dimanche 23 août 2020

Quelques leçons à retenir d'un été (peut-être) meurtrier pour le cinéma

570254-photos-du-cinema-sur-l-eau-de-paris-plages-3.jpg, août 2020

Demain, est-ce que aller au cinéma (re)deviendra une sortie normale, comme dans le «monde d'avant»? Je me posais déjà cette question dans ce billet fin avril. Puis le 22 juin, les salles sortaient tout juste de plus de trois mois de fermeture forcée. A cette période, les idées commençaient à bouillonner autour de nouvelles formes de projection des films, entre drive-in et reprise des projections. Dans cette veine, début juin, le groupe MK2 a même organisé une projection du film Le Grand Bain pour une poignée de privilégiés sur des bateaux sur la Seine.

Et depuis ? Rien. Ou pas grand-chose qui ne laisse augurer une reprise explosive de l'industrie du cinéma. Un «été meurtrier» pour le 7ème Art, ou presque. Plusieurs signaux ont laissé percevoir les bouleversements que vont connaître l'industrie du cinéma, accélérés par cette crise sanitaire qui n'en finit pas. Des signaux faibles, qui préfigurent un tournant radical tant dans le business du cinéma que dans notre manière de regarder des films - aller en salles sera-t-il encore normal demain?

En cette rentrée, pile deux ans après la sortie de mon livre Netflix & Cie, les coulisses d'une (r)évolution (Armand Colin) - livre qui a eu une longue vie (je m'en félicite), et a été lauréat cette année du Prix Lycéen du livre SES. j'ai voulu relever plusieurs de ces signaux faibles qui ont marqué cet été l'écosystème du cinéma, chahuté par la crise du Covid-19 et Netflix et les autres acteurs du streaming vidéo.

Chute de fréquentation des salles

le-cinema-francais-et-le-tourisme-en-France.jpg, août 2020

Premier constat en cette fin d'été, après la joie mêlée à l'incertitude du 22 juin dernier, jour de leur réouverture coordonnée, les salles de cinéma françaises n'ont pas vu le public réaffluer. Même si les professionnels avaient préparé le terrain. La semaine dernière, on comptait 1,3 million de téléspectateurs, en chute de près de 72% par rapport à l’année dernière à la même époque. La meilleure performance depuis la réouverture des salles le 22 juin, selon CBO Box Office, mais la fréquentation reste à la peine.

En cause, une inquiétude diffuse du grand public (quel degré de risque y a-t-il à passer 2 heures dans une salle fermée), et surtout, moins de nouveautés captivantes que prévu à l'affiche. Certes, des films sortis avant le confinement ont pu être reprogrammés, et l'arrivée de comédies, entre les «grosses comédies» un rien balourdes (T'as pêcho?, Les blagues de Toto, numéro un du box office avec près de 200 000 entrées !) et bonnes surprises portées par de bonnes critiques (Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi et John Wax). Mais les blockbusters américains qui devaient sortir fin juillet, les traditionnelles locomotives en été pour les salles, ont été reportés, comme Tenet de Christopher Nolan, ou le dernier Disney, Mulan, de Niki Caro. Quant aux distributeurs français, certains ont renoncé à programmer des sorties pendant cette période critique.

Le Grand Rex ferme temporairement ses portes

Pour la première fois de son histoire, le mythique grand cinéma sis sur les grands boulevards parisiens a annoncé, le 27 juillet dernier, baisser le rideau du 3 au 26 août. La cause? Rester ouvert tout l'été n'était pas rentable pour lui. Faute de sorties de blockbusters notamment. Et meubler avec des soirées marathons thématiques, ne suffisait plus. Il rouvrira le jour de la sortie de Mulan.

Qui plus est, Disney et consorts commencent à moins partager leurs catalogues de films avec les salles traditionnelles pour des rétrospectives! Un effet pervers naissant des nouvelles plateformes de streaming vidéo, telle Disney+, qui veulent garder leur catalogue pour leurs seuls abonnés. «Il devient difficile d’innover et de proposer d’autres marathons au public avec notamment l’interdiction de piocher dans les catalogues de Disney et de la Fox», expliquait récemment Alexandre Hellmann, propriétaire du célèbre cinéma.

Cet été, plusieurs autres cinémas ont décidé de refermer provisoirement: des indépendants du quartier Latin à Paris, Le Palace à Lons-le-Saunier (Jura), le Castillet à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le Darcy à Dijon...

