’offrir un nouveau destin à son jeune fils Noah…(No spoils pour la suite ;) Voilà pour le pitch.

La série prend scène, par petites touches, dans un monde futur: les téléphones portables tiennent dans la paume de la main. Plus de téléviseurs, mais des écrans ou des murs interactifs un peu partout. Les voitures ont un design 70s et sont électriques, silencieuses et totalement autonomes.

Trepalium : instruments de torture à trois pieux dont se servaient les Romains pour châtier les esclaves rebelles

De travail, il en est beaucoup question dans cette mini-série très contemporaine. Il est même central. Il est dans le nom même de la série. Et pose des questions très contemporaines (je vais essayer de vous épargner les lapalissades...). Le travail peut-il être source de plénitude ou de souffrance? Peut-on se réaliser dans son travail? Le travail identifie-t-il un individu, le rend-il digne de considération? Le travail rend-il libre? Est-on sans valeur parce que sans emploi?... "La question est de savoir s'il est obligatoire de travailler pour avoir le droit d'être quelqu'un", interroge un instituteur improvisé aux enfants d'"inactifs".

Monde blanc laiteux et glacé vs monde aux couleurs sépia

Le moindre détail est travaillé dans cette série très dense. Casting hallucinant, entre Ronit Elkabetz, Charles Berling (en cadre salace et mégalo) et Léonie Simaga (actrice sociétaire de la Comédie française, qui incarne Thaïs Garcia et Izia, deux personnages-miroirs). Même la photo reflète la dualité: entre le monde froid de la Ville, où les couleurs sont proches du blanc laiteux. Les personnages sont glacés, d'une froideur robotique (cheque reflète très bien le maquillage, et les coupes de cheveux, trop lisses) et portent des sortes d'étranges uniformes dans un style rétro-futuriste (robes-chasubles, chemises blanches, jupes-crayons 60s). Chaque jour, les individus doivent rendre leurs vêtements (et jouets pour les enfants) - pour éviter tout sentiment de possession, d'attachement ? Dans ce monde-là, on ne s'étreint pas, on se dit peu de choses, on ne dit surtout pas ses sentiments. Point savoureux, plusieurs scènes de ce monde ont été tournées au siège historique du Parti Communiste français (on voit bien la mise en parallèle). On y voit des couloirs, des rues grises, des escalators immenses, des visages sans expressions. On pense à Bienvenue à Gattaca ou Soleil vert. Dans ce monde, Ruben Garcia, dès qu'il découvre son chef de service mort, appelle son père et lui indique illico: "mon directeur de service est mort, je veux postuler". Les moments les plus horrifiques sont accompagnés d'une musique classique magnifique.

De l'autre côté, le monde de la Zone: là, le chef opérateur a opté pour une photo aux couleurs un peu passées, presque sépia. Les "inactifs" sans habillés de manière contemporaine, mais avec des vieux vêtements, et vivent dans des taudis, sans eau courant ni électricité. Ici, c'est la débrouille pour survivre. Mais on se parle, fort, dans une langue familière, on se soutient. Les personnages sont sensuels. Ici, les plans irréguliers tournés caméra à l'épaule suggèrent une vie bouillonnante.

La série est très contemporaine dans la vision (forcément tordue, paranoïaque) du monde du travail qu'elle donne. (Certes, cela devient vite un brûlot antilibéral gonflé, provocateur). A un moment donné, Ruben Garcia lâche à Thaïs, tombant le masque: "Vous n'imaginez pas tout ce qu'il faut faire ici pour ne pas perdre son emploi, et ne pas passer de l'autre côté" - la Zone, bien sûr. On découvrira peu à peu ses failles, susceptibles de le faire tomber, comme cette petite fille qu'il touche à peine, enfant "mutique" (oui, c'est un syndrôme, dans ce monde). Mutique, potentiellement "inutile", voire "inactive"... Or ici, "l'homme inutile est vite dangereux", lâche à un moment donné le père de Ruben. La fin en forme de twist, mi-happy mi-glaçante, vous laissera songeurs...

dimanche 31 janvier 2016

Animisme et robotique, de la relation homme - objets (vivants) à homme - machines

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"Être un, c’est trop peu, et deux, n’est qu’une possibilité parmi les autres."

Donna Haraway, Manifeste cyborg 1985

Quelle frontière entre l'humain et le non-humain? A part de quel moment un robot humanoïde commence à être assimilable à un être humain? Pour la première fois, le musée du Quai Branly, temple de l'anthropologie et des arts premiers (qui fête ses dix ans cette année - et qui est un de mes musées préférés à Paris) s'est emparé du sujet. Une approche anthropologique qui s'ancre parfaitement avec tous les débats en cours sur l'intelligence artificielle et le transhumanisme.

Je suis allée voir cette expo, Persona, ce matin, justement parce que cette approche anthropologique me semblait nouvelle. Promis, je ne vais pas vous écrire le 350ème billet sur l'homme augmenté et les interactions hommes-machines, j'ai déjà assez sévi sur le sujet ;) (je vous renvoie à mes billets ici, ...).

Persona, présence, matière animée...

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"Entre une chose qui se refuse à être un simple objet et un humanoïde plus ou moins assimilable à un humain, existe un monde peuplé de présences-limites que nous traitons comme des personnes, s'ensuit une rencontre inédite entre arts premiers, art contemporain et robotique", nous prévient-on d'emblée à l'ouverture de cette exposition, baptisée "Persona - Etrangement humain". On peut distinguer la Persona: "le potentiel de toute chose, qu'il s'agisse d'un objet ou d'un être vivant, à s'affirmer comme présence singulière", de la présence-limite ("toute forme de présence ambiguë")...

Les relations hommes-machines? Ce n'est qu'un nouvel artefact d'un phénomène bien plus ancien, qui est le fil rouge de cette expo: les relations que tissent depuis la nuit des temps les peuples avec les objets qui les entourent. Comment l’homme instaure-t-il une relation insolite ou intime avec des objets? Au fil des civilisations, beaucoup d'objets ont eu un statut proche d'une entité vivante, proche du statut d'une personne. "La culture occidentale est la seule à avoir dressé un tel rempart entre l'homme et la matière inanimée", rappelle Emmanuel Grimaud, co-commissaire de l'exposition. Il suffit de voir le culte animiste ancestral encore pratiqué, par exemple, en Thaïlande, à Bali et au Japon...

La question de la porosité des frontières entre humain et non-humain, animé et inanimé, a donc toujours existé. La richesse de l'expo tient dans la continuité qu’elle crée entre les 230 objets - statuettes, amulettes, momies, marionnettes... et robot humanoïdes. Cela apporte un nouvel éclairage sur nos rapports avec les créatures artificielles qui envahiront bientôt notre quotidien.

On voit donc une multitude de masques dogons, effigies anthropomorphes (statues, amulettes, masques) d'Asie et d'Afrique, Mais l'anthropomorphisme (l'attribution des traits propres à l'être humain à des choses ou des êtres qui ne le sont pas) existe aussi en Occident depuis le XIXème siècle à travers le spiritisme, la fascination pour les phénomènes paranormaux... En matière de chasse aux esprits, il y a eu en Europe une vogue d'innovations du côté des objets divinatoires, jusqu'à ce projet un peu fou, cette "machine pour parler aux morts" sur lequel a planché durant dix ans Thomas Edison lui-même, le pionnier de l'électricité.

Les robots, nouvelle génération d'objets animés

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Metropolis

Quels rapport l’homme peut entretenir avec ces "choses habitées"? Depuis la nuit des temps, il faut activer, provoquer ces présences latentes par différents moyens: la parole (appels, sommations), des offrandes, des pièges (pièges à fées...). La question prend un nouveau relief avec les robots, la nouvelle génération d'objets animés avec lesquels l'homme doit bâtir une manière d'interagir, mus par l'intelligence artificielle.

Et si la relation entre les hommes et les machines avortait? Metropolis en 1927 puis ''2001: L'odyssée de l'espace'' en 1968 sont deux exemples de rébellion de la machine contre l'homme. Dans le film de Stanley Kubrick, le robot Hal 9000 (matérialisé par un œil rouge et une voix métallique) révèle sa "personnalité" (ou en mime une?) lorsque son opérateur cherche à le déconnecter. Entre marche et arrêt, la déconnexion s'assimile à une amputation pour l'ordinateur... Ces nouvelles formes d'interaction qui vont apparaître avec des robots "de services" ont été traitées de façon remarquabledans la série Real humans, que j'avais chroniquée ici, ainsi que dans ces films et séries (cf mon enquête).

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A un moment donné, ce PC vintage nous permet de tester ELIZA, un des premiers programmes d'intelligence artificielle (conçu dans les années 60!) qui s'approche du test de Turing (j'ai eu l'impression d'être face à Siri à ses débuts, en plus basique). Certes, ELIZA est basique: il donne des énoncés que l'on pourrait attendre d'un psychologue, en reformulant certaines questions posées - mais il donne presque l'illusion d'une communication.

Robophobie

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Uncanny Valley, Masahito Mori (source: Wikipedia)

Attraction, répulsion ou affinités entre humains et robots? Le roboticien japonais Masahito Mori a esquissé une théorie à travers un graphe: le "creux de la vallée". En abscisse, le degré de ressemblance entre un robot et un homme. En ordonnée, la réaction qu'il suscite, qui va du rejet (en bas) à l'empathie (en haut). Selon Mori, plus un robot nous ressemble, plus nous nous sentons proches de lui. Mais au-delà d'un certain seul, la courbe plonge pour créer un "degré de l'étrange": un regard trop profond du robot, une peau artificielle trop ressemblante... Le robot effraie. C'est bien pour cela que les love dolls, qui cartonnent au Japon, ont des yeux "réglés sur une focale de 3 à 5 mètres; Impossible de croiser leur regard. En fabricant des créatures trop réalistes, les roboticiens alimenteraient notre robophobie, pour Mori. "Le temps n'est peut-être pas loin où il pourrait s'avérer nécessaire par exemple d'empêcher un homme de violer une machine à coudre", professait, un peu trash, le maître de la SF Philip K. Dick.

Etait-il précurseur? On voit une nouvelle génération de robots compagnons et objets affectifs, qui cartonnent au Japon, comme Paro, cet étrange robot peluche. Ou la love doll, peut-être un des jouets sexuels de demain. L'expo se clôt sur cette vidéo glaçante tournée le 23 novembre 2011. On y voit le mariage (mis en scène pour rire, bien sûr) entre le photographe japonais Hyôdo Yoshitaka et sa love doll, Haruna.

dimanche 3 janvier 2016

Rey (Star Wars) et Imperator Furiosa (Mad Max), deux badass girls dans le cinéma mainstream de 2015

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Jill dans La trilogie Nikopol (Enki Bilal, ed. Les humanoïdes associés)

2016, ça y est, nous y sommes... J'aurais pu, comme beaucoup, tels Titiou Lecocq ou Bigbrowser, écrire un bilan de l'année 2015. Une année particulière, dure (j'avais l'impression de regarder le zapping annuel de Canal+ sous Xanax ces derniers jours..), "poisseuse" me disait-on encore hier, où on a été secoués par les attentats, où le vivre-ensemble de manière sereine est devenu essentiel. Dans l'après-13 novembre, les questionnements (légitimes) se sont multipliés. Pour ma part je me suis sentie sûre de ma chance, d'être toujours là (en clair, en vie), à ma place, avec pour 2016 de nouveaux projets professionnels bien kiffants (cela, vous en saurez plus ces prochains jours ;) et personnels, plein d'envies, de nouvelles choses à accomplir. Alors je vis sans doute plus dans le présent et l'avenir à préparer que le bilan du passé...

Quoi qu'il en soit, j'en profite pour vous remercier pour cette nouvelle année où vous avez continué à me lire, pour ce blog qui fêtera en février ses 9 ans (9 ans !) d'existence, et où vous avez été en moyenne 35 000 lecteurs par mois à me lire ! Alors merci pour votre intérêt, vos réactions et votre bienveillance. Et tous mes vœux de bonne année 2016, lectrices et lecteurs chéris !

Pour bien attaquer 2016, outre le bilan de l'année 2015, j'ai envisagé le traditionnel billet-marronnier sur les innovations et tendances tech les plus attendues 2016 (donc comme vous pouvez l'imaginer, l'an I de la réalité virtuelle, le nouveau chapitre des objets connectés, la multiplication des écrans, l'après-4G, etc etc). Nooon pitié, m'a supplié un ami-lecteur hier. Ou encore le 135ème billet sur Star Wars et la folie commerciale des produits dérivés: sujet déjà traité à l'envi, dont par votre dévouée dans cette enquête...

Finalement, en y réfléchissant, dans les événements de la culture mainstream de 2015, un point commun positif s'est dégagé: enfin des femmes fortes, des nouvelles super-héroïnes s'imposent comme personnages principaux ! Je pense à deux films, deux des blockbusters les plus attendus de 2015, Mad Max : Fury road (sorti en mai 2015), et Star Wars : Le réveil de la Force (décembre 2015).

Deux wonder women dans deux blockbusters

Deux films qui ont plusieurs points communs : ils s'inscrivent dans des sagas à gros budgets, avaient suscité une certaine attente, pour l'un parce que c'était la première production par le géant Disney (et non plus par le - soit-disant - petit poucet LucasFilms) ; pour l'autre parce que ce quatrième opus était attendue depuis la sortie en 1985 de Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre, avec plusieurs tentatives avortées de George Miller. Tous deux sont des sagas-cultes de science-fiction, inaugurées à l'aube des années 80 : le premier est une saga intergalactique, dans le genre de space opera, le second une série de courses-poursuites dans un monde post-apocalyptique, où les survivants tentent d'organiser un monde nouveau.

Enfin et surtout, ces deux sagas ont longtemps été connotées plutôt "masculines", en tous cas visant initialement un public plutôt masculin : vous noterez que je prends beaucoup de pincettes ;) car à titre personnel, j'ai beaucoup baigné dans la culture Star Wars (grâce à mon cher papa), mais en sondant mes collègues et amies femmes, je me suis aperçue que cela était loin d'être un film de chevet pour petites filles dans les années 80 ;) Quant à Mad Max (que je connais beaucoup moins j'avoue), il montre une dystopie, un univers sombre, assez violent, où l'on a beaucoup de scènes d'action (comprenez de bastons, de courses-poursuites, d'explosions spectaculaires).

Et donc, ça y est : reflet de l'époque, pour la première fois cette année, Star Wars et Mad Max mettaient (enfin) en scène des vraies femmes fortes, le pendant des super-héros. Des vraies badass girls, "qui en ont". Un petit point vocabulaire s'impose quant à la définition de Badass: le terme (appliqué initialement aux mecs) désignait initialement un mauvais garçon dans l'argot US, avant de dériver de façon positive vers un dur à cuire, qui a la classe, une sorte de héros en somme. Comme Clint Eastwood dans Le bon, la brute et le truand : tout le monde s'interrompt, même le pianiste, lorsqu'il pousse les portes battantes du bar, et commande son double scotch. Il a ses dignes successeurs, comme Jules Winnfield dans Pulp fiction.

Certes, on a vu quelques badass girls apparaître dans la culture mainstream en sci-fi, telle Lara Croft, devenue l'icône de la franchise de jeux vidéos Tomb Raider, Sarah Connor dans Terminator 2: Le soulèvement des machines, ou Trinity dans Matrix (Et vous en trouverez sûrement d'autres...).

