
Avez-vous déjà songé à ce que pourront devenir vos mails,
vos tweets, votre page Facebook ou votre blog une fois passé à trépas ? Le
fantôme de votre double numérique continuera-t-il à hanter le cyberespace à
coup de posts automatiques et de "c'est votre anniversaire" sur le
"Social Network"? Votre compte Twitter continuera-t-il à vivre alimenté par des
posts en 140 signes robotisés ou sera-t-il usurpé par un proche ou un inconnu
entretenant l'illusion pour vos 4000 followers ? Sans y penser, vous semez
chaque jour, à chaque heure, parfois à chaque minute les traces de votre
existence et de vos pensées sur les dizaines de milliers de serveurs qui font
battre le cœur du Réseau. Et vous assurez ainsi une postérité numérique, une
forme d'immortalité sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Demain, à
partir de cet ADN digital, vos descendants pourront peut-être recréer votre
personnalité sous la forme d'un avatar "3D" doté d'une intelligence
artificielle avec qui ils pourront conserver: "C'était comment mon Aïeul au
début du XXIème siècle ? Et qui était cette femme que tu as tant aimé
?".
Encore plus fou, n'avez-vous jamais rêvé (ou cauchemardé) de renaître à la
vie par la grâce d'une manipulation de votre ADN biologique cette fois, cloné
par quelque savant fou qui donnerait naissance à un Golem de chair qui serait
un deuxième vous-même ? Et si d'aventure il était possible un jour de
"sauvegarder" votre conscience, ce pur esprit que les croyants appellent l'âme,
pour la télécharger sur un disque dur et ressusciter des morts tel Lazare sous
la forme d'un homme-machine que l'on appelle Cyborg ?
Le sujet est troublant, dérangeant. Pourtant, il faudra bien se pencher
dessus, alors qu’un business commence à émerger autour de la gestion de votre
vie numérique, de l’archivage de votre vie numérique, avec notamment le
projet Total Recall ourdi par un Docteur de Mabuse de Microsoft. Votre vie
numérisée pour l'éternité, l’immortalité digitale, la transcendance de
l'humanité et son "augmentation" par la machine...Justement, il en était
question au cours de la soirée
#jesuismort , organisée mardi à La Cantine par nos amis de L'Atelier des
Médias de RFI, Silicon Maniacs et Owni. Une soirée-débat particulière, avec des
invités étranges (entre autres un président de l'Association Française
Transhumaniste, un membre de la Singularity University...) où l’on a beaucoup
causé immortalité et transhumanisme, cette
mouvance culturelle qui prône l'usage des sciences et des techniques pour
améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains.
Un truc de doux dingues ? Pas si sûr quand Eric Schmidt
de Google s'y met: "Ce que nous essayons de faire c'est de
construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider
les gens à faire mieux les choses qu'ils n'arrivent pas à faire
bien"...
Cela faisait donc longtemps que nous voulions nous pencher sur ce sujet
existentiel et vertigineux avec mon confrère blogueur et journaliste Jean-Christophe Féraud. A la faveur de
l'évènement #Jesuismort, nous avons donc décidé d'écrire ce billet en commun et
de l'accueillir sur nos blogs respectifs (vive les billets co-brandés ;)
Cimetière post-mortem

Nos traces numériques esquissent déjà des prémices à notre
postérité digitale. Vous êtes peut-être déjà tombés, au gré de vos
pérégrinations sur Facebook, sur des pages de personnes décédées. J'ai déjà
atterri par hasard sur la page Facebook du frère d'un ami, disparu en mer. Son
wall était resté ouvert, en accès libre, ses amis et sa famille continuaient à
y déposer des messages d’hommage post-mortem. Jean-Christophe a connu la même
expérience suite à la mort soudaine d'un vieil ami
journaliste...Troublant : Facebook devient alors un cimetière, où les gens
développent des rituels funéraires virtuels.
Justement, mardi soir à #Jesuismort, Tristan-Mendès France, un temps
assistant parlementaire, maintenant blogueur, documentariste et chargé de cours
au Celsa, nous a longuement parlé de cela – ces rites funéraires qui commencent
à se développer dans des mondes virtuels. La première fois, que cela s’est
produit c'était dans le jeu en réseau "Word of Warcraft" en 2005 : suite
au décès d’une gameuse, un véritable rituel funéraire a été organisé dans le
monde de Warcraft pour lui rendre hommage…
Pour Tristan, c’est sûr, on est face à un véritable « cimetière
virtuel » sur Facebook, qui compterait 5 millions de morts (ou plutôt de
profils de personnes décédées), laissés ouverts, volontairement ou pas, par les
familles. Et de fait : c’est un peu affolant, mais rien n’a été prévu par
les Facebook, Twitter, LinkedIn et autres réseaux sociaux pour supprimer le
profil d’une personne décédée ! Idem pour les plateformes de blogs, les
moteurs de recherche… Au niveau juridique, c’est la jungle. Au point que
quelques sociétés imaginent sûrement des solutions de marchandisation
post-mortem. Imaginez : bientôt, à défaut d’être immortel physiquement,
vous pourrez sans doute vous acheter une immortalité digitale, garder une
présence en ligne, sous la forme d'une concession virtuelle éternelle ou
réduite à 20, 30 ou 50 ans...