Netflix & co grillent la politesse aux salles obscures

netflix-salle-cinema.jpg, août 2020

Autre fait: on commence à voir des films sortir simultanément dans une poignée de salles et sur une plateforme de streaming. Le rêve de Netflix devient réalité. Ce printemps, plusieurs films avaient été autorisés à sortir directement en VoD sur les petits écrans, alors que les salles étaient fermées. Pour permettre aux réalisateurs de les diffuser quelque part, et éviter la catastrophe économique.

Ce qui a donné des idées aux streamers. Début août, Hollywood a connu un petit tremblement de terre: Disney a annoncé qu'un de ses mega-blockbusters de l'année, Mulan de Niki Caro, décalé à plusieurs reprises, sortirait finalement le 4 septembre prochain directement sur la plateforme Disney+ aux États-Unis, mais aussi au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie et dans plusieurs pays européens.

Cette exclusivité a un prix : pour visionner le film, il faudra payer 29,99 dollars en plus du coût de l'abonnement. Cette annonce a donné des sueurs froides aux exploitants outre-Atlantique, qui comptaient, entre autres, sur Mulan pour de nouveau attirer les spectateurs dans les salles.

D'autres tentent les sorties simultanées. Le grand Werner Herzog sort son dernier film, Family Romance, LLC, petit bijou de SF qui interroge sur nos ultra-solitudes urbaines (demain, devra-t-on «louer» des amis et des proches?), dans une poignée de salles en France - et essentiellement sur Mubi (plateforme anglaise de streaming vidéo) dans les autres pays. Est-il inquiet pour l'avenir des salles? Il botte en touche dans cette interview au Monde: «La mère de toutes les batailles, c'est bien les salles et non les plateformes. Mais je ne suis pas un nostalgique». Son prochain film, Fireball, sera produit par Apple, et présenté au festival de Toronto.

Mignonnes, de Maïmouna Doucouré, premier film français très remarqué, est sorti cette semaine en salles dans l'Hexagone - et direct sur Netflix aux US, où la plateforme y a acquis les droits.

Premiers spots TV pour des sorties de films en salles

Un autre verrou a sauté - au bénéfice du cinéma ? Un premier décret publié le 7 août dernier sur l'assouplissement de la publicité télévisée autorise désormais - pour une période de 18 mois - les publicités télévisées pour le cinéma. Dès le 8 août, M6 diffusait ainsi le premier spot TV pour la sortie d'un film en salle - précisément celui d'un des rares blockbusters ayant maintenu sa sortie cet été, Tenet.


spot TV

Est-ce que l'ensemble du cinéma bénéficiera de cette ouverture publicitaire? Pas sûr. Les pubs TV pour le cinéma étaient jusqu'à présent interdites précisément pour protéger les films indépendants face aux blockbusters américains disposant d'une énorme force de frappe publicitaire. cette autorisation fera l'objet d'un rapport d'évaluation dans un délai de 15 mois, justement pour vérifier son impact sur la filière cinéma, - et voir quels types de films profitent ou pâtissent de cette réforme.

Des films diffusés à la télé même le samedi soir

Une autre brèche s'est ouverte le 7 août: les chaînes de télévision peuvent programmer des films quand elles le veulent, d'après un décret paru ce jour-là. Il a mis fin à une règle très décriée par le PAF, qui leur interdisait de diffuser en clair des films certains jours ou soirées, comme le samedi. Une disposition qui visait à protéger les salles de cinéma, décidée il y a plusieurs décennies au nom de la préservation de la sacro-sainte exception culturelle. Mais elle ne s'appliquait pas aux plateformes de streaming type Netflix - les chaînes en demandaient donc la suppression pour être mieux armées face à ces nouveaux géants. Le nouveau contexte lié à la crise du Covid-19 et les stigmates du confinement ont donc fait voler en éclats d'autant plus rapidement ce tabou. De quoi plomber d'autant plus les salles de cinéma?

Seule exception notable, Canal+ - un des grands argentiers du cinéma dans l'Hexagone - a annoncé le 20 août que ses samedis soirs seraient réservés au foot, avec les matchs de championnat de la Ligue 1.