Rey dans Star Wars : Le Réveil de la Force, "scavenger" habitée par la Force

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Star Wars : Le réveil de la Force, d'abord (6,8 millions d'entrées en France à ce jour). Attention spoilers dans ce paragrap.... Son personnage principal est une nouvelle-venue dans la saga, Rey (jouée, comme souvent dans Star Wars, par une actrice méconnue, Daisy Ridley, 23 ans), sans nom de famille connu : la jeune femme survit seule sur la planète Jakku, une planète déserte rude, en revendant des pièces détachées de machines et de robots ("scavenger" en VO, pilleuse d'épaves). Comme naguère un certain Luke, elle s'accroche à l'espoir de retrouver sa famille, Lorsqu'un robot droïde fugitif, le BB-8, l'appelle à l'aide, elle se retrouve mêlée à un conflit d'envergure intergalactique, du côté des Rebelles...

Ce qui est intéressant est qu'elle se revendique elle-même comme une "no-one". Et pourtant, dès les premières séquences du film, c'est une jeune femme émancipée et débrouillarde (en sommes très contemporaine) qui se révèle : elle sait se battre seule pour éviter que l'on lui dérobe le BB-8. Lorsque Finn veut lui porter secours, elle lui intime à plusieurs reprises "Lâche-moi la main !". Elle sait démonter, réparer un robot en un clin d’œil, ou décrire ses caractéristiques techniques de façon détaillée (lorsqu’elle décrit le BB-8 à Kylo Ren). Loin de la robe virginale de princesse Leia, elle est vêtue de manière minimaliste, de la même manière que Luke Skywalker dans La guerre des étoiles (1977).

Elle sait piloter un vaisseau, dont le fameux Faucon Millennium, de manière totalement instinctive ("Je ne sais pas où j'ai appris à le piloter", avoue-t-elle à Finn). Surtout, elle possède la Force, et apprend progressivement à la manier. Ce qui n'en fait pas (encore) une Jedi puisqu'elle n'a pas suivi l'enseignement. On ne sais pas (encore) si elle a des liens de parenté avec des Jedi, comme Luke Skywalker. Mais elle apprend à la manier, et se situe dans le camp des Rebelles. Et surtout, elle manie le sabre laser, enfin ! Dans toute la saga Star Wars, Rey est la première femme (il a fallu attendre 2015 tout de même...) à recourir à la Force pour se battre, et à manier le sabre. Face à des hommes.

C'est là la grande nouveauté, la grande émancipation, qui en fait la première héroïne réelle de Star Wars. Lors de mon enquête pour Stratégies, l'historien Thomas Snégaroff (auteur de l'excellent Je suis ton père, ed. Naive) me disait à raison que "la princesse Leïa était modelée par une vision assez conservatrice : elle a la Force mais ne l'utilise pas, et se bat peu, à part pour utiliser parfois des fusils et pistolets". D'ailleurs, dans ce dernier opus, on voit à plusieurs reprises que Rey est en quelque sorte l'Elue, nouvelle dépositaire de la Force. Alors que Leia en a hérité naturellement par son père, Dark Vador, mais ne l'utilise pas.

Imperator Furiosa dans Mad Max : Fury Road

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Imperator Furiosa dans le dernier opus de Mad Max, ensuite. Un des autres blockbusters incontestables (2,3 millions d'entrées en France), et mythiques de 2015. C'est Charlize Theron (40 ans), à l'image jusqu'alors plutôt glamour, qui incarne ce personnage, crâne rasé et peinture de guerre noire sur le front. A milles lieues de la jeune femme vêtue d'une robe lamé or dans les pubs pour la parfum J'adore de Dior...

Dans un désert dévasté où survivent des humains, clans de cannibales, sectes et gangs de motards, suite à une guerre nucléaire, l'"Imperator" Furiosa, c'est donc la fidèle partisane de "Immortan Joe" (Hugh Keays-Byrne), un ancien militaire devenu leader tyrannique. Elle le trahit et s'enfuit avec un bien d'une importance capitale pour le chef de guerre: ses "épouses", un groupe de jeunes femmes lui servant d'esclaves et de "pondeuses".

Au fil du film, on découvre une Furiosa qui a donc monté cette fuite, avec une cause militante, assurer un autre avenir à ces jeunes femmes, et fuir elle-même ce régime despotique pour un paradis rêvé, un territoire utopique où elle est née. Preuve qu'elle a longuement préparé cette fuite, elle a même conclu un accord pour pouvoir traverser un canyon contrôlé par un gang de motards.

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Cette femme munie d'un bras robotisé (son bras manquant est représenté sur sa portière de camion), conduit et entretient son immense camion, doté d'un antidémarrage qu'elle seule peut déverrouiller. Elle peut même le réparer en s'agrippant en-dessous à son moteur, alors qu'il roule. Comme Rey, elle sourit peu, sait se battre, manier les armes... Elle aussi est vêtue comme une guerrière, avec un treillis kaki. A défaut d'une romance, une amitié s'esquissera avec Max, qui la sauve en lui transfusant du sang. Dans cette course-poursuite littéralement infernale, elle traversera une tempête, des canyons, perdra un œil, et manquera de perdre la vie, avant de revenir victorieuse la Citadelle avec sa prise - le cadavre de Immortan Joe - auquel elle va succéder en toute probabilité. Une femme devenue personnage principal d'un film de guerre, et s'apprête à prendre le pouvoir - la boucle est bouclée...

mardi 22 décembre 2015

Christmas songs 2015: feat. Phoenix, Mariah Carey, Bill Murray, Miley Cyrus, The Killers

Comme chaque année, à quelques jours de Noël, tradition pour les uns, bruit de fond agaçant pour d’autres, ces chants agrémentés de grelots et clochettes envahissent les playlists des radios, la musique d'ambiance des grands magasins, les réseaux sociaux, la télévision.

Vous ne pourrez pas échapper, au même titre que le pull en tricot orné d'un renne, l’overdose de chocolat au lait bon marché, ou la course aux cadeaux, voici donc Les chants de Noël : je ne pouvais déroger à la tradition de de billet-marronnier, en vous concoctant comme chaque année (après 2014, 2013, 2012...) une petite sélection 2015. J'y ai pensé il y a quelques jours en passant dans un magasin Gap (une des chaînes de vêtements US par excellence tout de même) ou résonnant (l'excellente) christmas song I wish it was Christmas today, de Julian Casablancas.

De fait, si la tradition est peu connue en France, c'est une institution autant culturelle qu'un rendez-vous dans l'agenda des labels musicaux : tout groupe ou chanteur, délicieusement has been ou dans le coup, se doit de sortir sa Christmas song, en respectant les codes traditionnels : gling gling de clochettes, vague bruit de hochet, paysages enneigés, paroles sirupeuses, etc. Ces tubes potentiels seront diffusés au fil des jours, tant dans les shopping malls que sur les radios.

Premier choix : sans équivoque la bonne surprise de l'année, ce titre qu'ont posté sur YouTube, il y a quelques jours, les petits Frenchies de Phoenix, une reprise des Beach Boys, Alone On Christmas Day, un morceau enregistré à la fin des années 70 et tombé dans les limbes. Pour ajouter un peu de la magie de Noël, Phoenix a fait appel au cultissime Bill Murray pour l'accompagner dans leur reprise. On pourra entendre le titre dans l'émission spéciale A Very Murray Christmas, un show entièrement consacré à l'acteur, devenu idole de la pop-culture. L'émission est diffusée sur Netflix US. A noter que tous les bénéfices générés par l'achat de la chanson iront à l'Unicef.

Bill Murray toujours (en smocking s'il vous plaît, et sous la neige), vous le retrouvez en guest star, en duo avec Miley Cyrus, en (presque) saga mini-robe de Mère Noël, dans Let It Snow (A Very Murray Christmas), heureusement fidèle à la tonalité jazz du titre initial.

Un de mes autres préférés, ce titre de The Killers, reformé pour l'occasion, Dirt Sledding, feat. ft. Ryan Pardey et Richard Dreyfuss, avec un bon rythme rock à partir de 1'30.

Une autre (mini)-star de la pop US se plie à l'exercice, Katy Perry, avec ce titre Every Day Is a Holiday. En bonne pro du marketing musical, Katy Perry s'est d'ailleurs inspirée d'un son dance diffusé dans la campagne publicitaire H&M actuelle - une manière de s'assurer qu'il reprendra son tube dans ses points de vente ? Le morceau a été produit par Duke Dumont, nominé aux Grammy Awards.

A ne pas zapper non plus, cette reprise du grand classique de Wham! (perso, une de mes Xmas songs préférées), Last Christmas, ici par Carly Rae Jepsen. Déjà dans son dernier album, Emotion, elle use et abuse des synthés langoureux, ce à quoi elle recourt de nouveau, ici avec un saxophone langoureux et (trop) réminiscent.

Kylie Milogue reste dans son style, dans Every Day's Like Christmas, avec un son synthé-pop reconnaissable sur tous ses albums... Le clip reprend les codes kitsch: Kylie et son chandail en laine pelucheuse, le sapin géant, Kylie qui décore son sapin, la fin de soirée au coin du feu... Pour les fans.

Plaisant aussi, ce titre au sein jazzy de Jessie J, The Man With the Bag, originellement de 1950. Vous remarquerez dans le clip le placement de produit Reiss...

Et enfin, pour bien clore cette sélection, un son bien punk avec August Burns Red, Home Alone Theme (instrumental).

Bonnes fêtes !!

vendredi 4 décembre 2015

Avons-nous vraiment besoin de l'internet illimité ?

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Déjà, cela m'avait fait tiquer : depuis quelques jours, les opérateurs télécoms se livrent cette bataille de prix un peu folle à coup de prix givrés (oui, j'assume le jeux de mots assez moyen ;). Free Mobile, qui adore décidément jouer les trublions depuis son lancement début 2012, a lancé il y a quelques jours sur le site de ventes événementielles Vente-privee.com (un canal de distribution dont il est devenu coutumier) une vente privée sur son forfait illimité à... 3,99 euros par mois pendant un an ! Au menu, SMS et MMS illimités, et internet mobile 4G avec 50 gigaoctets de datas (bien plus, soit dit en passant, que les 20 Go proposés par la plupart des opérateurs mobiles).

La riposte ne s'est pas faite attendre : SFR lançait à son tour une offre *événementielle* à 3,99 euros par mois pendant 12 mois (à condition d'y souscrire avant le lundi 6 décembre !), intégrant 20Go d’internet mobile ainsi les appels, SMS et MMS illimités. Virgin Mobile a suivi le mouvement, avec une offre similaire à celle de SFR, soit 3,99 euros par mois pendant 12 mois et sans engagement, avec SMS et MMS illimités, ainsi qu’internet 4G avec 20 Go de volume data.

La connexion internet, un bien commun

Cette surenchère low-cost survient dans un contexte où l'accès à internet s'est presque totalement généralisé dans les foyers français. Cela est devenu un service, presque un bien commun, au même titre que l'eau courante ou l'électricité. Imaginez: 83% des Français ont accès à internet à domicile (donc "seuls" 17% des foyers français ne sont toujours pas couverts), révélait vendredi dernier un rapport commandé par l'Arcep (le gendarme des télécoms) au Credoc, dont je parlais ici. Avec les smartphones (58% des français en possèdent) et les tablettes (35%), les Français sont devenus coutumiers de nouveaux usages : naviguer sur internet depuis leur mobile (52%, +12 points), télécharger des applis, géolocaliser un lieu (35%), ou utiliser des services de messagerie instantanée (25%), comme WhatsApp ou Snapchat.

Que ce soit sur son smartphone, avec son ordinateur, ou son téléviseur connecté, le quidam - et plus seulement le geek - a pris l'habitude de télécharger des contenus, de regarder des films en streaming... Des usages qui sont tous gourmands en données. C'est un cercle vicieux : au fil des années, alors que la qualité - et le débit - du Réseau s'améliore et grossit constamment, on a pris l'habitude de consommer de plus en plus de gigaoctets, de débit. L’internet fixe et l'internet mobile sont de plus en plus sollicités, pour connecter des appareils toujours plus nombreux.

Cet article d'InternetActu m'a aussi fait tiquer. Pourrait-on bientôt atteindre les limites du réseau, en terme de capacité de stockage ou de vitesse de transmission? Internet, le Réseau, semble propre, non-polluant, parce qu'il n'émet pas de déchets, et parce qu'il est totalement immatériel, abstrait. Mais est-il vraiment "environnementalement correct" (oui ceci est alambiqué ;), à l'heure des bilans post-COP21? Le réseau consommerait actuellement 2% de l’électricité produite dans le monde, et ce chiffre devrait doubler tous les 4 ans, avertit Rue89, citant une étude du chercheur Andrew Ellis.

Il estime carrément que notre niveau de consommation électrique lié au numérique serait de 8% de la production d’électricité total pour 2012 (en cumulant à la louche consommation des serveurs et centres de données qui stockent et distribuent l’information, consommation générée par les utilisateurs finaux, etc).

Connectés en permanence

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La faute, surtout, à la multiplication (appelée à s’accélérer) des appareils mobiles qu'utilise désormais (presque) chaque Français mobinaute. Cercle vicieux, chacun consomme de plus en plus de gigaoctets, de données distantes, et donc augmente la consommation énergétique globale. Pire: les nouveaux standards de connexion sont eux-même de plus en plus gourmands en énergie: “Le trafic sans fil via la 3G utilise 15 fois plus d’énergie que le Wifi, et la 4G consomme 23 fois plus”, pointent des chercheurs de la Columbia University dans cette étude, cités par InternetActu.

Evidemment, la multiplication des appareils portables et l'accès sans fil toujours plus simples augmente sans fin le temps que nous passons connectés, en ligne. Nous commençons à prendre l'habitude d'être connectés en mobilité de façon quasi-permanente. Qui n'a pas pesté dès qu'il perdait "sa" précieuse connexion 4G dans le métro ? Tout comme nous prenons l'habitude de "consommer" des "contenus" culturels de manière illimitée. Je vous épargne le sujet tarte à la crème du Fear of missing out (le FOMO, dont je parlais ici), et de la déconnexion volontaire comme nouveau luxe ;)

C'est bien pour cela que les marques, distributeurs, agences de pub, collectivités... multiplient les services de connexion wifi gratuit, souvent sponsorisés par des marques (vous avez le droit de vous connecter gratuitement une heure, à condition de visionner cette pub durant 15 secondes - un peu comme les pré-rolls à visionner avant votre documentaire en catch-up TV, in fine. La semaine dernière, le géant de l'affichage JCDecaux annonçait ainsi qu'il proposera le wifi gratuit (sans doute sponsorisé) sur les Champs-Elysées durant l'Euro 2016.

Limiter le débit ou la vitesse de l'internet ?

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Bref, nos usages nous entraînent vers une certaine "goinfrerie", où on consomme toujours plus de débits. Et ce n'est pas fini, avec ce que permettront la 3D à domicile, les casques de réalité virtuelle, bientôt l'holographie et les projecteurs holographiques...

Tabou: un rien radical, de Decker propose de limiter le débit, la vitesse ou les volumes. Il imagine ainsi "limiter la vitesse de connexion de l’internet sans fil, interdire ou limiter l’utilisation de la vidéo et promouvoir un internet de textes et d’images… Ou augmenter le prix de l’énergie pour rendre les alternatives hors ligne plus compétitives", précise InternetActu.

En tous cas, les opérateurs l'ont bien compris : la connexion, les SMS... en quantité "illimitée" sont devenus un argument marketing (cf le début de mon billet), Sans compter les opérations "4G illimitée" qu'instaurent certains pendant le weekend, comme Bouygues Telecom. Tout comme les uns et les autres commencement à monter des offres premium, voire haut de gamme, avec des débits personnalisés selon les usages des clients, estimait le cabinet de consulting Bain & Company, dans une étude parue il y a quelques mois. Dans le futur, on pourrait avoir des offres ultra-premium avec plus de débit à certains moments de la journée - ce qui annihilerait joyeusement le principe de la neutralité du Net, au passage.