Parallèlement, des futurologues, gourous du transhumanisme,
tels Raymond Kuzweil, Aubrey de Grey, et autres doux dingues le jurent: la mort
est un phénomène dont on peut guérir. Certains prédisent l’immortalité dans 15
ou 20 ans grâce au séquençage du génome humain, entre autres évolutions
technologiques. Lisez plutôt le Manifeste des Extropiens, une nouvelle religion
conceptualisée par le bon docteur Max More :
"Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de
la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités
intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous
voyons l'humanité comme une phase de transition dans le développement
évolutionnaire de l'intelligence. Nous défendons l'usage de la science pour
accélérer notre passage d'une condition humaine à une condition transhumaine,
ou posthumaine. Comme l'a dit le physicien Freeman Dyson, 'l'humanité me semble
un magnifique commencement, mais pas le dernier mot" (Introduction à
"Principes extropiens" 3.0).
Un délire de l’humain parfait flirtant dangereusement avec l'eugénisme et
l'homme nouveau national socialiste qui a été abondamment inspiré la
Science-Fiction d'avant et d'après guerre, du "Big Brother" d'Orwell au
Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley. Et que l'on a vu recyclé dans
plusieurs films, notamment « Bienvenue à Gattaca » où des jeunes gens
au patrimoine génétique parfaits étaient programmés pour partir à la conquête
de l’espace…Pour mémoire, voyez plutôt ce petit extrait:
Etranges concepts

C’est là, que défilent d’étranges concepts survolés lors de la soirée
#Jesuismort. On a brièvement parlé de cryogénisation (vous savez, cette théorie
– très en vogue il y a une dizaine d’années – consiste à se faire congeler pour
ressusciter dans un futur proche ;) : déjà has been. Il fut aussi question
d’ "uploading de l’esprit" ou comment transférer le contenu d'un
cerveau sur disque dur, en l'ayant préalablement numérisé. Un ordinateur
pourrait alors reconstituer l’esprit par la simulation de son fonctionnement,
sans que l'on ne puisse distinguer un cerveau biologique « réél »
d'un cerveau simulé...Totalement naïf et délirant vous diront tous les
neurologues vu la Terra Incognita que reste notre cortex pour la science. Le
concept apparaît pourtant dans "Matrix" et ses suites, mais aussi dans La
Possibilité d’une Ile de Michel Houellebecq, où le "mind uploading" est
évoqué comme un composant de la technique permettant de vivre, jeune, plusieurs
vies successives avec un corps et un esprit identiques. De vaincre enfin
l'obsolescence
de l'humanité...
Les tenants du transhumanisme y croient dru comme fer: en plein débat sur la
réforme de la loi sur la bioéthique (le texte est en débat au Parlement en ce
moment), ils ne jurent que par les propositions « technoprogressistes ».
Comme par exemple, « autoriser le libre choix de la gestion pour
autrui, notamment dans le cas des mères porteuses », expliquait mardi soir
Marc Roux, étrange président de l’Association Française Transhumaniste. Pour
lui, c’est simple, « le législateur est très en retard sur ces sujets
».
Ces délires scientistes autour du transhumanisme connaissent déjà quelques
prémisses. Vous voulez savoir si d'aventure vous n’avez pas quelques
prédispositions pour avoir un cancer ou la maladie Alzheimer ? Une
kyrielle de start-ups pullulent sur le Net, et vous proposent déjà d’analyser
votre ADN, telle 23AndMe (oh tiens donc,
fondée par l’épouse de Sergey Brin, un des fondateurs de Google…on y
reviendra), d’explorer votre patrimoine génétique, ou plus prosaïquement de
faire un test de paternité. Quitte à conserver dans leurs bases de données ces
précieuses données très intimes vous concernant… au risque de les revendre dans
quelques années.
"J'ai vu tant de choses que vous humains ne pourrez pas croire.
De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'orion. J'ai vu des rayons
fabuleux, des rayons C, briller dans l'ombre de la porte de Tannahauser.Tous
ces moments se perdront dans l'oubli. comme les larmes dans la
pluie...", déclamait Roy, le répliquant de "Blade Runner" qui,
comme nous pauvres humains, ne voulait pas mourir. Il s'est trompé
peut-être...
Pour conclure, voici un extrait de ce bouleversant monologue de Fin:
Capucine Cousin et Jean-Christophe Féraud