Netflix & co s'attaquent à Broadway (et aux comédies musicales)

Une autre brèche liée à la pandémie permet à Netflix et ses concurrents d'avancer leurs pions sur le terrain de la comédie musicale. Netflix a annoncé la diffusion prochaine sur son service de la comédie musicale inspirée de la vie de la princesse de Galles, Diana, qui devait être jouée à Broadway mais a été repoussée en raison du coronavirus. Radical, les producteurs de la société Grove Entertainment ont décidé de filmer la pièce dans un théâtre vide. Le spectacle devrait ainsi être publié sur Netflix début 2021, avant d'être joué à Broadway le 25 mai. Disney lui-même a fait sensation en diffusant en exclusivité le show à succès Hamilton, entraînant une augmentation massive des abonnements sur son service Disney+ .

vendredi 17 juillet 2020

Netflix confronté à l'attentisme des investisseurs

0602975329035-web-tete.jpg, juil. 2020

Il n'y a pas à dire, Netflix a assuré le show pendant la pandémie, profitant du confinement pour élargir son audience. Logique, les investisseurs attendaient la suite du spectacle avec impatience, à coup de cornets de popcorn - les objectifs de cours parfois démesurés des banques d'investissement, telle Goldman Sachs en fin de semaine dernière. Le géant de la vidéo en ligne ne pouvait se permettre de les décevoir, dans un marché du streaming vidéo en pleine ébullition.

Las, en 24 heures, il a subi un sévère revers à Wall Street, après avoir annoncé hier des résultats trimestriels moins bons qu'attendu. Actuellement, son cours de Bourse chute d'environ 7%, après avoir perdu près de 10% dans les échanges post-clôture hier soir, alors qu'il stagnait les jours précédents.

Pour satisfaire les investisseurs, le groupe aurait dû réitérer l'exploit réalisé en avril avec un nombre record de nouveaux abonnés - qu'il avait engrangés grâce à l'effet confinement, comment avait alors prévenu avec prudence son patron, Redd Hastings, dans sa lettre aux actionnaires. Il avait gagné 15,77 millions de nouveaux abonnés payants durant le premier trimestre, contre 7 millions attendus, pour atteindre, courant avril, 182,9 d'abonnés payants dans le monde.

Certes, le géant du streaming vidéo a annoncé hier une forte croissance de son nombre d'abonnés grâce à l'élargissement de son audience pendant le confinement. Il compte maintenant 193 millions d'abonnés payants dans le monde.

illustr netflix 2.jpg, juil. 2020

Mais pas assez aux yeux des investisseurs. Netflix a conquis 10,1 millions de nouveaux abonnés payants sur la période d'avril à juin. C'est moins qu'au premier trimestre, mais honorable: les analystes anticipaient "seulement" un gain de 8,2 millions d'abonnés sur la période, et le groupe annonçait un objectif de 7,5 millions.

Pourtant, côté prévisions, le groupe a déjà prévenu: la croissance de son nombre d'abonnés ralentirait au second semestre après un premier semestre exceptionnel, marqué par un gain net de 26 millions d'abonnés payants. ''"En conséquence, nous prévoyons pour le second semestre une croissance moindre que l'année précédente"'', précise la lettre adressée aux actionnaires.

Garder son audience captive

 

Netflix s'essaie à de nouveaux formats, que ce soient les documentaires qu'il propose en exclu - tel The Last Dance, celui consacré à Michael Jordan, ex-basketteur et icône de la pop culture des 90s, a créé un nouveau précédent, comme j'en ai parlé ici sur BFMTV. Ou avec ses shows de télé-réalité, tels "Too Hot To Handle" et "Floor is Lava" ont diverti ses millions d'abonnés confinés à domicile et/ ou au chômage. La firme de Los Gatos a également sorti plus de trente films depuis mi-mars.Extraction, un film d'action autour d'un trafic de drogue au Bangladesh, a été regardé par 99 millions de foyers en 28 jours.

Reed Hastings l'a toujours dit, son objectif est de garder captifs ses abonnés le plus longtemps possible - comme la télé naguère... «Les abonnés pensaient d'abord à nous comme un endroit pour revoir les shows d'autres chaînes. Puis comme l'endroit pour voir nos contenus originaux. Maintenant, ils viennent pour un vendredi soir au cinéma, avec Netflix proposant les premières des plus grands films au monde», a-t-il déclaré hier. 

Nouveaux concurrents

Le problème est que [Netflix|tag:Netflix] est confronté à une nouvelle donne colossale, qui rend les investisseurs encore plus exigeants: il va devoir ferrailler avec de nouveaux concurrents qui disposent - eux aussi - de moyens colossaux sur le marché de la télévision à la demande, comme [Disney+|tag:Disney+] (213 milliards de dollars de capitalisation boursière), [HBO Max|tag:HBO Max], filiale du géant des télécoms AT&T (216 milliards de capitalisation), et la plateforme d'Apple, Apple TV+ (Apple, pour mémoire: 1 670 milliards de dollars de capitalisation).

La concurrence continue de s'intensifier. La plateforme de streaming de NBCUniversal, Peacock, a été lancée cette semaine tandis que Walt Disney semble disposer d'un blockbuster potentiel avec sa comédie musicale ''Hamilton'', qui aurait dopé les téléchargements de son application de streaming Disney+.