Autre conséquence, les opérateurs surenchérissent dans des standards de connexion aux débits toujours plus rapides. Les "telcos" testent déjà la 4G+, et préparent la 5G. Tous tentent de convertir des immeubles entiers aux délices de la fibre optique, appelée à remplacer l'ADSL, déjà ringarde.

jeudi 26 novembre 2015

Quand Facebook, Google & co deviennent fournisseurs d'accès à internet

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Facebook est-il en train de devenir un fournisseur d'accès à internet (et/ou un opérateurs télécom, au choix) ? L'info, tombée cette semaine, est passée inaperçue en ces temps pour le moins troubles. Et pourtant, loin d'être anecdotique, elle traduit très bien cet idéal un brin messianique, commun à plusieurs des GAFA, et géants de l'industrie tech américaine.

Il y a cette initiative ambitieuse de Facebook, Internet.org, de fournir des services d'accès à internet gratuits aux pays en développement. Elle est maintenant disponible pour l'ensemble des Indiens avec le Free Basics app du réseau Reliance Communication. Reliance Communications est donc accessible à l'ENSEMBLE des Indiens, "1 milliard de personnes sans accès à internet" selon Facebook - sachant que l'Inde compte 1,2 milliard d'habitants! Reliance Communications est ainsi devenu le quatrième plus gros opérateur d'Inde: il comptait déjà 110 millions d'abonnés en juin, raconte Techcrunch.

Concrètement, Free Basics permettra aux Indiens d'accéder - oh surprise - à Facebook et Facebook Messenger (ce service de messagerie instantanée est essentiel, j'y reviens), et une multitude de sites tels que Wikipedia, BBC News, Bing, et des services locaux.

Alors oui, bien sûr, Mark Zuckerberg nous raconte sur la page (Facebook) dédiée, dans un post daté du 23 novembre, cette belle histoire de Ganesh Nimbalkar et son épouse Bharati, "qui subviennent aux besoins de leur famille en cultivant une terre de 5 acres depuis des générations à Maharashtra". Et comment grâce à Free Basics et internet, il a découvert des services tels que AcuWeather, pour mieux gérer la saison de la mousson, qui lui ont (un peu ) changé la vie.

Philanthropie supposée

Mais est-ce là vraiment le rôle de Facebook, à l'origine d'un réseau social devenu mondial, de devenir FAI ? Peut-on vraiment croire en la philanthropie supposée d'une des plus puissantes entreprises tech mondiales ? Ses détracteurs lui reprochent de ne proposer via Internet.org qu'une sélection de services, privilégiant ses partenaires (certains médias, etc), et rompant ainsi allègrement la neutralité du Net.

Qu'une société aussi puissante que Facebook contrôle ainsi des millions de nouveaux utilisateurs d'internet pose question. Free Basics a déjà étendu sa toile, outre l'Inde, à 30 pays à travers l'Afrique, l'Asie du Sud et du sud-est, et l'Amérique Latine. Ce projet, lancé en août 2013, vise tout simplement à élargir l'accès à Internet à 5 milliards de personnes de plus dans le monde. Encore en octobre dernier, Facebook annonçait avec Eutelsat le lancement d'un projet d'accès à internet (carrément) en haut débit par satellite pour l'Afrique, grâce à ses satellites géostationnaires.

D'autant que, en leur proposant un accès internet et, dans les services par défaut, la messagerie instantanée Facebook Messenger, Facebook se substitue à un opérateur. Comme nous l'avons déjà découvert en Europe, FB Messenger permet - ô surprise - de téléphoner gratos, au nez et à la barbe des opérateurs classiques, comme j'en parlais dans cet article..

Qu'est-ce qui motive Mark Zuckerberg ? Comme je l'écrivais en 2013, cette initiative venait à point nommé pour les partenaires industriels de Facebook (Nokia, Samsung, Ericsson, Qualcomm...): les marchés matures étant saturés, les zones pauvres comme l'Afrique, l'Amérique latine et certains pays d'Asie sont des réservoirs de nouveaux clients.

Messianisme des Gafa

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Couv' de The Economist, janvier 2010

Cela répond à un certain idéal messianique à l'américaine pour Facebook. Oui, c'est sûr, les technologies, le Réseau, vont changer la vie des gens, l'humanité. Tout comme Apple a toujours estimé fabriquer des produits qui vont changer la vie des gens (voir cette profession de foi de Tim Cook dans cet extrait de Inside Apple de Adam Lashinsky, "Nous pensons que nous sommes sur Terre pour fabriquer de grands produits. (...) Nous sommes constamment focalisés sur l'innovation. Nous croyons à la simplicité, on à la complexité") , Google prétend rendre le savoir accessible à l'Humanité via son moteur de recherche, et même changer le monde ("Notre ambition est de créer le meilleur des mondes", conclut Eric Schmidt dans The new digital age - coucou Aldous Huxley), Amazon faire des livres des biens de consommation courante...

Messianisme, mégalomanie ? En août 2013, Zuckerberg revendiquait ainsi un certain droit commun à la connexion, déclarant: "Tout ce que Facebook a fait jusqu'à présent est de donner aux gens à travers le monde l'opportunité de se connecter". Certes. Mais Facebook dépasse ainsi allègrement son rôle d'éditeur du plus grand réseau social au monde.

Opérateurs telcos

Il n'est plus le seul à s'improviser opérateur telco mondialiste. Dès 2010, Google annonçait le déploiement de Google Fiber, un service de fibre optique (ultra haut débit donc). Début 2014, il publiait déjà une liste de 34 villes américaines susceptibles d'être raccordées en 2015! En avril 2015, la firme de Mountain View provoquait frontalement les "vieux" opérateurs avec son premier service de téléphonie mobile (s'associant, quand même, à Sprint et T-Mobile US pour l'occasion), Project Fi, accessible uniquement sur invitation. Il permet aux utilisateurs de se connecter au réseau le plus rapide. Proposé 20 dollars par mois, surprise, il n'est utilisable avec un seul smartphone, le Nexus 6, développé... par Google, avec Motorola.

Même Apple envisagerait de se lancer comme opérateur mobile virtuel. Après tout, il dispose déjà d'une carte maîtresse, l'Apple SIM, une carte SIM "universelle", déjà fournie avec l'iPad Air 2 cellulaire aux États-Unis et en Grande-Bretagne (nooon, pas en France, les opérateurs ne le tolèreraient nullement).

lundi 19 octobre 2015

"Retour vers le futur", Nom de Zeus! (30 ans après. Mais est-ce une saga culte ?)

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Nom de Zeus, ils sont de retour ! Le 21 octobre, vous n'échapperez pas au raz-de-marée: soirées spéciales sur des chaînes de télé, ressorties dans des cinémas, coffrets collectors, kyrielle de produits dérivés et d'objets de collection...

Pourquoi le 21 octobre 2015 ? "Ca marche ! ha ha ha ha ha ha ! ça marche ! j'ai enfin réussi à inventer quelque chose qui marche !" (vous aurez reconnu cette citation..) C'est La date fatidique, celle qu’affiche l’écran de contrôle de la voiture DeLorean quand Marty McFly accompagne le Docteur Emmet Brown dans le futur, dans le deuxième volet de la trilogie sortie en 1989. En 1985 sortait le premier volet de Retour vers le futur, une de ces sagas cinématographiques marquantes dans la culture geek et pop à la sauce US des années 80. Au même titre que, évidemment, Star Wars, Tron, ou encore ''SOS fantômes''. Des sagas reflets d'une certaine époque, mais que les boîtes de production hollywoodiennes prennent plaisir à ressusciter : imaginez, un SOS Fantômes 3 est prévu pour 2016. Un dernier épisode de Tron était sorti en 2010. Et évidemment, le prochain opus de Star Wars est attendu pour le 10 décembre prochain. Logique : rien de tel que la nostalgie (le marketing de la nostalgie), d'une époque cotonneuse et idéalisée, en période de crise. Et les ados qui ont adoré ces films sont maintenant des trentenaires, cible privilégiées pour ces licences transgénérationnelles (pour parler marketing ;)

Paradoxe récursif et comédie

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Robert Zemeckis avait eu ce coup de génie de jouer sur les codes du film de science-fiction sans se prendre aux sérieux : alors que Star Wars revêtait les habits du space opéra, de la saga intergalactique, dans Retour vers le futur, avec un duo formé par un professeur Nimbus et un ado, la saga imaginait le futur dans 30 ans - aujourd'hui ! Sans avoir l'air d'y toucher, le film a imaginé plusieurs innovations très réalistes, concrétisées depuis pour certaines. Il a tout de même attiré 3 million de spectateurs dans les salles en France, et 30 millions outre-Atlantique. Même si, personnellement, je pense qu'il a une identité, des valeurs, moins marquées que la saga Star Wars (qui part de mythes chevaleresques, parle de princes et de princesses, du complexe d'Oedipe...). Retour vers le futur, c'est une certaine image plutôt lisse de l'Amérique des années 50 puis 80.

Mais il n'est pas si superficiel: inspiré d'un livre de René Barjavel (Le voyageur imprudent), il met en scène de façon comique un concept propre à la science-fiction, le paradoxe récursif ( si le héros tue un de ses aïeux, le héros ne peut pas naître...), que l'on retrouve par exemple dans Terminator. Par exemple, Marty, retourné vers le passé, doit absolument provoquer un flirt entre ses parents pour être sûr d'exister (vous suivez ? ;) "Mais Doc, tous ces risques de modifier le futur? Le continuum espace-temps?..." "Bah, on s'en balance!"

Films d'anticipation ?

Et si certaines des innovations de la saga se concrétisaient ? J'ai regardé en avant-première un documentaire "Retour vers le présent" coproduit par D8. Son réalisateur, Gilles Ganzmann, et son producteur Billy (Allo Houston Production) ont eu La bonne idée toute simple : confronter le monde imaginé par Robert Zemeckis il y a 30 ans à notre présent. Quelles innovations scénaristes dans le film ont vu le jour ?

Le docu de 90 minutes, diffusé sur D8 le 21 octobre ;), a déjà été vendu dans 40 pays en format 50 minutes, du Japon (Nippon TV) aux Etats-Unis, en passant par le Brésil (Glezz). "Nous avons voulu concevoir un docu international, qui aurait vocation à voyager", soulignent d'ailleurs le producteur et le réalisateur. "Ce qu'on aimait est que c'était le premier film de science-fiction où tout était positif". Une exception en effet, dans un genre narratif où la dystopie est plutôt la norme...

Alors, le documentaire a un ton entertainement (à la sauce D8) parfaitement assumé. Mais pour chaque innovation-star du film, il a tenté de trouver sa concrétisation, une start-up qui l'a conçue. Il a rencontré évidemment Robert Zemeckis, mais aussi Google, Microsoft, Hitachi, le patron de l'innovation chez PSA, des start-up dans la Silicon Valley... "Notre plus grand regret, c'est de ne pas avoir su anticiper sur l'apparition du téléphone portable", lâche, réaliste, Robert Zemeckis dans le docu.

Sans surprise, ils sont allés chercher quels objets-cultes du film se sont concrétisés. Il y'a eu bien sûr, pour l'HoverBoard, ce skateboard volant (dûment sponsorisé par Mattel dans le film), des communautés de fans-geeks, qui y sont allés de leurs inventions postées sur YouTube (des milliers de vidéos...). Mais ils ont déniché une start-up californienne (allez, je vous lâche le nom), Hendo. Des objets qui seront bientôt vendus (comptez 10 000 dollars pièce), pour des parcs d'attractions, et un futur X-Games est déjà prévu.

Autre objet-culte, les chaussures autolaçantes Nike, (magnifique placement de produit...), où la marque s'affichait en néons. Culte chez les fans, elles ont même été conçues en série limitée, à des fins humanitaires, révèle le docu : Michael J.Fox en a vendu une série limitée sur eBay USA pour financer son association de lutte contre la maladie de Parkinson.

Les voitures qui carburent à la bière grâce à Mr Fusion ? Une start-up californienne a imaginé des pompes qui convertissent bière ou coca cola en bioethanol.

La pizza déshydratée ? Si elle n'existe pas (heureusement), le docu nous montre les premiers Pizza Hut aux US dotés de tables tactiles qui permettent de commander sa pizza personnalisée. Il évoque aussi les premiers pizzas imprimées en 3D, qui pourront même être conçue dans l'espace : la Nasa avait organisé un concours d'inventeurs sur ce sujet précis en 2013.

Petit scoop, le docu revient sur la fameuse montre connectée mise en scène dans le film - on parle beaucoup des smartwatches depuis un an... Et on apprend qu'une marque de montres de luxe a failli en être sponsor dans le film, puis l'a dédaigné. Et pour le reste, je ne jouerai pas davantage les spoilers... ;)

dimanche 11 octobre 2015

Un abonnement télécoms = un abonnement presse gratuit (Convergence, le retour)

Faut-il y voir les premiers effets de la "convergence entre 'contenus' et 'tuyaux', que prônait un certain Jean-Marie Messier, alors patron de Vivendi, il y a (déjà) 15 ans ?

Vendredi dernier, SFR-Numericable, maison-mère de SFR, lâchait une petite bombe: les clients de SFR se verront proposer un an d'abonnement gratuit à L'Express. Plus précisément, les abonnés aux formules les plus haut de gamme de l'opérateur, les clients mobile 4G "à partir d'un forfait Power 5 giga-octets", pourront bénéficier d'un an d'abonnement à l'hebdomadaire l'Express en format numérique, via le service de kiosque numérique proposé sur mobiles et tablettes par la start-up Le Kiosk.

On ne sait pas combien d'abonnés SFR sont concernés par cette offre. Du moins, vendredi, le service de presse de SFR n'a pas été en mesure de me préciser combien de ses abonnés avaient un forfait Power de 5 Go ou Premium. Un sacré cadeau pour les abonnés SFR, en tous cas, "d’une valeur de 90 euros", souligne le site de l’opérateur.

On notera au passage que maintenant, la presse est un "service" comme un autre, proposé par un opérateur. "Lancés en 2013, les Extras de SFR (LeKiosk, Napster, iCoyote, CanalPlay, SFR Jeux et l'Equipe) sont valorisés comme des services intégrés, au même titre que SFR Cloud 100Go ou MultiSurf", évoque d'ailleurs négligemment l'opérateur dans son communiqué.

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Surtout, un verrou a sauté : la maison-mère de SFR-Numéricable, le groupe Altice, profite désormais d'avoir un pied dans les télécoms et un autre pied dans la presse pour lancer ce type d'offres, où les "tuyaux" (ici son réseau mobile, SFR) permettent de proposer du "contenu" (ici un hebdomadaire en version numérique), et ce grâce à une de ses dernières "prises", L'Express, navire amiral du groupe Express-Roularta, qui a donc été racheté par le groupe Altice en début d'année. Bref, de monter des offres marketing emboîtant ses différentes activités... Le groupe crée un précédent. Et il ne va sans doute pas s'arrêter là. Fin août, il a envoyé ce mailing à se clients SFR, leur proposant 2 mois d'abonnement "gratuit et sans engagement" au magazine 01net en format numérique: le magazine est arrivé dans le giron d'Alice Media Group France. Par ailleurs, des clients Numericable ont reçu en septembre un accès gratuit d'un mois à Libération, qu'a également racheté Patrick Drahi cette année.