Cet environnement n'a pas empêché son cours de Bourse d'enchaîner les records à Wall Street ces dernières semaines. Et de s'inscrire en hausse de près de 63% depuis le début de l'année. De quoi faire tourner la tête des investisseurs: vendredi dernier, son cours de Bourse a gonflé de 8%, parce que la banque Goldman Sachs anticipait une forte croissance des abonnés de Netflix : +12,5 millions sur le deuxième trimestre (à tort, donc). Goldman avait alors renforcé sa notation de l’action de Netflix à "achat" et augmenté son objectif de cours de l’action sur 12 mois de 540 à 670 dollars. Résultat de cette mini-bulle: sa capitalisation est aujourd'hui de 217 milliards de dollars, contre 241 milliards il y a encore une semaine.

Hollywood à l'arrêt

Et pour la suite, Netflix n'est pas non plus totalement immunisé contre les effets négatifs de la pandémie. La production télévisuelle et cinématographique - dont à Hollywood - reste à l'arrêt dans l'ensemble, d'autant que la pandémie semble connaître un regain aux Etats-Unis. Ce qui pourrait perturber ses projets futurs en matière de diffusion.

Netflix a réussi à se préserver jusqu'à présent : au moins 39 programmes originaux doivent être diffusés au cours du troisième trimestre, dont une nouvelle saison de la série ''The Umbrella Academy.'' Mais quid s'il ne peut reprendre ses tournages et post-productions?

Petite consolation pour Netflix, ses rivaux sont logés à la même enseigne. HBO Max a dû être lancé en mai sans son émission exceptionnelle "Friends Reunion Special", qui devait réunir les six héros de la série à succès ''Friends''.

vendredi 12 juin 2020

Fortnite, un nouveau «réseau social» ?

C'est un des phénomènes en culture numérique que nous, quadras geeks (enfin, nous le croyions), n'avons même pas vu arriver sur nos écrans pendant le confinement. Bon nombre d'écoliers et pré-ados ont été scotchés à Fortnite une bonne partie de leurs journées, pendant cette période. Fortnite? Une sorte de jeu vidéo en réseau gratuit, que (presque) tous les enfants connaissent. Complément d'enquête y a consacré un reportage très intéressant (par ici en replay) hier soir, et m'avait conviée à réagir sur ce phénomène (ainsi que sur Netflix, susceptible de commencer à menacer sérieusement la bonne vieille lucarne dans les salons), en direct de la Cité du cinéma (l'ensemble de l'émission est dispo ici).

Du coup, à l'arrache, j'ai réalisé un mini-sondage via le WhatsApp familial. J'en suis presque tombée de ma chaise. Mes neveux et nièces - loin d'être des enfants accros aux jeux vidéos - connaissent tous bien Fortnite, pour y jouer et avoir des copains (parfois cancres, a cafté un de mes neveux ;) qui y jouent. C'est un vrai phénomène. Dans le jeu le plus connu, Fortnite Battle Royale, un jeu de bataille royale anciennement payant, maintenant en free-to-play, jusqu'à 100 joueurs se battent dans des espaces de plus en plus petits pour finir comme dernière personne debout.

Dans les témoignages très éclairés et de mes neveux et nièces, le côte multijoueurs, entraînant («On peut y jouer en ligne pendant des heures avec ses copains») ressort. «Il y a des gens qui aiment bien dans mon école, parce qu'on peut se parler en audio avec un casque, et il y a plusieurs jeux: des cache-cache, des Battle royales, on peut inviter des amis dans notre groupe. Le principe, ce n'est pas que de tuer des gens: on peut d'aventurer partout, et dans le Battle Royale, on peut faire des constructions, des escaliers...», m"expliquait ma nièce, 10 ans, et déjà bien aguerrie :)

Dans Complément d'enquête, on croise Guylème, 14 ans, qui joue 4 heures par jour «avec des potes» ; Etan, même âge, a dépensé 600 euros en «skins» pour personnaliser son guerrier. Forcément, les journalistes sont allés chercher des spécimens d'enfants gros joueurs.

Assurément, ce jeu cartonne. Il compte désormais plus de 350 millions de joueurs inscrits dans le monde, selon les chiffres dévoilés début mai par Epic Games, l'éditeur du jeu, contre 250 millions il y a un an. Evidemment, le confinement a bénéficié à Fortnite. Rien qu’en avril, le Battle Royale a enregistré 3,2 milliards d’heures de jeu.

Les clés du succès ? Dans Fortnite, il n’y a pas de sang et les graphismes sont cartoonesques. On peut inviter ses amis dans un jeu, et leur parler grâce à la fonction vocale incluse. Son Battle Royale aux 350 millions de joueurs dispose d'un sérieux avantage: il est disponible sur tous les supports, pour consoles de jeux vidéos (Xbox, Nintendo Switch), PC et Mac, et, surtout ,depuis un an, pour les mobiles (iOS et Android) - ça tombe bien, aujourd'hui, même un pré-ado joue régulièrement avec le mobile ou la tablette de ses parents.

Ambassadeurs de marque et «skins» payants

Côté business et marketing, l’imagination d'Epic Games semble sans limites: il organise des championnats démesurés où les joueurs stars, de véritables ambassadeurs, viennent s’affronter en chair et en os. En tête desquels Kinstaar, l'une des vedettes françaises dans ce domaine, issue de l'équipe Solary, qui gagnerait près de 300.000 euros par mois, révélait Complément d'enquête (visiblement, certains fans du jeu n'ont pas du tout apprécié cet angle).

Si le jeu est gratuit, il propose des «skins», des tenues - payantes - pour le personnage virtuel du joueur. À chaque promotion d’un film ou d’une série, un «skin» est créé pour l’occasion. Epic Games se rémunère ainsi des deux côtés, grâce aux revenus générés par les annonceurs et par les fans.

Lors du confinement, Epic Games a présenté un nouvel espace dans le jeu appelé Fête Royale. Un endroit dans lequel les joueurs se rendent pour passer du bon temps et écouter de la musique - une manière de créer des événements, type concerts, qui ne peuvent avoir lieu dans la vraie vie actuellement, en raison des règles de distanciation sociale du «Nouveau monde», face au Covid-19. Cet espace a notamment accueilli la série de concerts du rappeur américain Travis Scott dont le premier a été suivi par 12 millions de personnes. On imagine les perspectives marketing par la suite - et, pourquoi pas, des concerts payants sur Fortnite ?

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Le 14 décembre dernier, les joueurs y ont découvert en exclusivité un extrait du dernier opus de la saga Star Wars, en présence du réalisateur J.J Abrams. Le 22 mai, les joueurs ont pu découvrir la bande-annonce du film de Christopher Nolan, Tenet.

Fortnite, jeu vidéo, monde virtuel, réseau social...

En fait, plus qu'un jeu virtuel en réseau, Fortnite est à la lisière du monde virtuel (un peu comme feu Second Life...) et du réseau social. Rappelez-vous: Second Life, lancé en 2003, consiste à se recréer une vie virtuelle. A l’époque, il était devenu si célèbre que des marques s’y étaient inscrites, des partis politiques, et même des entreprises y organisaient des entretiens d'embauches virtuel (so cool et branché à l'époque) - telles L’Oréal, Areva, Unilog, Cap Gemini, Alstom et Accenture: j'y avais alors consacré ce papier pour ZDNet ;)

Fortnite, comme l’expliquait son fondateur Tim Sweeney à Business Insider l'an dernier, «ce n’est plus seulement un jeu». « Nous croyons au pouvoir du “gameplay” social», assurait l'an dernier Tim Sweeney lors de sa présentation à la GDC, au moment de présenter l’Epic Games Online Service. Sous ce nom se cache un outil qui permet à n’importe quel joueur de se mettre en contact avec les autres, et ce quel que soit leur support. Une petite révolution dans un monde où, jusqu’ici, les joueurs PlayStation 4 ne pouvaient jouer qu'avec d'autres joueurs de PS4, etc.

En levant les barrières entre les joueurs, Epic Games s'est débarrass" de ces encombrants intermédiaires que sont Nintendo, Microsoft, Apple, ou Facebook.

mardi 26 mai 2020

Surveillance (à distance), passeport d'immunité, télétravail: la vie de demain à l'heure de la distanciation sociale

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C'était le lundi 16 mars au soir. Il y a un peu plus de deux mois, une éternité. Emmanuel Macron annonce lors d'une allocution télévisée le "confinement" obligatoire des Français, sans prononcer ce mot qui va devenir usuel - jusqu'au semi-"déconfinement" annoncé le 11 mai. Comme dans la plupart des pays, en confinant (claquemurant) sa population, le gouvernement espère contenir l'expansion de ce mystérieux virus, le Covid-19, en attendant d'avoir des traitements et un vaccin. Le 16 mars, comme beaucoup, j'ai cette impression de sidération, l'impression d'entrer dans un nouveau monde, où je vais devoir m'adapter. Au jour le jour. Quatre jours avant, le président annonçait la fermeture des crèches et établissements scolaires. Deux jours après, Edouard Philippe annonçait la fermeture des restaurants, bars, cinémas, et autres lieux de sociabilité - vitaux.