Ce qui s'inscrit dans une tendance plus globale: depuis quelques années, les opérateurs américains rachètent des médias ou l’inverse quand Vivendi rachète Dailymotion. Déjà en 2001, la tête du groupe Vivendi, Jean-Marie Messier voulait rapprocher la gestion des tuyaux de l’information (Téléphonie, Internet) avec la production de contenus (label de musique, production cinéma, chaine de télévision…). Pour atteindre son but, il a multiplié les acquisitions, pour des montants parfois colossaux. La fusion en 2000 avec Seagram lui permet d'acquérir les studios de cinéma Universal. Son groupe, rebaptisé Vivendi Universal, était en 2001 numéro deux mondial des médias. Avant la chute que l'on connaît...

Plus-produits abonnements

Il y a encore quelques années, l'abonné potentiel à la presse (papier) mag' ou quotidienne était appâté par quelques goodies (remember, les livres, hors-séries, DVD, ou gadgets tels qu'une lampe-torche...). Puis sont venues les tablettes low cost offertes en sus d'un abonnement au média (versions papier et numérique), comme Rossel, en 2012, qui proposait une tablette Samsung avec un abonnement. Je me souviens aussi de la tentative des Echos, précurseur, en 2009, de se lance sur ce que l'on appelait alors l'ePayer (bien avant en fait un an avant - l'iPad et les tablettes !). Maintenant, la presse devient un "cadeau" proposé au client qui s'abonne au "tuyau", l'opérateur.

samedi 3 octobre 2015

"Mr Robot", & les hackers, super-héros des temps modernes (et pourquoi Hollywood les adore)

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Voix off sur fondu noir. "Bonjour mon ami. Bonjour mon ami? C'est faible. Peut-être que je devrais te donner un nom, mais c'est une pente glissante. Tu es seulement dans ma tête. Tu dois t'en rappeler. Merde! C'est en train d'arriver. Je parle à une personne imaginaire". Petit uppercut dès l'entrée en matière, révélatrice...

Durant ces derniers jours, j'ai dégusté, puis dévoré, dans un de ces accès de binge-watching qui deviennent la norme dans notre "consommation" de la culture, la première saison d'une nouvelle série, dont bon nombre de geeks de mon entourage parlent en cette rentrée, alors qu'elle n'est même pas (pas encore ?) diffusée en France. Mr Robot : c'est la plongée dans l'enfer psychotique d'un nerd absolu, un hacker révolté, radical. En juin dernier, USA Networks a commencé à diffuser la première saison de cette série, Mr Robot, récompensée au très hype festival SXSW. La série a été réalisée par Sam Esmail, et produite par United Cable ainsi que Anonymous Content (admirez le clin d'eil)...

Le pitch: un jeune new-yorkais réservé, entre anxiété sociale et dépression, Elliot Alderson (Rami Malek, acteur méconnu, génial) développeur hyperdoué dans une grosse société de sécurité informatique (Allsafe) le jour, hacker-voyeur-justicier la nuit, va se retrouver embringué par une bande de hackers radicaux, par ailleurs militants hacktivistes (qui renvoient bien sûr aux Anonymous) au sein d'un mystérieux groupe, Fsociety. Un groupe dirigé par Edward Alderson, alias "Mr Robot" (Christian Slater). Ils veulent détruire les infrastructures des plus grosses banques et entreprises du monde, notamment le conglomérat tentaculaire E Corp (qu'il surnomme Evil Corp), où l'on peut voir un mélange de Enron, Microsoft et Google. Avec cet idéal volontiers libertaire, "casser" le système informatique de la multinationale, et ainsi libérer tous les particuliers de leurs dettes... Cela va marcher, bien au-delà de leurs espérances, au point d'entraîner des soulèvements populaires. La série multiplie les références geeks : comme chez Tarantino, les pirates de Fsociety ont des dialogues truffés de référances pour initiés ("je dois naviguer à travers un répertoire de structure en mode Tron", "Mon subconscient tournant en tâche de fond me faisait douter de ce que j'avais fait croire à tous les autres", lâche Elliot). Voilà pour résumer. Je ne vais pas jouer les spoilers sur cette série que j'ai trouvée brillante, radicale, provocatrice (peut-être trop pour qu'elle trouve un diffuseur chez nos diffuseurs française ?), malgré quelques facilités dans le scénario.

Assurément, Mr Robot consacre un nouveau type de super-héros des temps modernes, équipé de sa cape et son épée virtuels : le hacker. Et j'y reviendrai, mais Hollywood adore : il a besoin en permanence de nouveaux héros autour desquels broder des storytellings qui vont faire rêver les foules... De quoi ringardiser les vieux super-héros qui donnent des films cheap à (trop) gros budget. Qu'est-ce qui colle mieux à notre époque déstabilisée q'un héros solitaire, rebelle, névrosé, et shooté à sa vie numérique ?

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C'est bien le personnage de Elliot qui est au cœur de la série : tout se déroule de son point de vue, il commente parfois en voix off, voire, semble prendre à témoin nous, les téléspectateurs, dans certaines séquences. Elliot donc, est en résumé "différent", n'accepte qu'a minima les codes de la vie en société et en entreprise, a une vie numérique cachée, solitaire, a ses névroses (qui deviendront centrales au fil de la série), ses addictions, a des opinions politiques radicales (tendance gauche libertaire)... Mais il se veut justicier, appliquant la justice à sa manière dans la vie numérique. Car il dispose de compétences rares et peu connues, comme prodige de l'informatique, capable d'accéder aux profondeurs du Dark Net - de quoi faire fantasmer le commun des mortels, et, là encore, Hollywood...

"Je ne sais pas comment parler aux gens"

Portrait-robot de notre jeune (anti)-héros donc, qui possède nombre de caractéristiques du hacker (et nerd)-type: l'adaptation au monde du travail et la vie sociale n'ont rien de naturel pour lui. Son boss, plutôt bienveillant à son égard, l'enjoint à ôter son hoodie (costume-type du nerd depuis Mark Zuckerberg) pour être sagement en chemise sur son lieu de travail. Sa meilleure amie, dans la même boîte que lui, tente vaimeent de le convertir au bases de la vie sociale en l'invitant régulièrement aux pots after-work avec d'autres jeunes dans le bar du coin. Souvent, il renonce au moment de franchir la porte du bar. D'ailleurs, Elliot l'avoue: "je ne sais pas comment parler aux gens".

Sa vision de la société est radicale : il n'a pas de page Facebook, qu'il hait, car "les réseaux sociaux gros plan sur un fil Twitter consistent à se spammer les uns les autres avec nos communautés de m***, en se faisant passer pour un fake, sur les réseaux sociaux qui nous volent notre intimité". Steve Jobs, héros des geeks, "s'est fait des millions de dollars sur le dos d'enfants" images d'une keynote de Steve Jobs,.... "C'est pas parce que les Hunger Games nous rendent heureux, mais parce qu'on veut être sous sédatifs. (...) J'emmerde la société!", lâche Elliott à sa psy.

Il y a d'ailleurs des fulgurances dans la série, sous le prisme de la dénonciation de la fausse transparence des réseaux sociaux : à un moment donné (épisode 3), il lâche: "Et si on affichait le code-source pour les gens aussi ? Les gens aimeraient-ils voir?..." Et cette séquence surréaliste où il imagine les employés de son bureau portant des pancartes sont placardés leurs secrets inavouables... Des fulgurances qui rendent la série radicale, en se référant clairement à Fight Club de David Funcher (1999).

Il a une haine certaine des multinationales, de 'Evil Corp', des puissants, qui forment à ses yeux une secte secrète, "un groupe puissant de gens secrètement en train de contrôler le monde".

Il a un secret obsessionnel, une addiction: il hacke tous les gens de son entourage: amis, collègues... Evidemment, il excelle dans le hacking, ce qui lui servira au de Fsociety, allant jusqu'à hacker un parking, à se créer une fausse page Wikipedia pour intègre le siège des serveurs de E Corp, ou encore une prison en piratant à distance le portable t'un flic posté à l'entrée... Parfois pour jouer les justiciers - autre caractéristique de la culture hacker (référence aux Anonymous...), comme menacer l'amant infidèle de sa psy. C'est d'ailleurs pour jouer les justiciers qu'il s'embarquera dans l'aventure Fsociety, pour mettre à genoux 'Evil Corp'. A un moment donné (épisode 3), il fixe le téléspectateur, affirmant "J'ai bien droit à quelques erreurs, je suis sur le point de changer le monde". Avec ce côté noir et blanc propre à tout hacker ( Black hat & White hat), à la fois "gentil" qui veut améliorer la sécurité informatique pour le bien de l'Humanité (car le hacher est souvent idéaliste), et "méchant" qui utilise se compétences à des fins criminelles.

Le hacker, ce rebelle du Dark Net qu'Hollywood adore

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Assurément, le hacker est hype. Un reflet de la société, et d'un certain syndrome de Stockholm auquel semble être en proie l'industrie de l'entertainment US. En novembre 2014, alors que USA Network commandait à Sam Esmail les 10 épisodes de la série, Sony Pictures était victime d'un piratage des mails de ses dirigeants par le collectif Guardians of Peace, dévoilant caprices de stars et blagues de mauvais aloi. Quatre mois plus tôt, les comptes iCloud de dizaines de people étaient hackés par un sale gosse, et les photos de Kate Upton et autres Kirsten Dunst circulaient sur 4chan et Reddit... La série Mr Robot est aussi imprégnée des mouvements comme le Printemps arabe en 2010 - 2011 et le rôle des réseaux sociaux (le réalisateur Sam Esmail est égyptien), Occupy Wall Street en 2011 qui fustige le monde de la finance, ou encore le piratage du site de rencontres extraconjugal Ashley Madison en juillet 2015.

Il y a quelques années encore, le hacker vu par Hollywood était cet ado boutonneux et bidouilleur à lunettes, cantonné à des seconds rôles. Puis il devient un héros, tant dans la société que les médias. Edward Snowden (consacré dans le documentaire Citizenfour, sorti en 2014), est devenu la star intègre des lanceurs d'alerte (une nouvelle race de hackers intègres qui risquent leur vie au nom de la vérité...), comme le plus ambigü Julian Assange. Dans le dernier James Bond, Skyfall, on a vu réapparaître Q (vous savez, l'inventeur) sous les traits d'un jeune geek hacker sexy.

"Black hat, white hat", hacker freak, et cyber justicier

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Le hacker le plus connu est bien sûr Lisbeth Salander (une femme, enfin), personnage central de la saga Millenium (dont le tome 4 cartonne): la punkette gothique sombre, un brin hardcore, passée par la case hôpitaux psychiatriques, aide le journaliste dans son enquête par sa propre investigation en ligne grâce au hacking. Elle aussi, elle a ce côté un peu freak où elle a une difficulté à interagir avec l'autre, et manie donc mieux le clavier que les relations humaines. Comme Elliot de Mr Robot. Ou encore comme Jess dans la série TV dystopique The Code (diffusée par Arte ce printemps), dont on comprendra au fil de la série qu'il est atteint du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme qui serait propre aux nerds.

C'est justement un hacker que Michael Mann a mis en scène dans son dernier polar subtil, Hacker (Blackhat, en VO, sorti en mars 2015), Nicholas Hathaway, un pirate informatique qui purge une peine de prison, et est libéré s'il accepte de collaborer avec le FBI et le gouvernement chinois pour démasquer le coupable d'une attaque informatique contre une centrale nucléaire chinoise... Le héros solitaire est donc confronté à un ennemi virtuel, une nouvelle Mafia numérique qui menace de détruire une centrale. Michael Mann représente comme personne ce nouveau virus virtuel, qui circule dans une multitude de circuits informatiques...

Cela fait longtemps que Hollywood représente le hacker comme justicier masqué, tel un nouveau Batman. Depuis la mythique saga 80s Tron, ou encore Matrix, et bien sûr Guy Fawkes dans V for Vendetta, ce collectif de justiciers - bientôt rattrapé par la réalité, lorsque les Anonymous, au début des années 2000, en viennent revêtir son masque. Masque de justicier grimaçant qui est réapparu dans Mr Robot.

lundi 7 septembre 2015

Hype Cycle 2015: Humanisme digital, véhicules autonomes, IoT

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Hé oui, en cette rentrée (que je vous souhaite délicieuse, et pleine de nouveaux projets), pour se replonger dans le bain technologique, la Hype Cycle 2015 de l'institut Gartner, prise de vue instantanée des technologies et innovations de demain (et après-demain) est toujours parfaite. C'est loin d'être la première fois que je me plie à l'exercice . Cette année, j'en avais réservé la primeur aux lecteurs de Stratégies, avec ce décryptage, mais c'tait la moindre des choses de revenir avec l'édition 2015, entre nous, ici :)

Comme chaque année, on peut être dubitatif sur les nouveaux termes qui apparaissent - novlangue qui sera vite obsolète, ou phénomènes de demain? En tous cas, les prévisions de Gartner se sont souvent avérées fiables. Et j'aime beaucoup leur découpage des cycle des innovations en cinq étapes-clés, par niveau d'attente. Entre la première étape, les technologies naissantes ("technology trigger"), jusqu'à la phase d'industrialisation et d'adoption par le grand public ("plateau of productivity"). Elle permet de cerner les innovations émergentes, et leur degré d'adoption par le grand public et les industries.

"Humanisme digital" en 2015

Cette année, "People-literate technology", "brain-computer interface", ou encore "affective computing" figurent dans les expressions futuristes tout juste apparues. L'année dernière, c'était évidemment l'internet des objets ("internet of things"), les technologies de questions-réponses en langage naturel ("natural-language question answering"), ainsi que les interfaces utilisateur ("wereable user interface") qui étaient au sommet. Cette année, Gartner croit en l'émergence d'un "humanisme digital"– la notion selon laquelle les hommes sont au centre des innovations", souligne Gartner. Avec donc l'apparition de "people literate technology" et de "citizen data science".

Pour 2015, Gartner confirme l’émergence des véhicules autonomes ("autonomous véhicules"), qu'il place au pic des "attentes démesurées" ("inflated expectations"): il prévoit que le véhicule autopiloté arrivera à maturité d’ici 5 à 10 ans, pour atteindre les 250 millions de véhicules connectés dès 2020. De fait, les projets affluent: la navette autopilotée française Navya, l’automobile sans conducteur de Google, le projet Titan de voiture autopilotée d’Apple, le projet Renault Next Two...

Sans surprise, les "attentes démesurées" sont aussi grandes pour tout ce qui tourne autour de l’internet des objets, avec 25 milliards d’objets connectés (8) prévus dans le monde en 2020: les "wereables", les solutions de maison connectée ("IoT platforms", "connected home"), avec "des solutions et plateformes portées par des nouveaux fournisseurs de solutions, et des constructeurs".

Gartner confirme aussi l’émergence, comme en 2014, de services autour des assistants vocaux intelligents ("virtual personnal assistants") , dans le sillage de Siri d’Apple, dont les services de "speech to speech translation". De fait, depuis, Facebook a annoncé travailler sur un système d'assistant vocal.

On remarque aussi la maturité de l’analytique en libre service, de la traduction simultanée et du machine learning, qui sont susceptibles d’atteindre le plateau de la productivité d’ici 2 à 5 ans.

RIP le social co-bowsing, le social TV...

En revanche, preuve que les promesses technologiques peuvent vite s'éteindre, on voit la disparition du social co-browsing (collaboration étendue), des mobile virtual worlds (services mobiles et postes de travail nomade), ou encore... la social TV (portée porté par Twitter, un temps !), qui faisaient partie de ces technologies émergentes à fort potentiel, encore dans le Hype Cycle 2013.

RIP aussi le Big Data, déjà proche des désillusions l’année dernière, qui n'est plus une technologie en tant que telle, les grands volumes de données étant devenus une composante essentielle de nombre de technologies émergentes.

dimanche 26 juillet 2015

Bonnes vacances !

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Mexique, août 2008 / Capucine Cousin, Miscellanees.net

Il est temps pour moi de m'arracher à cette Toile virtuelle pour quelques temps, pour partir loiiiin, à l'écart de toute connexion. Bonnes vacances si vous avez la chance de partir, et avant tout, bel été !

Unfollowez responsable !

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Capture d'écran page Unfollow responsable / Capucine Cousin Miscellanees.net

Comment unfollower quelqu'un poliment sur Twitter ? (et même sur les autres réseaux sociaux). Et par extension, quelles règles de politesse s'appliquent sur un tel réseau social, lorsque l'on décide de prendre virtuellement congé de quelqu'un ? Il y a cette initiative un poil second degré, drôle, et tout à fait bienvenue, que je viens de repérer via Twitter (logique). Trois utilisateurs patentés de Twitter, @MVCDLM, @VChabrette et @Deraw_eu, on créé un "Formulaire d'unfollow", disponible sur un site dédié.

Le principe : sur le site unfollow-responsable.fr, une fois inscrite l'adresse @ de la personne que vous avez décidé de ne plus suivre sur Twitter, vous cochez une des cases, où du même coup, vous expliquez votre choix. Là, les formules sont imprégnées d'humour et de diplomatie, mais dans les faits, vous vous mouillez en justifiant et assumant votre choix (entre l'unfollow pour cause d'humour lourd, d'attention whore, d'absence de follow-back... Une manière de responsabiliser le twittos. Après, vous le signez et vous devez attendre la décision de la personne concernée. Si elle accepte, elle disparaît de vos abonnements. Si elle refuse, eh bien...

Netiquette

L'intérêt est que cette initiative met en relief la nouvelle Netiquette, les règles de politesse propres à Twitter apparues implicitement au fil des années - il faut se rappeler que Twitter est devenu réellement populaire (notamment chez les médias) avec l'affaire DSK, en mai 2011.

Est donc considéré comme impoli, notamment, l'"humour en déclin", l'attention-whore, la "lourdeur intensive", et l'absence de follow-back. Pour moi ce dernier point est discutable: je ne me formalise pas si des gens que que je suis ne me suivent pas. A mes yeux, il y a plus une dimension pratique, de "veille media", dans les gens que je choisi de suivre sur Twitter - je me constitue mon fil de veille, d'actus en continu personnalisé en choisissant de suivre certaines personnes sur Twitter, selon le type d'infos qu'elles y partagent. Même s'il y a aussi une dimension personnelle, affective: selon ce critère, je suivrai des proches, des amis, des collègues... En revanche, est-ce que je suivrai les gens que je n'apprécie pas dans la vraie vie ?

En tous cas, ce formulaire implique une sorte de formalisation des relations virtuelles sur Twitter: après tout, retweeter quelqu'un, "liker" se propos, le citer est aussi un facteur de popularité (tout comme jadis, le mentionner en Follow Friday). Mais en l'état actuel des choses, les personnes unfollowent en douce, sans explication, souvent au gré des tris effectués de temps en temps (surtout lorsqu'on s'aperçoit que son fil Twitter devient surchargé). Là, cela permet aux personnes unfollowées de comprendre pourquoi.

dimanche 19 juillet 2015

Work with sounds: et si des sons pouvaient disparaître de notre mémoire ?

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Pour le plaisir... Revoir le clip officiel de "Money" (Pink Floyd, The Dark Side Of The Moon, 1974)

C'est un de ces sons qui nous est incroyablement familiers, qui, en quelques secondes, fait jaillir une flopée de souvenirs, parfois lointains, embués. Dans "Money", le tube de Pink Floyd de 1974, les premiers accords de guitare se mêlent à des bruits de pièces de monnaie, et à celui d'une caisse enregistreuse.

Et si la caisse enregistreuse était amenée à disparaître, au profit d'une caisse informatisée ? Du coup, le son caractéristique, unique, qui y est rattaché pourrait disparaître lui aussi. Ce sont une multitude de sons liés à des machines, des usages quotidiens, qui sont en voie de disparition, car remplacés peu à peu par leurs pendants plus modernes. Des sons qui sont comme une Madeleine de Proust, derniers témoins d'une époque révolue (attention aux bouffées de nostalgie...), mais aussi à des gestes, des usages qui témoignent d'un quotidien tel qu'il était à une certaine époque. Et d'industries, des appareils voués à disparaître, à l'ère des progrès technologiques accélérés et de l'obsolescence programmée.

Il y a aussi le cliquetis d'une machine à écrire (appareil bientôt en voie de disparition), le son de la 2 Chevaux qui démarre, de la machine à café, de la craie qui crisse sur le tableau noir (en voie de disparition, au profit du TNI - Tableau Numérique Interactif, me souffle un collègue jeune papa), avec lequel me revient immédiatement en tête cette petite angoisse de la rentrée, le mal de ventre, l'odeur de la colle en bâtonnets Cléopâtre (et son odeur d'amande)... Ou encore ces petits "bip bips" aigus, le son de la connexion internet ADSL en 512 k...

Un paysage sonore de l'Europe industrielle

Tous des sons en voie de disparition qui vont bientôt être archivés, pour empêcher qu'ils disparaissent définitivement – et pour permettre aux générations futures de les connaître. C'est l'objectif du projet européen Work with sound (WWS), qui s'est donné pour mission de les collecter, les enregistrer, et les archiver, comme l'explique le site Archimag, repéré par Le Monde.

L'objectif: "recréer un paysage sonore de l'Europe industrielle", depuis le début du XIXe siècle, période de la première Révolution industrielle Six musées européens (de Pologne, Suède, Belgique, Finlande, Allemagne et de Slovénie) participent au projet depuis septembre 2013, financé avec l'Union européenne.

Quand on se ballade sur le site de WWS, il est conçu comme une véritable bibliothèque sonore. Déjà 400 sons, de quelques secondes à une minute, récoltés par des bibliothèques y sont minutieusement classés comme des livres, par thème (agriculture, enseignement, travaux manuels, automobiles, entertainment, pêche - sic) et par année. ont déjà été récoltés par les musées, documentés (objet, lieu, enregistrement) et illustrés d'une vidéo avant d'être classés par thèmes puis archivés dans une banque de données. J'adore ce crépitement de feu, ce vieux téléphone (que tente de reproduire une des sonneries standard de l'iPhone), le son du démarrage du Macintosh SE/30... Work with sounds ambitionne d'en récolter jusqu'à 600.

Les sons, sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0) sont librement téléchargeables et libres d'utilisation. On a un peu oublié les licences CC, très en vogue au début des années 2000 (j'en parlais par exemple ici et ), or c'est une vraie alternative au copyright. C'est même une des versions les plus souples de la licence CC qui a été retenue ici, qui permet des usages commerciaux.

Imaginez les usages possibles autour d'un tel projet: au-delà de son intérêt en terme de sauvegarde du patrimoine, chacun pourra enrichir sa playlist de sons du passé. Mais aussi pour la musique (à la manière des Pink Floyd), pour les ingénieurs du son en jeux vidéos, en télé, en cinéma, en publicité... Cet archivage immatériel est aussi important que l'archivage de photos, de textes, et même de sites web. Une mission pour la BNF et l'INA ?

dimanche 5 juillet 2015

L'e-cinéma, nouvelle forme de consommation des films ?

C'est un aimable divertissement, ce genre de film que l'on regarderait lors d'une soirée loose en zappant distraitement, ou alors le sacro-saint "film du dimanche soir", que l'on daigne précisément regarder à ce moment-là à la télé, après l’avoir sciemment ignoré lors de sa sortie en salle. Car il ne nous semblait pas "digne" de l'acquisition d'un billet de cinéma. Un incroyable talent, dernier film de David Frankel (Le diable s'habille en Prada, Marley et moi...), que j'ai donc regardé pour vous, chers lecteurs ;), raconte l'histoire (vraie) d'un certain Paul Potts (interprété par James Corden), sympathique et maladroit vendeur de téléphone portables de son état, dans la ville de Port Talbot, qui va trouver sa destinée grâce à sa voix exceptionnelle, devenant le premier gagnant de l'émission de téléréalité britannique «Britain’s Got Talent». Bref, un "feel good movie" inspiré d'une success story comme les adooorent les anglo-saxons, et qui surfe sur la vogue des émissions de télé-réalité musicales (coucou La Star Ac', The Voice, Nouvelle Star, et consorts). La présence d'acteurs britanniques renommés dans de seconds rôles (tels Colm Meaney, Mackenzie Crook) lui permet de se situer juste au-dessus du niveau du film "acceptable".

"Un incroyable talent", premier long-métrage programmé sciemment en VoD

Mais la particularité, la nouveauté réside dans son mode de distribution, et par conséquent de diffusion. Depuis ce vendredi 3 juillet 20 heures, il est distribué sur la quasi-totalité des services de vidéo à la demande (Filmo TV, iTunes, MyTF1VOD, Club vidéo SFR, Google Play, Orange, Pluzz Vad de France Télévisions...). Les créateurs de ce long-métrage ont gentiment ignoré la traditionnelle sortie au cinéma du mercredi matin.

Explication: son distributeur en France, Wild Bunch (dénicheur de talents, qui a notamment distribué Quentin Tarantino depuis Reservoir Dogs), a choisi volontairement de le sortir directement sur la plupart des plateformes de vidéo à la demande, et des terminaux OTT ("over the top" dans le jargon, comprenez mode de distribution de contenus via internet, sans intermédiaire, par les fournisseurs d'accès internet - sur TV connectées, ordinateurs, consoles etc.). Il est donc disponible en ligne depuis vendredi soir, pour 6,99 euros.

Il ne s'agit même pas du purgatoire réservé aux nanars ou films aux piètres performances dans leur pays d'origine, qui les condamnent à sortir directement en DVD (et jadis en cassette VHS). C'est un choix de distribution d'un nouveau genre: bienvenue dans l'ère du "e-cinéma". Mais derrière cette appellation au vernis d'innovation rassurant, sur le fond, le principe est assumé : zapper la sortie traditionnelle sur grand écran, et proposer un nouveau film directement au foyer des consommateurs téléspectateurs.

Wild Bunch s'est carrément doté d'une filière dédiée, Wild Side, qui gère donc les sorties e-cinéma. Et il compte sortir avec celle-ci, créée il y a quelques mois (comme le révélait alors Le Monde dans cet article), au moins cinq films par an.

Abel Ferrara en e-cinéma

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Certes, ce nouveau mode de distribution avait déjà été éprouvé par Wild Bunch pour la sortie de Welcome to New York d'Abel Ferrara, en mai 2014. Mais le contexte était alors très différent: par son sujet même, par sa (piètre) qualité, et son accueil pour le moins mitigé à Cannes en mai 2014, et surtout son mode de financement original, a poussé Wild Bunch à opter pour la VoD. A l'origine, aucune chaîne de télévision française n’avait voulu financer le film (qui avait pour inconvénient, pour elles, malgré la présence de la star Gérard Depardieu, de toucher à DSK), offrant du coup à Wild Bunch une liberté absolue sur la diffusion du film ("les chaînes de télévision, en échange de leur financement, demandent à disposer d'une fenêtre de diffusion exclusive", rappelait alors BFMTV.com). D'ailleurs, le bouche à oreille aidant (le fameux goût du scandale...), le film avait alors décroché 200 000 commandes.

Avec Un incroyable talent, Wild Bunch assume (et crédibilise) totalement l'utilisation de cette nouvelle "filière": il distribue par ce biais un blockbuster peu risqué, qui aurait probablement fait une carrière honorable sur grand écran.

Autre preuve qu'il assume, il a accompagné sa "sortie" d'une mécanique promotionnelle similaire à celle d'un film "classique": avant-premières pour la presse spécialisée, équipes ayant fait le déplacement à Paris pour accorder des interviews (campagne affichage ? ) Atout incroyable dans cette machine promo face au cinéma old school, l'e-cinéma a la droit de faire de la publicité à la télévision

Nouvelle forme de consommation du cinéma

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Reste à voir si cette nouvelle forme de consommation du cinéma va s'imposer dans les usages. Le modèle est le suivant: on paie 6,99 euros sur une des plateformes, pour "louer" le film pour une durée de 48 heures (comme naguère, une cassette vidéo ou un DVD chez son loueur favori, donc), que l'on regarde à sa guise, d'une traite ou pas, sur un écran (téléviseur, ordinateur...) chez soi. Le film reste diffusé en exclusivité pendant 6 semaines.

Le grand public est-il prêt à débourser 6,99 euros pour un film qu'il "loue" pour 48 heures ? Rappelons que bon nombre ont pris l'habitude de regarder une multitude de films et de séries chez eux pour 7 euros par mois (l'offre de base de Netflix), ou carrément sans rien payer (coucou le piratage et les offres illégales), prenant l'habitude de se "goinfrer" de cette multitude de contenus culturels (comme j'en parlais dans ce billet). Et si un billet de cinéma coûte en théorie autour de 10 euros (hors de prix, je vous l'accorde), la plupart des spectateurs déboursent en moyenne 4,50 euro par ticket de cinéma (entre les pass illimités, les pass 5 films, les chèque-cinéma fournis par tous les comités d'entreprise...). Et rien ne remplacera la sortie au cinéma, au sein d'un public, le cérémonial, le plaisir de l'écran noir avant (et du cônes en début de séance l'été... Enfin ça, c'est un de mes plaisirs de cinéphile :)

Mais l'e-cinéma pourrait vite s'imposer comme autre circuit de distribution : il est beaucoup moins cher que le réseau de salles de cinéma, pour un public-cible bien plus large (80% des foyers français ont par exemple potentiellement accès à Un incroyable talent). D'autant plus que les ménages français sont désormais (sur) équipés en téléviseurs HD et autres tablettes. Autre atout, il donnerait une chance de succès à nombre de films alternatifs et/ou à petit budget, n'ayant pas les moyens de "monter" en salle. Alors que le réseau de salles traditionnelles est saturé, avec en moyenne une dizaine de sorties de films par semaine. Accessoirement, l'e-cinéma permet aux distributeurs de contourner gentiment la chronologie des médias, (pour l'instant) inaliénable en France, soit laisser passer quatre mois entre les sorties en salles et en VoD.

TF1 eCinema... Et l'ombre de Netflix

Une chose est sûre, Wild Bunch n'est pas le seul. Le géant TF1 s'y met aussi. Le 1er mai, TF1 Vidéo lançait son offre eCinema , avec Son of a Gun (avec Ewan McGregor), puis le 3 juillet Everly (avec Salma Hayek). Il promet au second semestre des titres comme Momentum (avec Olga Kurylenko et Morgan Freeman), ou encore MI-5 Le film (avec Kit Harrington).