Ce jour-là, j'ai fait mes bagages en une soirée, pour aller "me confiner" temporairement à l'autre bout de Paris. Comme beaucoup, j'ai dû précipiter des décisions, des choix jusque-là flottants. J'écrivais alors ce 16 mars, sur Twitter, "L'impression d'être dans une dsytopie en temps réel. Fou. "Les restrictions aux frontières s'ajoutent à une cascade de mesures prises dans les différents pays. Ecoles et universités, restaurants, bars, discothèques, cinémas, sont désormais fermés un peu partout, y compris les maisons closes aux Pays-Bas. Sans parler de quatre importants lieux saints en Iran, du Taj Mahal en Inde, des mosquées au Maroc, de la suspension des prières collectives en Turquie, les habitants de Rio étant, eux, appelés à quitter les plages, comme le décrit ce jour-là l'agence Reuters. Mon quotidien d'il y a 15 jours, mes papiers économiques, me paraissent à mille lieues de ce que j'ai vu, lu, écrit, depuis quelques jours, de devoir réorganiser ma vie au jour le jour."

Il serait long de résumer ici les bouleversements que nous avons connus depuis deux mois, face à une pandémie meurtrière dans beaucoup de pays, l'Europe qui a fermé temporairement ses frontières pour en ralentir la propagation, les populations confinées, et en conséquence une économie quasi à l'arrêt, qui commence tout juste à reprendre depuis quelques jours, et le choc économique, la récession presque sans précédent attendue d'ici cet automne. Et une nouvelle ère de l'incertitude, où " où chaque propos du jour, est possiblement démenti par les réalités du lendemain", l'esquisse d'un Monde de demain "où prime l'incertain".

Technologies de "distanciation" en entreprises

Screen-Shot-2020-04-16-at-12.24.10-AM-e1587021977376.png Image: Landing AI

Justement, les entreprises et les pouvoirs publics tâtonnent. Ils testent des technologies parfois un rien orwéliennes. Qui nous font songer, pour certaines, à l'univers de Minority Report - un film (encore de science-fiction ?) qui a plus de 20 ans, déjà. Avec le déconfinement et la réouverture progressive des entreprises et des commerces, de nouvelles technologies émergent pour faire respecter les "gestes barrières" et la "distanciation sociale" - de cette novlangue apparue il y a deux mois, pour désigner la distance physique à respecter entre les uns et les autres. En attendant des traitements efficaces, et un vaccin contre le Covid-19. De nouvelles normes de surveillance et de contrôle émergent. Certes, dans des espaces publics comme les aéroports, où la surveillance est déjà élevée.

Des technologies qui arrivent précipitamment dans des secteurs industriels parfois en grand danger, qui doivent reprendre leur activité au plus vite - comme dans l'automobile. Comme le raconte le journal Le Temps, par exemple, les ouvriers d'une usine Ford, aux Etats-Unis, portent une montre connectée au poignet, laquelle émet des vibrations lorsqu'ils sont à moins de 2 mètres les uns des autres. De même, les dockers du port d'Anvers, en Belgique, ont été munis de bracelets électroniques qui émettent un signal sonore.

Outre-Atlantique toujours, Amazon - très critiqué ces dernières semaines pour les conditions de travail de ses salariés et leur possible manque de protections sanitaires face à la pandémie - utilise un logiciel destiné à surveiller le degré de distance entre les salariés dans ses entrepôts, selon MIT Technology Review et Reuters. Une technologie similaire à celle de la start-up Landing AI, dont le logiciel doté d'intelligence artificielle s'intègre dans un système de vidéosurveillance, représentant des cadres en surimpression verts et rouges sur les personnes en mouvement. Le tout utilisé avec le consentement préalable des personnes concernées? Le risque d'intrusion dans nos vies privées guette.

Dans les espaces publics, des start-up commencent aussi à déployer leurs solutions hyper technologiques.

Telle Outsight, qui veut déployer sa technologie pour faire respecter la distanciation sociale grâce à un "suivi permanent" en temps réel. Après avoir levé près de 20 millions d'euros fin 2019, Outsight équipe déjà l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle avec sa "caméra 3D sémantique". Sa technologie permet d'identifier et de suivre des personnes en fonction de caractéristiques à risques (le fait de ne pas porter de masque, une température anormale, le non-respect de la distance physique), y compris dans une foule. La start-up, cofondée par Cédric Hutchings - qui a dirigé par le passé Withings, précurseur français des objets connectés - ambitionne d'étendre sa solution à d'autres opérateurs de transports.

Passeport d'immunité

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Avec ce virus émergent aussi des technologies destinées à pister les personnes qui en sont potentiellement porteuses. Plusieurs pays ont opté pour une application mobile, plus ou moins intrusives. En France, on s'apprête à franchir le pas: le gouvernement lance ce week-end son appli StopCovid, une appli pour le suivi des "cas contact": elle doit aider à éviter la propagation du Covid-19 en signalant qu’on a croisé une personne testée positive à la maladie. Un débat parlementaire est prévu ce mercredi. La CNIL, gendarme des libertés personnelles, rappelle, dans son évaluation publiée ce mardi, que le caractère "sensible" de ce type d’application de contact tracing, qui consiste à enregistrer, par Bluetooth sous un alias, les interactions rapprochées entre les utilisateurs, et réitère son appel à la "prudence".

Mais demain, on ira un cran plus loin avec le passeport d'immunité, qui s'ajoutera à notre passeport papier pour franchir les frontières, terriennes ou aériennes.

Il s'agit d'un laissez-passer qui va permettre à la personne qui le détient de prouver qu'elle est immunisée contre le Covid-19. Elle doit donc avoir été testée auparavant, par voie sérologique ou virologique, et s'être révélée immunisée. Ce passeport lui permettra de se déplacer librement sur tous les territoires qui le demanderont pour circuler. Déjà, la Corse est en train de mettre en place un "green pass" pour entrer sur son territoire. C'est déjà la foire d'empoigne entre les start-up spécialisées dans l'identité numérique : en Grande-Bretagne, Onfido, qui vient de lever 100 millions de dollars, VST Enterprises et son V-Health Passport, sont sur les rangs.

L'"engouement" pour le télétravail

Il fallait s'y attendre: quelques Big tech américaines ne jurent désormais que par le télétravail. Facebook, Twitter, American Express... ont déclaré qu'elles mettaient leurs salariés en télétravail pour le restant de 2020. Chez Twitter, son patron Jack Dorsey s'est dit prêt à mettre "certains" salariés en télétravail "à vie" (oui !) . La moitié des employés de Facebook pourraient travailler de chez eux, de façon permanente, d’ici cinq à dix ans, a annoncé Mark Zuckerberg le 20 mai. Chez le géant des réseaux sociaux , 95% des salariés sont en télétravail pour cause de pandémie. Grand seigneur, il s’est dit "optimiste" sur le potentiel bénéfique du travail à distance. Il a évoqué plus d’égalité des chances dans les carrières, des recrutements plus divers (géographiquement et chez les minorités), et... des économies sur les infrastructures et les salaires.

Idée de "génie": rien de tel pour baisser les coûts fixes: cela permettra aux entreprises de fermer les bureaux, les cantines, en "incitant" les gens à bosser chez eux. Plus de loyers, plus de frais de personnel, plus de frais d'imprimantes... Puis on se rendra compte que finalement, les salariés isolés chez eux sont moins productifs et moins créatifs, car privés de la richesse du collectif, du groupe.

jeudi 30 avril 2020

Va-t-on retourner "au cinéma" demain ?

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Vue n°91 Sortie d'Usine I premier film des frères Lumières, 1895

Est-ce que se rendre dans des salles obscures, "au cinéma", restera quelque chose de normal demain? Ou du moins, sous la forme que nous connaissons depuis des décennies - depuis que Louis Lumière et d'autres nous ont habitués à sortir "au cinéma" pour voir des projections de films ? Dans ce nouveau quotidien littéralement extraordinaire que nous connaissons depuis mi-mars, nous avons brutalement dû cesser de nous rendre dans des lieux publics - dont des salles de cinéma. Et le premier ministre Edouard Philippe l'a abruptement confirmé, avant-hier, à l'Assemblée nationale: si notre "déconfinement" aura lieu à partir du 11 mai, les salles de cinéma, elles, resteront fermées au-delà de cette date. Au moins jusque début juillet, espère Richard Patry, patron de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), cité par Le Point. Voire jusque septembre, ou novembre, m'ont soufflé des professionnels du secteur ces derniers jours.

Ce n'est qu'une demi-surprise pour les exploitants de salles et les diffuseurs, au vu des risques économiques et sanitaires que pourrait engendrer une réouverture trop rapide des salles obscures - la Chine, premier pays à "déconfiner" ses habitants, a dû refermer ses 700 salles fin mars, au bout de 15 jours d'exploitaiton, à caue de craintes de résurgence de l'épidémie.