Tout comme Netflix, arrivé en France de manière fracassante avec son offre de SVoD en septembre dernier. A sa manière: il propose des séries exclusives de haut niveau, produites par -lui-même, et signées de cinéastes de renom (dernière en date, Sense8, série de science-fiction des Waschowski) , mais aussi des films qui ne sortiront jamais en salles (The Disappearance of Eleanor Rigby, ou encore St. Vincent de Theodore Melfi, une comédie avec Bill Murray et Melissa McCarthy). Ça y est, une brèche est bien ouverte.

dimanche 14 juin 2015

"Implant party": une puce NFC sous la peau

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Awa, première "implantée" / Photo Capucine cousin

Elle a tenu à rester anonyme devant les quelques journalistes venus ce samedi soir, précisant tout juste qu'elle travaille "dans le numérique". Pour elle, se faire poser un plant sous-cutané c'est "expérimenter, comme tester un nouveau logiciel ou une appli mobile. Je pourrai le retirer comme je retirer une appli". Elle s'est portée volontaire sans hésitation. Lors de la courte opération, en quelques secondes sous l’œil du public de l'amphithéâtre, elle n'a pu s'empêcher de dégainer son smartphone et de prendre quelques photos avec sa main droite restée libre. La jeune femme, Awa, 24 ans, a été la première en France a avoir une implantation sous la peau d'une puce NFC. "It's in !Call me a cyborg now ! ", tweetait-elle quelques minutes plus tard, en plaisantant. A moitié.

Samedi 13 juin au soir, l'auditorium de la Gaité Lyrique à Paris, dans le cadre de Futur en Seine, un festival de quatre jours dédié au numérique, accueillait la première édition française de l'Implant Party. Un rassemblement au cours duquel des participants volontaires se sont fait greffer sous la peau des puces électroniques minuscules.

Puce NFC sous la peau

L'opération ne prend que quelques secondes : après une désinfection minutieuse du bras, Urd, perceur professionnel, injecte avec une sorte de grosse seringue une puce NFC de la taille d'un grain de riz. L'injection, sous la peau, se fait sur le dos la main, entre le pouce et l'index. La décision n'a pas été forcément mûrement réfléchie, à voir la foule compacte qui se presse pour se faire "implanter" sitôt la conférence-débat achevée. Tout juste les participants ont-ils signé obligatoirement, auparavant, un "Contrat de transplantation", pièce d'identité à l'appui, par lequel l'association suédoise se dégage, au passage, de tout risque de poursuites en cas d'effets indésirables (j'y reviendrai plus bas). Mais à la clé, il y a cette promesse vertigineuse: une puce qui leur permettra d'ouvrir leur parking, leur porte d'entrée, de se "badger" au bureau, de remplacer les cartes de visite, cartes de fidélité, un jour les cartes d'identité...

Ces fameux implants sont donc des puces NFC (ou puces RFID), comme celles des passeports ou des cartes de crédit ou celles implantées sous la peau de nos animaux de compagnie. Concrètement, la norme NFC (Communication en champ proche), une technologie de communication sans contact de courte portée, permet à deux périphériques de communiquer entre eux sans-fil. La plupart des smartphones dernière génération en sont aujourd'hui équipés sous la forme d'une puce, tout comme certaines cartes de transport ou moyens de paiement.

Alors, vous imaginez les perspectives, à partir du smartphone... Concrètement, il suffira d’approcher sa main d'un smartphone ou de tout appareil doté d'une puce NFC pour lire les données contenues sur sa puce. Sans compter les usages que cela promet avec les objets connectés, pour ceux qui seront aussi sous la norme NFC.

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Les différentes cartes que l'activiste Hannes Sjoblad a concentrées sur sa puce sous-cutanée.

A l'origine du projet, Bionyfiken. L'association suédoise a été créée en ligne l'année dernière, "par un groupe de personnes intéressées par le biohacking. Nous nous sommes inspirés d'initiatives comme La Paillaise à Paris et BioCurious en Californie. Nous comptons à peu près 200 membres", me précisait samedi Hannes Sjoblad, son fondateur, lors d'une interview.

Des "implant parties" qui se sont multipliées en Suède depuis octobre dernier, un peu à la manière des Botox parties qui ont fleuri en Floride au début des années 2000. L'association revendique avoir "implanté" 700 personnes en Suède. Ils en ont organisé aussi au Danemark, aux Etats-Unis, et au Mexique.

Pour les activistes suédois à l'origine de cette soirée particulière, un impératif : dédramatiser, banaliser cette pratique. "C'est dans la lignée du tatouage, qui existe depuis des millénaires, et permettait d'identifier des personnes, et du piercing. (..) La puce RFID combinée au piercing aboutit au biohacking", résume Hannes Sjoblad lors de la conférence-débat qui suit la première implantation publique.

"On transporte beaucoup de choses dans nos poches: clés, smartphone, portefeuille... Et on a une multitude de mots de passe que l'on n'est pas adaptés à mémoriser", poursuit Hannes Sjoblad. Avec cette photo, il montre la multitude de cartes (de visites, de fidélité..) et clés qu'il a déjà intégrées dans sa propre puce sous-cutanée.

Et là surgit le mythe : ouvrir sa porte, prendre le métro, déverrouiller son téléphone, s'identifier à l'entrée du bureau, faire un paiement, transférer ses datas santé ou d'identité... Le tout centralisé dans une seule puce électronique implantée dans sa main : est-ce que cela sera bientôt possible ? Jean, architecte informatique, tout juste "implanté", programme déjà sa puce depuis son smartphone: il rentre l'identifiant unique (une suite de chiffres) de sa puce, son adresse, qui permettra à quiconque scanner sa puce d'être redirigé vers son profil Linkedin. Pour lui, l'idée est de pouvoir communiquer avec des objets différemment, être "un explorateur", explique-t-il aux médias sur place. Lui aussi rêve de pouvoir "scanner des clés ou des cartes de visite" avec son mobile.

De fait, l'objectif pour l'association est de faire tester, expérimenter ces puces sous-cutanées. "On veut explorer cette technologie, avec une base de volontaires, avant que les grosses firmes "telles que Microsoft ou Apple) ne se lancent", précise Hannes Sjoblad.

Autre argument des tenants de cette technologie, ses données sont anonymisées et non-traçables, contrairement à celles d'un smartphone : "on met les données que l'on veut sur sa puce, et l'on n'est pas obligés de mettre son nom", poursuit le militant.

Interfaces hommes-machines, dépasser les limites de l'humain

Alors évidemment, on effleure là le mythe de l'homme augmenté, que j'évoquais notamment ici, qui acquiert de nouveaux sens, de nouvelles capacités, par des composants artificiels. Ses prémices ? "L'implant est une interface simple entre le corps et la technologie. (...) Cela s'inscrit dans la simplification des interfaces entre les humains et les machines", poursuit Hannes Sjoblad, qui est par ailleurs membre de la Singularity University, proche des idées du transhumanisme.

Cela se rapproche aussi du biohacking et du body hacking, qui consiste à transformer le corps humain en faisant appel à la technologie, grâce à des composants artificiels que l'on implante dans le corps, que pratiquent des bidouilleurs militants d'un nouveau genre. Ce dont parlait très bien Cyril Fiévet dans Body hacking (ed. Fyp, 2012), que je chroniquais dans ce billet. Une pratique presque politique : au nom de la liberté individuelle et du droit à disposer de son corps, une poignée d'individus entreprennent sur leur corps des modifications physiques parfois radicales. Passant outre, du même coup, l'intermédiaire classique, l'autorité scientifique. Pour ces body hackers, l'idée-clé est bien celle de modifier son corps pour dépasser les limites de l'humain, comme Cyril Fievet l'a relevé à longueur de témoignages sur le forum Biohack.me.

Ethique et transhumanisme

D’ailleurs, les biohackers mêlent "des scientifiques, des hackers, des activistes transgenre, des artistes du body art, des DIY-enthusiasts. Pour moi, nous devrions considérer cos corps comme une plateforme. Cela peut sûrement être vu comme un point de départ transhumaniste. Le transhumanisme est pour moi moins une philosophie qu'un insight : bien ou pas, nous changeons déjà nos corps et nos esprits de manière massive avec les technologies", me confiait Hannes Sjoblad.

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Contrat d'implantation / Capucine Cousin

Mais cette pratique naissante pose plusieurs questions inédites d'éthique et de sécurité. Quelle régulation? Quelles limites poser à ces pratiques? Et en termes de santé, quid des risques d'allergie (cf les nombreux cas d'allergies aux boucles d'oreille fantaisie chez les femmes), de réactions sous-cutanées, de rejet?... Avant l'"implant party", les participants aux festivités ne doivent pas dégainer leur carnet de santé ou leurs antécédents de santé. Tout juste, pour se dégager de risques juridiques, l'association Body R-Evolution a monté un "contrat d'implantation", dont plusieurs parties rassemblent à celle d'un contrat de tatouage ou de piercing.

En le lisant dans les détails, on constate que le futur implanté confirme "avoir été informé des risques éventuels de rejet de l'implant, d'infection, d'allergie à un produit utilisé, etc". Il est censé se rendre "chez un professionnel" (un des pierceurs qui l'a implanté) pour le suivi de la cicatrisation, et bien sûr "être d'accord avec la démarche de l'implantation dans son ensemble"''.

Pour retirer son implant, il pourra se rendre chez un pierceur. Le pierceur Urd me montrait qu'il reste en effet à la surface de la peau, en faisant rouler sa minuscule puce sous la peau sur son poignet.

Ce n'est que le début. L'association suédoise inaugurait il y a quelques jours dans le Makerspace de Stockholm son biohackerlab.

mercredi 3 juin 2015

"Ex machina" : conscience artificielle

Le film s'ouvre sur une brève scène très quotidienne, et pourtant déjà un peu irréelle, qui nous situe dans un futur proche. Un jeune homme rivé à son écran d'ordinateur, qui semble être dans un immense open space, entouré de vitres et de miroirs - miroirs qui prendront leur importance par la suite. Un message s'affiche sur son écran, "Vous avez gagné à la loterie". Grand sourire de joie, toutes les "micro-expressions" de son visage semblent passées instantanément au crible par une caméra, un oeil de robot (comme dans Terminator, vous voyez...).

A la scène suivante, on comprend vite quel gros lot ce jeune employé a remporté: une semaine dans la maison futuriste, perdue au milieu del a montagne, du big boss de la multinationale pour laquelle il travaille. Bluebook, qui doit sa fortune à son moteur de recherche, pieuvre qui détient "94% des résultats de recherches dans le monde" - cela ne vous rappelle rien ? Ce milliardaire, Nathan Bateman, qui doit sa fortune aux technologies donc, n'est pas sans rappeler certains people tech de la Silicon Valley.

En guise de semaine de vacances, le jeune développeur, Caleb, va mener un test de Turing grandeur nature sur un robot conçu par Nathan (son boss), sur plusieurs jours, ou plutôt en plusieurs "sessions", qui rythme le film vers une escalade quasi-ineluctable (attention, *spoilers* en fin de billet). Comment a été conçu cet androïde? "J'ai capté une multitude de micro-expressions faciales d'humains sur leurs smartphones", assure Nathan, son concepteur.

Ex Machina, film sorti ce mercredi 3 juin, que l'on doit au réalisateur britannique Alex Garland, met donc en scène un jeune (et innocent ?) développeur avec son patron, sorte d'apprenti Victor Frankenstein du futur, et un robot humanoïde (ou plutôt ginoïde) doté d'intelligence artificielle. C'est "la plus grande invention scientifique", il développe une intelligence artificielle. Ava sera-t-elle assez "humaine" pour que Caleb en tombe amoureux? Et l'inverse? L'obscur du désir revêt les traits de l’actrice suédoise Alicia Vikander, dans un corps de robot.

Une intrigue qui rappelle celle du film Her de Spike Jonze, sorti en janvier 2014, où un écrivain esseulé, dans un futur proche, tombait amoureux de l'assistant goal de son smartphone, accompagné de la voix éraillée de Scarlett Johansson.

Mais Ex Machina va un cran plus loin. Her mettait en scène un robot, un assistant virtuel qui adopte des comportements humains (séduction, scènes de jalousie...). La série suédoise Real Humans (que j'ai chroniquée ici et ), des hublots (robots-humains,), dont certains rêvent à des comportements humains: se mettre en couple (entre eux ou avec un humain), se marier, avoir des enfants...

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Dans Ex Machina, l'androïde, qui répond au doux nom d'Ava, a certes une forme humanoïde, mais son concepteur lui a volontairement laissé une apparence en partie robotique: si son visage imite à la perfection un visage humain émouvant (la scène où elle observe sur un mur un masque qui reproduit son visage placé à côté de masques africains est troublante), son corps transparent laisse clairement apparaître les parties métalliques et les rouages. C'est une sorte de Metropolis, déjà une femme fatale robot de 1927... Et pourtant, malgré cette apparente physique robotique, où seule le visage est à apparence humaine (et expressif), l'"élève" va tomber amoureux d'elle...

Prise de conscience de soi

Avec ce film d'anticipation qui vire au techno-thriller (dont l'évolution de l'intrigue sera discutable, mais je ne vais pas tout dévoiler ici), Alex Garland s'intéresse à sujet de recherches naissant, mais aussi de plus en plus prisé par la science-fiction ces dernières années, avec cette question : les robots peuvent-ils être dotés d'émotion ? Va-t-on pousser la finesse technologique à un point tel que l'intelligence artificielle ira un jour un cran plus loin, en "conscience artificielle" ? Pourra-t-on un jour épouser un robot? Bienvenue dans la Singularité...

C'est ce que suggère le film, lorsque le maître Nathan parle à son élève , très naturellement, de robots dotés de "conscience artificielle". "Conscience", ce qui distinguera un jour les robots actuels comme le gentil Nao d'Aldebaran, dépendants du programme défini par leurs concepteurs, de ceux de l’ère de l’intelligence artificielle où ils "penseront" par eux-mêmes. Et pourront dépasser l'homme? Eternel fantasme des films de SF, comme Terminator...

Au fil des sept sessions, l'élève Caleb s'improvise maître et mène le test de Turing (pour mémoire, une méthode de test d’intelligence artificielle, fondée sur la faculté d’imiter la conversation humaine) auprès de l'androïde censé être encore "modelable". Les règles du jeu: "Le challenge est de te montrer qu'elle est un robot et de vérifier si pour toi elle a une conscience", précise le maître.

Les miroirs deviennent eux-mêmes un élément troublant de la mise en scène: Caleb s'y mire par moments en semblant se demander s'il est vraiment humain, quand l'humanoïde s'y (ad)mire en semblant *prendre conscience* d'elle-même. Comme un humain. Dans cette maison, en fait un bunker de R&D, tout se déroule à huis-clos, sous l'oeil des multiples caméras de vidéosurveillance.

Pourtant, le robot parvient assez rapidement à inverser la tendance : c'est lui qui pose les questions, déstabilisant l'humain, se lançant même à le séduire ("Veux-tu être mon ami? Ce sera possible?". "Tu m'accompagneras?". "Est-ce que tu aimerais être avec moi?"...). Elle revêt des vêtements féminins, une perruque, pour imiter au plus près l'apparence humaine. Au point qu'il demande à son boss, "L'as-tu programmée pour me séduire?".

C'est bien là le vrai sujet qui intéresse le réalisateur. Le dialogue maître-élève tourne au début autour du degré de développement et de perfectibilité de ce système d'intelligence artificielle (où l'on découvre - parenthèse scientifique - que son concepteur a opté pour une IA stochastique, aléatoire, plutôt que déterministe).

Mais très vite, encouragé en un sens par le maître, l'élève se laisser manoeuvrer par le robot, qui parvient à prendre la main sur la conversation, l'obliger à répondre à ses questions ("Si tu mens, je le saurai")... (petit spoiler) On découvrira ensuite que le maître a mené son propre test: la capacité de sa "créature" à manipuler, manoeuvrer, parvenir à son objectif. Car elle a cette terreur presque humaine: être débranchée par son concepteur.

Et donc: pourra-t-on un jour ressentir des émotions pour un robot, qui saurait faire preuve d'une capacité à anticiper nos attentes, d'une empathie "surhumaine"? Le film met en scène la question, de manière moins métaphysique et magistrale que Her. La scène finale (non, nous ne dévoilerons pas tout), où l'androïde a accompli son rêve (mais un robot a-t-il des rêves, des aspirations? Ou des stratégies?), et voit son ombre se projeter, est glaçante.

mercredi 27 mai 2015

A qui appartiennent vos photos sur Instagram ?

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Il y avait longtemps que je ne vous avais pas parlé photo ici... L'actualité qui m'a interpellée cette semaine est intéressante car, derrière le scandale arty un rien absurde, se mêlent des questions inédites d'usages autour d'un des réseaux sociaux les plus hype (Instagram), racheté en 2012 à prix d'or par Facebook, qui doit son succès à ses photos faussement vintage, le principe du droit d'auteur foulé aux pieds, la surenchère des prix, et même le vol. Et cette question de fond : les photos que vous partagez sur les réseaux sociaux vous appartiennent-elles vraiment ?

Cela a fait scandale il y a quelques jours, bien au-delà du petit milieu arty new-yorkais, et même de la bulle des réseaux sociaux. L'artiste américain Richard Prince a organisé une exposition de photographies, à la Gagosian Gallery de New York, qui s'est tenue de septembre à octobre 2014. Mais pas n'importe lesquelles : des photos qu'il avait sélectionnées sur Instagram, et dûment retouchées à sa sauce. Avant de les revendre, au prix fort. Imaginez : 38 clichés Instagram ont été présentés à la Gagosian Gallery, et se sont ainsi écoulés aux alentours de 100 000 $ pièce. Jolie flambée des prix.

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Il y a quelques jours, on apprenait ainsi qu'il avait vendu pour 90 000 dollars un portrait de femme, Doe Deere, créatrice d'une marque de cosmétiques. Laquelle a fait savoir la semaine dernière - sur Instagram - sa stupéfaction (on peut la comprendre) en voyant son portrait vendu pour cette somme plutôt coquette. Une photo qu'elle avait vue placardée sur les murs de la galerie, sans que l'artiste ne lui ait demandé au préalable son accord. Pour autant, elle n'a aucunement déposer plainte.

Au fil des clichés, on voit souvent des femmes dénudées. Pour attirer le chaland, l'artiste aussi avait sélectionné autant des photos de people (telle Kate Moss, Pamela Anderson), de personnes influentes, et d'illustres inconnus. Il glisse des commentaires volontiers grivois, et même carrément sexistes, comme l'a pointé Artnet.

La méthode de Richard Prince : sélectionner une photo dans le "feed" de son compte Instagram, l'agrémenter de ses commentaires (sa propre légende de ladite photo, en quelque sorte), faire une capture d'écran, et l'envoyer par mail à un assistant. Le document sera ensuite recadré, agrandi, pour un tirage de 1,20 m sur 1,65 m, puis imprimé en bonne définition avant d'être accroché au mur. Comme une oeuvre d'art ?

Flambée des prix, goût du scandale

Assurément, l'artiste américain a monté son "coup" avec un art assumé du scandale, et s'est offert un joli coup de com'. Et il foule gentiment des pieds le marché - de plus en plus juteux - de la vente de photos de collection. Dans les plus grandes maisons de ventes aux enchères, telles Sotheby's, les stars de la photo classique, tels Eugene Smith, Robert Capa, Marc Riboud, Sebastião Salgado, ou plus à la mode, un Richard Avedon, affichent des prix qui plafonnent à 10 000 $.

Mais Richard Prince soulève ainsi d'abyssales questions. Un tirage papier d'une photo dégotée sur le Net, est-ce une oeuvre d'art ? Est-ce un art reflet de son époque, une mise en abyme critique de ce site de partage de photos qui repose en partie sur le culte de l'ego à travers l'auto-portrait ? Est-ce du plagiat ? Des oeuvres détournées ? Et surtout, peut-on piocher à sa guise des photos d'inconnus sur les réseaux sociaux pour en faire oeuvre commerciale ?

Propriété intellectuelle

A qui appartiennent ces photos nouvelle génération ? Certes, elles sont mises à disposition de tous sur des réseaux sociaux, mais ne sont-elles pas protégés par le droit d'auteur ou le copyright ? In fine, les clichés que vous prenez et que vous partagez sur Instagram, ou même Facebook ou Twitter, vous appartiennent-ils ? Pas si sûr... Il y avait eu en 2010 (oui, il y a longtemps...) ce précédent, à propos d'une photo récupérée par l'AFP sur Twitter.

Il faut y voir aussi une remise en cause radicale et inédite de la propriété intellectuelle, dont témoigne le cas Doe Deere.

Encore plus sujet à caution, le fait qu'il fasse commerce de ces clichés Instagram. Par le simple fait qu'il les commente et les tire sur papier, ces clichés instagram deviennent-ils des oeuvres d'art ? Le malaise, le sentiment d'impudeur absolue et d'opportunisme tient aussi au fait qu'il vend ces "œuvres". Les 38 clichés Instagram qui ont été présentés à la Gagosian Gallery se sont ainsi arrachés pour des prix disproportionnés (le goût du scandale aurait-il créé une explosion des prix ?). Sans qu'un seul centime ne soit reversé aux auteurs de ces photos.

dimanche 26 avril 2015

La leçon de cinéma de Matthew Weiner

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J'ai eu la chance d'assister, lundi 20 avril, lors du festival Series Mania, qui se tenait au Forum des images, à une conférence un peu spéciale, intitulée A Question of Life and Cinema. En fait un véritable cours de cinéma déroulé par Matthew Weiner, réalisateur de l'une des plus remarquables séries TV de ces dernières années, Mad Men, dont la 7ème et ultime saison est diffusée (Canal+ a entamé le jeudi 23 avril la diffusion du second volet de cette saison).

J'ai écrit à plusieurs reprises sur cela, dont ici, les séries TV sont entrées dans notre culture - notre consommation - audiovisuelle grâce à la multiplication des canaux de diffusion (coucou la vidéo à la demande sur mesure et Netflix), mais aussi parce qu'elles sont remarquablement montées en gamme ces dernières années, avec aux manettes des réalisateurs parfois venus du cinéma, et dont les codes de tournage, la qualité, empruntent de plus en plus au cinéma. Ce qui est le cas pour Matthew Weiner, cinéphile invétéré, dont on sent les influences dans son déroulé de l'Amérique des années 50, Mad Men, que j'avais chroniqué ici. Avant la saga Mad Men, il a également participé à la série de HBO, Les Soprano, doù il était scénariste et producteur des cinquième et sixième saisons.

"L’histoire de Don Draper est la même que celle de Pinocchio"

Matthew Weiner, de passage à Paris, nous a donc délivré un cours de cinéma lundi, en citant ses films de référence, qui l'ont inspiré pour Mad Men, avec extraits à l'appui, qu'il analysait à sa manière. Pour lui, il y a bien une continuité entre cinéma et séries télévisées, mais ces dernières, tout en empruntant aux codes du cinéma, ont leurs propres atouts. "Mad Men est un cinematic show. C'est une nouvelle définition de la télévision. Alors que le cinéma coûte cher : il y a plusieurs prises". D'ailleurs, il fait dire à son personnage principal, Don Draper, "Allez voir les films, pour comprendre ce qui se passe dans la culture".

Déjà petit, dans une maison sans télévision, il regardait "toujours des films le weekend", dont des films français. Dans les premiers films dont il se souvient, il cite City of lights de Charlie Chaplin, et Yellow submarine (1968), ainsi que Pinocchio ("L’histoire de Don Draper est la même que celle de Pinocchio", sourit-il). Il évoque aussi l’importance durant son enfance des sorties en famille au drive-in, alors qu'ils n'avaient pas de téléviseur. A 11 ans, sa famille déménage à Los Angeles. Là, il sera marqué en assistant en 1976, au tournage du Dernier Nabab dans son quartier de Los Angeles. Il fera ensuite une école de cinéma.

Première référence pour Matthew Weiner, Once upon a time in America de Sergio Leone (1984). La révélation pour lui. Et de citer la séquence où le jeune camarade de Noodles préfère manger un gâteau à la crème plutôt que de perdre sa virginité. Un symbole coquin pour Matthew Weiner du pouvoir du cinéma, capable d’exprimer par l’image des multitudes d’émotions que les mots ne peuvent parfois traduire.

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Seconde référence, Le Décalogue de Kieslowski. L'extrait qu'il a choisi (extrait du deuxième des dix segments, Tu ne commettras point de parjure) montre une scène, dans le coin d'un immeuble, où un homme meurt progressivement, au rythme du goutte à goutte insupportable d'un robinet. "C'est une masterpiece: on y voit les différentes parties du même immeuble, un homme qui meurt, sans vouloir le spoiler... Il voulait donner une impression de déliquescence, d'un monde qui tombe en ruine, avec cet homme aux cheveux gras et la respiration hachée. (...) J'ai repris dans Mad Men l'image d'un New York des années 70 qui se désagrège, où les services publics étaient alors terribles, la ville proche de la banqueroute", explique Matthew Weiner.

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Référence suivante: la fraîcheur colorée de la comédie musicale de Jacques Demy, Les demoiselles de Rochefort. Dans l'extrait qu'il a choisit, on voit des jeunes hommes habillés en couleurs pastel chanter "Nous voyageons ici / ailleurs, dans la vie tout nous est facile". ''"Les hommes chantent et dansent autant que les femmes dans ce film, c'est sexy. Il a été influencé par West Side Story, mais il a un contrôle compte sur son univers. Ça semble familier mais c'est nouveau"'', détaille Matthew Weiner.

Son autre modèle, c'est Toute une vie de Claude Lelouch, dont l'anti-héros de son extrait évoque un peu Don Draper. Ce film se déroule sur une période de plus de 80 ans (de 1918 à l’an 2000), et raconte un coup de foudre entre Marthe Keller et un publicitaire (André Dussollier). Dans la séquence choisie par le showrunner, on voit sur scène un chanteur à succès (Gilbert Bécaud, qui joue son propre rôle), chanter "Si si si si la vie est belle...". En coulisses de son spectacle, il quitte une femme de façon peu amène. Dans la séquence suivante, on voit un homme échappé de prison rouler à toute vitesse en voiture: le réalisateur américain a été impressionné par le réalisme moderne de la scène (on a l'impression d'être dans la voiture !). Matthew Weiner s'est inspiré ici, pour Mad Men, de l'articulation entre les grands évènements historiques et le destin sentimental des personnages.

Il cite aussi un film en apparence plus léger, La notte de Antonioni. Là, "femmes et maîtresses dans la même salle, ce film illustre la décadence du mariage, comme dans Mad Men. Là, la difficulté était d'expliquer quand quelqu'un fait quelque chose de différent de la culture de l'époque. Don Drapper fait des films publicitaires, il doit être ouvert à de nouvelles idées", développe Matthew Weiner. Une manière d'expliquer en partie la vie personnelle sombre et parfois débridée de Don ? Ce film a directement inspiré un des épisodes de Mad Men (épisode 3 saison 3), "My Old Kentucky Home," dans lequel une énorme fête révèle l’échec du mariage Don/Betty.

Vient ensuite un classique de la comédie américaine, Les jeux de l'amour et de la guerre de Arthur Miller. "Le film se déroule durant la seconde guerre mondiale, il y a de superbes dialogues. Dans cette séquence, le personnage homme m'a inspiré Don Drapper: il plaisante, mais dit être un couard. Dans Mad Men, comme lui, Don a fui la guère du Vietnam et pris l'identité de quelqu'un d'autre".

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Autre référence pour lui, Patterns de Fielder Cook (1956). Dans la séquence qu'il a retenue, on voit une réunion d'un conseil d'administration dans un immeuble moderne à Manhattan, dans les années 60. Une vision peu amène du monde de travail, des premiers cadres sup' de l'époque, qui l'a sans doute inspiré pour les "pubards" de Mad Men. "On y voit une cruauté, comment quelqu'un se fait éjecter. J'étais malade à la maison quand je l'ai vu, ce film m'a terrifié : il n'y a pas pas de pistolets, mals le discours peut être une arme", commente le réalisateur. Ce qui est remarquable dans cette scène est que la tension naît de la succession rapide des prises de vues différentes, des contre-plongées, jusque la crise cardiaque en caméra subjective. De toute évidence, Patterns a influencé les séquences de Mad Men avec des réunions, qui traitent de pitchs, de finance, de rachats de sociétés et de faillites.

Matthew Weiner a aussi retenu ''Les bonnes femmes'' de Chabrol. "Je l'ai vu quand j'étais étudiant en cinéma, c'est un reflet de la classe moyenne de l'époque. On voit dans cette séquence des hommes qui violent une femme (interprétée par Bernadette Laffont), qui retourne travailler le lendemain, comme si de rien n'était. On voit le décalage entre les attentes romantiques de cette femme et la réalité cruelle".

Enfin vient le fabuleux Blue velvet de David Lynch. Matthew Weirner évoque l'ambiance électrique qu'il y avait dans la salle de cinéma lorsque Isabella Rossellini arrive nue face à Kyle MacLachlan et Laura Dern, sans que l’on comprenne réellement ce qu’il se passe à l’écran. Blue Velvet évoque pour Matthew Weiner la dureté du reaganisme des années 1980.

jeudi 16 avril 2015

De Netflix à Spotify, le nouveau consumérisme culturel en "tout-illimité"

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"Tous les épisodes dès maintenant !". "A regarder où et quand vous le souhaitez, seulement sur Netflix". L'argumentaire publicitaire était assuré et un rien arrogant, pour les pleines pages de pub qu'il s'était offertes dans le JDD dimanche dernier. Pour le lancement, le 10 avril, de Daredevil, sa dernière série originale-blockbuster, première série télé de super-héros, adaptation du comic book de Marvel. Sept mois après son lancement en France, Netflix, le trublion américain de l'audiovisuel n'a plus peur de grand-chose. Pas très rentable, pas encore très connu en France... Peu importe, l'essentiel tient dans le choc culturel qu'il a déjà provoqué. C'est lui qui a créé cette nouvelle habitude, le "binge watching", équivalent télévisuel du "binge drinking", où l'on s'abreuve de séries télé.

"Binge watching"

Chacun en a, un jour, fait l'expérience. Même les téléphobes absolus. Qui arguent du fait qu'ils peuvent choisir *leur* série favorite du moment, et la consommer regarder quand ils veulent, sans être soumis au rythme du diktat télévisuel "old school". Car c'est une des autres révolutions culturelles induites par Netflix, et les autres services de vidéo à la demande par abonnement (SVoD) : plus question d'attendre religieusement la diffusion au compte-goutte, chaque semaine, de quelques épisodes de sa série préférée. La faute, pêle-mêle, à ces services de SVoD, évidemment aux divers services de téléchargement (ou visionnage en streaming) parfaitement illégaux, telle l'appli de streaming gratuite Popcorn Time (qui porte bien son nom). Et bien sûr la montée en gamme, ces dernières années, des séries télé, terrain de plus conquis par des grands noms (acteurs et réalisateurs) du cinéma.

Oui, mais Netflix est en train de rendre ces usages mainstream, tout comme la télévision de rattrapage (catch-up TV). Même moi, qui n'ai jamais été fan des séries télé, je me suis parfois surprise à engouffrer plusieurs épisodes à la suite lors de longues soirées, ou lors des classiques crèves et grippes hivernales. Certes, la première série haut de gamme à m'avoir entraînée fut Mad Men (parce que j'entrais à Stratégies, cette série sur les débuts des grandes agences de pub sur l'Avenue Madison avait pour moi une valeur documentaire, mais aussi parce que j'ai adoré son élégance visuelle et d'écriture, comme j'en ai alors parlé ici). Mais ces derniers mois, j'ai dévoré Orange is the new black, Real Humans, Girls, Silicon Valley, Bloodline. Certaines diffusées chez OCS (l'offre de SVoD d'Orange), mais la plupart chez Netflix.