Une réouverture des salles dans l'Hexagone s'accompagnera d'enjeux colossaux, pour faire respecter cette nouvelle règle de "distanciation sociale" devenue vitale face à la pandémie de Covid-19. D'après les premières hypothèses, cela passerait par de nouvelles règles: par exemple nettoyage des salles après chaque séance, réduction des jauges avec peut-être un fauteuil sur trois et une rangée sur deux, jusqu'à la question de la climatisation (soupçonnée de faire circuler le virus)...

Et ce point épineux: le public retrouvera-t-il suffisamment confiance pour retourner dans des salles de cinéma ? Dans un climat particulièrement anxiogène, où, en deux mois, nous avons tous intégré l'idée que nous risquions d'attraper ce virus, cette "chose" dans un espace clos, aurons-nous le cœur à "aller au cinéma", espace confiné par excellence?

Netflix a déjà désacralisé la sortie "au cinéma"

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Depuis quelques années, l'arrivée en trombe de Netflix, Disney+, et d'autres acteurs du jeune segment du streaming vidéo sur abonnement, avaient commencé à bouleverser ce modèle à priori bien installé de la sortie au cinéma, d'aller en salles voir un film. Les polémiques régulières sur les conditions de participation de Netflix (et ses "webfilms") à la compétition officielle du Festival de Cannes ont d'autant plus remis en cause ce modèle, comme j'en parle dans mon livre. Et voilà que, face à la pandémie, le Centre national du cinéma (CNC) a décidé, dans l'urgence, de briser la sacro-sainte chronologie des médias pour autoriser la sortie de films directement sur petit écran, comme j'en parlais ici. Moyennant un paiement à l'acte, ou peut louer ou "acheter" un film pour le visionner chez nous via un service de vidéo à la demande (VoD). Une décision "temporaire" oui, mais qui pourrait sceller de nouveaux usages.

Alors, va-t-on retourner au cinéma ? Ce serait pourtant un des symboles de notre "liberté" retrouvée après ces longues semaines de confinement contraint chez nous - dans nos prisons (plus ou moins) dorées. En attendant la Libération, des alternatives commencent à poindre. Avec de l'espoir: cette période trouble pourrait être l'occasion pour la profession de se réinventer, avec des nouveaux formats. Toutes cherchent à respecter ce qui fait l'âme de la séance de cinéma: un événement qui rassemble des personnes venues partager des émotions devant une même projection de film.

Projections sur des façades de murs, drive-in: des nouveaux formats

Projection "La nuit du chasseur" (c) La Clef Survival

Projo de la Nuit du chasseur, cinéma La Clé

En Italie, on a vu des passionnés cinéphiles improviser, puis organiser, le soir, des projections de films sur des façades de murs depuis leur vidéoprojecteur. Le concept a été repris en France, par des cinémas, par exemple par le cinéma associatif parisien La Clé, dans le 5ème arrondissement, qui projette lui aussi des films pendant le confinement. Et les initiatives se multiplient: Archipop, cinémathèque amateur des Hauts-de-France, vient de mettre en ligne quatre films qui peuvent être librement projetées sur les façades ou pignons d’immeuble.

On peut espérer que les projections de films en plein air, qui font florès chaque été à Paris (comme par La Villette) et dans d'autres villes, vont reprendre cette année. Après tout, ce format permet de respecter les conditions sanitaires d'aujourd'hui, en imposant une distance physique entre chaque spectateur. Tout en organisant un événement qui respecte l'ADN d'une séance de cinéma.

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Voire, pourquoi ne pas importer les drive-in en France? Dans les années 50, les jeunes gens américains adoraient se retrouver entre amis et/ou leur conquête, avec leur voiture (décapotable de préférence) sur un vaste parking pour des projections de films sur grand écran en plein air. Petit touche tech, le son était diffusé dans les véhicules par des hauts-parleurs reliés à des bornes implantées sur le parking. Rappelez-vous de la scène d'ouverture de Grease, dans un drive-in...

Dans la culture américaine, on "sortait" au drive-in pour voir entre potes un film d'horreur ou de science-fiction - avec toujours pour idée de sortir et voir un film. Merveille: justement, à Caen, le 11 mai, le cinéma art et essai Lux devrait pouvoir organiser plusieurs séances hebdomadaires de drive-in sur le parking du parc des expositions de la ville, indique Le Monde de ce jour. Il n'attend plus que le feu vert de la préfecture. Il imagine déjà un tarif "de 20 à 25 euros par véhicule", avec, déjà prévu en projection, la Palme d'or 2020 Parasite.

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