L'ergonomie même du service nous incite à enchaîner allègrement les épisodes : inutile de les télécharger, on peut les lire instantanément, puisque Netflix et consorts passent par notre box ADSL Internet Le premier épisode de la série achevé, le service de SVoD me suggère de lire le suivant, sans publicité qui m'inciterait à m'arrêter. Mieux: sans que je bouge un orteil de mon canapé, au bout de quelques secondes, il le lance automatiquement.

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Vous l'avez reconnu...

Et, tiens donc, Netflix, en nouveau trublion de l'audiovisuel, dicte ses règles. Son modèle : proposer les épisodes de ses nouvelles séries non pas de manière perlée, mais par saisons entières ! Il a révolutionné le secteur de la fiction télé par ce modèle, initié avec sa vénéneuse série politique House of cards. Et les autres chaînes de télé ont suivi ! Canal+, pour qui Netflix est l'ennemi juré, a malgré lui adopté son mode de diffusion : alors qu'il a décroché les droits exclusifs de diffusion de House of cards en France (Netflix France ne la propose donc pas), lors de la sortie de la très attendue saison 3 dans L'Hexagone, il n'a pas eu le choix : il a proposé d'un bloc toute la saison sur son service maison de SVoD, CanalPlay, en même temps que son lancement outre-Atlantique, sur Netflix US?. Les abonnés au Canal+ classique ont, eux, dû attendre quelques semaines pour la découvrir - par épisodes égrenés. Le téléspectateur a désormais la liberté de visionner "ses" séries à son rythme (dont de manière compulsive ;), et non plus au rythme dicté par le diffuseur.

Canal+ avait déjà expérimenté cette nouvelle offre : lors de la sortie des dernières saisons de Mafiosa et ''Engrenages'', ses séries-stars Made in France, , il proposait le même jour l'ensemble des saisons précédentes en VoD. Même la très sage France Télévisions se fait violence : à la veille de la diffusion sur son antenne de la saison 2 de la série britannique Broadchurch, France 2 offrait une séance de rattrapage en rediffusant la première saison de huit épisodes, en une salve, dans la nuit de dimanche 5 à lundi 6 avril, dès 0h05. D’ailleurs, le festival de séries télé Series Mania, qui commence ce weekend au centre Pompidou à Paris, annonce dans son programmes des séances "marathons" de séries, à s’engloutir plusieurs heures d'affilée.

"Uberisation" de la culture

Ce qui est d'autant plus vertigineux est que ce modèle Netflix de consumérisme culturel semble contaminer d'autres secteurs culturels, comme le relatait récemment cet excellent article de GQ. Cela faisait longtemps que je voulais écrire sur cela, parce que je m'aperçois que ce nouveau type d'offres influe directement sur la manière dont je me cultive, je me divertis, dont j'acquiers des biens culturels.

Je m'en aperçois dans mon quotidien : de plus en plus de services me proposent des offres "à la demande" c'est-à-dire non pas à l'unité, mais par un abonnement (souvent mensuel) qui me donne un accès illimité à ces contenus et services. Au nez et à la barbe des acteurs classiques du secteur. Une forme d'"uberisation" de la culture, en somme. Evidemment, cette consommation dématérialisée est devenue possible avec ces nouveaux modes d'abonnement, mais surtout nos nouveaux joujoux, ces smartphones et tablettes que nous avons tout le temps avec nous.

Mon abonnement Netflix (ou OCS, CanalPlay...m'a donc habituée à engloutir des épisodes de séries, plutôt que de les déguster progressivement, épisode par épisode. Mais je m'habitue à ce mode de consommation dans d'autres secteurs : en musique, avec mon abonnement Spotify (ou Deezer, ou Beats Music, service racheté à prix d'or par Apple l'an dernier): qui me permet d'écouter des singles ou l'intégralité d'albums, classiques ou tout juste sortis, de manière illimitée. Je n'achète presque plus de disques physiques: pas grave, j'estime compenser en payant ma place de concert, ou en acquérant l'album physique lorsqu'il me plaît rainent, de préférence sous forme de vinyle (le bel objet que je conserverai - preuve que le vinyle a repris).

Les jeunes stars de la musique ont bien remarqué ce nouveau mode de consommation "à la Netflix". Beyoncé publiait d'un coup sur iTunes, en décembre 2013, l'intégralité des 17 clips de son dernier album fin 2013. Et ce sans promotion préalable ni teasing autour de l'album, intitulé en toute simplicité Beyoncé.

"Netflixisation" du jeu vidéo, du livre, du porno...

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Dans les jeux vidéos, des offres en illimité émergent aussi, telle Playstation Now . Évidemment, l'industrie du X s'est elle aussi engouffrée dans la brèche: à la manière de Netflix, avec PornEverest.com, qui promet "le porno illimité en streaming et téléchargement HD. Vous en avez marre des sites pornos où vous passez plus de temps à chercher des vidéos plutôt que vous faire plaisir ? Porneverest est là ! Grâce à ses filtres, le site vous suggère des films à la chaîne en haute définition correspondants à vos goûts. Vous n'avez plus besoin d'avoir les mains prises et pouvez vous adonner à votre activité favorite", souligne finement le site.

Pour lire la presse aussi, je me suis habituée à ce mode d'abonnement (presque) illimité. Avec un de ces kiosques numériques, tel Le Kiosk, qui me permettent de télécharger et lire sur ma tablette, sur abonnement (en moyenne 10 euros par mois pour 10 magazines), la version numérique des derniers magazines ou quotidiens. Sans possibilité de les annoter, les surligner, les imprimer ou de déchirer des pages. Là encore une expérience devenue immatérielle.

Pas beaucoup de place chez moi pour stocker des livres : de toute façon, les romans sont devenus éphémères, on lit celui qui "fait l'actu" avant de passer à un autre... Des services d'abonnement me permettant de lire sur ma tablette les dernières sorties littéraires apparaissent, telle Kindle Unlimited. Sans compter les services qui répertorient les classiques de la littérature tombés dans le domaine public. Et, de nouveau, les sites pirates.

"Tout-illimité"

Cette culture du "tout-illimité" consacrée en modèle économique débarque même dans les offres de services d'acteurs plus classiques. Tels les opérateurs télécoms. Des offres commencent à proposer des abonnements avec une consommation de datas en illimité. Le 11 novembre dernier, Bouygues Telecom proposait ainsi à ses abonnés "un week-end de datas illimitées". Et "se congratulait sur Twitter, via son PDG Olivier Roussat, du nouveau record de consommation de données (920 gigas !)" que venait d'atteindre un de ses clients, rapporte GQ.

Même dans les transports: la SNCF a lancé en février ses premiers abonnements "illimités", avec le forfait IDTGV Max, qui permet aux utilisateurs de voyager de façon illimitée sur l'ensemble du réseau iDTGV. Une sacrée rupture, alors qu'au fil des années, pour chaque trajet en train, on a pris l'habitude de faire joujou sur Voyages-Sncf.com pour décrocher les trajets les moins chers... Mais le tout-illimité couplé au low-cost à ses limites: l'effervescence passée, des utilisateurs ont rendu leur carte. Découvrant le manque de destinations, puisque le réseau iDTGV ne relie que une cinquantaine de destinations en France.

Et bientôt, les casques de réalité vituelles, tel le Oculus Rift, nous permettront de naviguer sans limites dans un monde virtuel; Sans limites.

jeudi 19 mars 2015

Tous émojis 😏 - du LOL à la langue vernaculaire pour smartphones (et objets connectés)

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_D_'ici cet été, l'arrivée d'une douzaine de nouveaux émojis aura un impact énorme sur un pan de la pop-culture. Une nouveauté dans ce "phone art" minuscule, mais qui montre que l'usage de ces minuscules figurines se mondialise - tout comme les smartphones, leur principal média. La décision a été prise "par un petit groupe de personnes dont vous n'avez jamais entendu parler", narrait récemment Gawker. Nom de code: Unicode, un très sérieux consortium international technique. Imaginez : c'est ce petit groupe qui sélectionne et valide méticuleusement chaque émoji, chaque nouvelle figurine virtuelle, chaque personnage (comme le montre ce rapport technique non moins sérieux). Car cette étrange assemblée ésotérique est responsable de toutes les lettres et caractères que vous voyez et utilisez sur vos écrans. C'est elle aussi, ces dernières années, qui a été submergée par la brutale popularité des émojis.

Les émojis, ce sont ces petites figurines de dessins animés, qui traduisent un mot, un sentiment, en une image, un picto. La nouvelle grammaire de appareils mobiles et des objets connectés de demain ? Après tout, les écrans des Apple Watch et autres montres connectées, trop petits, poruront recevoir surtout des SMS, notifications et autres micro-messsages... Les émojis y seront donc les stars, d'après Venture Beat.

Les émojis, dignes héritiers des "badges «Acid»"😄 du début des années 80, emblèmes de l'acide house, un genre de musique électronique dérivé de la house, qui préfigurait la techno au début des années 80.

Rock to the beat. Aciiid, ecstasy ! Petit souvenir d'un tube 80s qui a fait polémique à l’époque

Puis sont venus les "smileys" apparus avec les débuts d'internet à la fin des années 90, entre :-) côté mainstream et :) pour la version initiés ;) Puis ces figurines jaunes se sont développées sur les premières messageries instantanées, telles ICQ et MSN.

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Emojis 絵文字

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Quelques émojis-stars chez Line

Les émoticônes (émojis en japonais, donc) sont nés au Japon, fidèles reflets de la culture japonaise. Certains sont d'ailleurs très spécifiques à la culture japonaise, comme un homme se prosternant pour s'excuser, une fleur blanche 🌾 signifiant un "travail scolaire brillant", ou encore un groupe d'emoji représentant de la nourriture typique : nouilles ramen, dango, sushis. 🍙 🍜 🍱 🍡 Les principaux opérateurs japonais, NTT DoCoMo et SoftBank Mobile (ex-Vodafone), ont chacun défini leur propre variante des emoji dès 1999. Line, une des applis mobiles de chat qui cartonnent au Japon, doit une partie de son succès à ses émojis, permettant à ses utilisateurs d’acheter et envoyer des "stickers" customisés (personnages, animaux, etc.) pour accompagner chaque message.

En 2007, c'est bien afin d'étendre son influence au Japon et en Asie que Google s’est associé avec l’une de ces trois entreprises pour intégrer les emojis dans Gmail. Il a alors décidé d’uniformiser la liste des émoticônes. Preuve de la mondialisation de ce phénomène, les émojis ont commencé à refléter les influences culturelles: américaine 🍔 française 🍷

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Partout dans le monde, ils se sont développés sur les smartphones et ordinateurs, et ont même commencé à envahir les SMS, mails, statuts sur Facebook ou Twitter... Et même les écrans du notre bonne vieille télé, dans des émissions qui se veulent branchées ;)

Les émojis résument en une image un mot, une expression, mais sont même utilisés pour des ruptures, engueulades, crimes, baisers à distance 😘, dans des millions de conversations partout dans le monde. Pour une génération entière, il est difficile d'imaginer une conversation numérique dans ces figurines de dessin animé. Ils sont devenus une langue vernaculaire pour smartphones.

L'intégration de nouveaux émois dans le précieux alphabet Unicode commence même à susciter d'intenses débats de société. Mais qui montre aussi que ces pictos ont quitté la sphère du LOL pour que les institutions soient désormais obligées de les prendre au sérieux, les consacrant comme un langage à part entière. Chez Unicode, on commence à être dépassés par ces millions de consommateurs qui utilisent ce langage vernaculaire pour smartphone.

Emojis ethniques

Imaginez : c'est bien parce qu'il commençait à être taxé de racisme qu'Apple a accepté d'introduire, d'ici cet été, des émojis ethniques dans sa prochaine mise à jour de iOS 8.3.👳 👦 👩 💂 Un acte politique fort. Preuve que les émojis deviennent une langue vernaculaire, une grammaire, un vocalubaire.

Une pétition en ligne appelait Apple à agir davantage pour la diversité sur ses icônes. De nombreux graphistes ont d'ailleurs créé leurs propre emojis, pour représenter des personnes noires ou de la communauté homosexuelles. Mais ces icônes n'étaient pas intégrées à la «norme» Unicode, très rigide.

Il serait temps: l'iPhone - et le smartphone - ne sont plus l'apanage des seuls WASP et "white collars". La diversité des mobinautes se devait d'être reflétée dans la diversité ethnique des émoticônes. Avec l'arrivée fulgurante de constructeurs de smartphones low cost, tels ZTE, Huawei, Nokia et Samsung, ceux-ci commencent à irriguer nombre de pays en développement. Des pays où les ménages ne possèdent pas d'ordinateurs, ce smartphone étant ainsi le premier appareil connecté pour la famille.

Dans la même veine, la Toile a été agitée, ces derniers jours, par la nécessaire intégration des roux dans le langage Emoji. Une pétition vient d'être lancée sur Change.org par Ginger Parrot, un site d'actualité qui consacre ses pages à promouvoir la rousseur.

A l'inverse, trop délicat de représenter par un émoji le sentiment de "se sentir gros". Alors que Facebook s'est lui aussi emparé du phénomène en proposant ses propres émojis (il y est désormais possible d’afficher son "humeur" à côté d’un post, pour traduire au mieux son état d’esprit ou ce que l’on est en train de faire), parmi sa palette d’humeurs, l’une d’elles a suscité la polémique. Elle représentait le sentiment de "se sentir gros" par un émoji affublé d’un double menton. Les sentinelles de la Toile ont pris le sujet à bras-le-corps et publié des photos sur lesquelles elles mentionnaient que "Gros n’est pas un sentiment". Face à la pression populaire et une pétition en ligne (encore !) de 16 000 signatures, Facebook a abdiqué et retiré ce statut, admettant "que l’inscription «Feeling fat» comme option de statut pouvait renforcer l’image négative de son corps".

L'émoticône caca 💩 (oui, oui) a lui aussi fait débat : très populaire sur les messageries du Japon et d’abord incompris par les Américains. Popularisé au Japon par la diffusion de la bande dessinée Dr Slump, dans les années 1980, il y a pris un sens humoristique, alors que les Américains ont longtemps pincé le nez, raconte Fast Company.

Langue vernaculaire et institutionnalisée

Mais assurément donc, les émojis s'institutionnalisent. En février, la ministre des Affaires étrangères australienne a accordé une interview politique au site Buzzfeed en répondant... uniquement par émojis ("Que pensez-vous de Poutine? 😣 ").

Les émoticônes sont même pris en compte dans des décisions de justice. Cet ado américain a été arrête par la police en janvier pour avoir - entre autres - publié l'émotionne policier suivi de celui du flingue ( 👮 🔫)

Le récent procès de Ross W. Ulbricht, fondateur présumé de Silk Road (le marché noir du Net) est un autre exemple. Un smiley, présent à la fin d’un message de l’accusé, y a joué les invités surprise. Son avocat s’en est saisi pour relever l’omission qui en avait été faite lors de la lecture, par le procureur, d’une conversation de son client sur le chat. Un oubli effectivement fâcheux qui incita le juge à ordonner au jury de prendre dorénavant note de tous les symboles présents dans les messages de l’accusé. Une première dans l’histoire judiciaire, qui pose une question importante, relative au contenu de la communication textuelle.

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